Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Amérique Latine: Réflexions sur la visite d' Obama

27 Mars 2016, 16:40pm

Publié par Bolivar Infos

par Sergio Rodríguez Gelfenstein (AVN)

traduction Françoise Lopez pour Bolivar Infos

Caracas, 26 mars AVN.- Si quelqu'un ne s'est pas rendu compte que nous vivons de profondes transformations de la politique, il suffit de regarder le voyage du président Obama à Cuba et en Argentine pour qu'il change d'opinion. Bien que cela soit paradoxal, dans la Cuba socialiste, le président états-unien a été "bien accueilli par le Gouvernement de Cuba et par son peuple avec le sens de l'hospitalité qui les caractérise" et a été "traité avec toute la considération et le respect dus à un chef d'Etat" comme l'avait annoncé le journal "Granma", l'organe officiel du Parti Communiste de Cuba dans un éditorial publié le 8 mars dernier. En Argentine, dont le gouvernement est ultra néolibéral et répressif, le patron de la Maison Blanche a été reçu par des démonstrations de rejet, des manifestations et des marches contre sa présence le jour où on commémorait le 40° anniversaire du début de la plus effroyable dictature de son histoire. Les Argentins, en rappelant les environ 30 000 disparus qu'a produit ce gouvernement répressif soutenu et appuyé par les Etats-Unis, ont brûlé des drapeaux de ce pays et des portraits d'Obama lui-même qui s'est réfugié dans une cérémonie insipide organisée par le président argentin Mauricio Macri à laquelle n'étaient présents que des fonctionnaires des deux gouvernements et quelques invités spéciaux dont aucun - probablement - n'avait de membre de leur famille parmi les victimes de la dictature.

Beaucoup se demanderont comment un fait aussi contradictoire est possible aux antipodes idéologiques de notre région. Peut-être l'explication est-elle que le peuple cubain et son gouvernement agissent comme un tout et que le premier se sent pleinement représenté et accorde toute sa confiance aux autorités pour qu'elles gèrent cette relation complexe avec les Etats-Unis, surtout dans la nouvelle situation créée à partir du 17 décembre 2014. Le peuple cubain n'a pas manqué non plus d'exiger d'Obama, de façon ordonnée et respectueuse comme toujours, la fin du blocus et la restitution de la base de Guantánamo comme nous le faisons dans tous les pays d'Amérique Latine quand nous y sommes invités et que nous exprimons notre soutien solidaire aux justes revendications du peuple cubain.

Au contraire, en Argentine, il n'y a pas d'union du peuple et de son gouvernement, au-delà du fait qu'il a voté pour celui-ci. Une telle incongruité, surtout quand elle se produit à un moment de franche attaque conservatrice cotre les gouvernements démocratiques et anti-néolibéraux d'Amérique Latine ne représente qu'une des si nombreuses contradictions de la politique actuelle dans la région et une des multiples questions que beaucoup de gens se posent quand il s'agit de comprendre la situation politique qu'on vit depuis quelques mois.

Il n'y a rien de plus faux que de supposer que la démocratie, comme elle est conçue aujourd'hui en Amérique Latine est le summum de la liberté, de l'égalité et de la fraternité qu'a préconisée la Révolution Française bourgeoise en juillet 1789. La liberté des marchés pour imposer des comportements économiques au profit de la minorité n'a pas été capable de produire l'égalité proclamée. L'Amérique Latine et les Caraïbes sont le continent le plus inégalitaire de la planète selon le coefficient de Gini, créé précisément pour mesurer cet indice. De même, loin de la fraternité claironnée, ce qui fleurit, ce sont des sociétés de consommation dans lesquelles la valeur des personnes se mesure par l'accumulation des biens qu'elles ont pu obtenir, par l'individualisme et l'absence d'esprit collectif.

La question alors est: pourquoi s'il en est ainsi, les secteurs réactionnaires et rétrogrades continuent à occuper le pouvoir et ont la capacité de revenir dessus avec des forces politiques opposées ou différentes. L'explication réside dans la conception même de la démocratie qui la soutient, créée précisément par la bourgeoisie pour rester au pouvoir. La fausse supposition que le pouvoir réside dans l'administration de l'Etat et non dans la propriété des moyens de production a conduit à de nombreuses erreurs dans la conduite de ces gouvernements qui ont impulsé des politiques anti-néolibérales dans le passé récent. Evidemment, arriver là crée de meilleures conditions pour avancer mieux et plus rapidement vers la transformation de la société mais seulement si les choses se font bien. En ce sens, l'arrivée au gouvernement n'est pas une fin, c'est seulement le point de départ comme l'a parfaitement compris le Commandant Fidel Castro avec sa fameuse vision de l'avenir, le 1° janvier 1959 au parc Céspedes de Santiago de Cuba: “La Révolution commence maintenant, la Révolution ne sera pas une tâche facile, la Révolution sera une entreprise dure et pleine de dangers..." Mais, a-t-il réaffirmé, il faut bien faire sa tâche.

Comme il a été démontré, l'arrivée au gouvernement n'est pas un chèque en blanc que le peuple remet pour qu'en son nom, on fasse n'importe quoi parce que quand il en est ainsi, on ne fait que copier les pratiques dont pendant des siècles, pendant de longues années, le peuple et les révolutionnaires ont réclamé la disparition. Alors, la question est comment se détacher de la démocratie représentative si on est arrivé au pouvoir par elle.

Ce n'est pas un secret, ce n'est pas non plus en marge de la loi, il s'agit seulement que la démocratie, en plus d'être représentative, soit effectivement participative et que dans celle-ci, le peuple ait le principal rôle actif. L'alliance stratégique doit se faire avec le peuple, avec d'autres secteurs de la société. Les alliances tactiques ne se font que pour avancer à des moments déterminés, les peuples font payer cher l'oubli de cette maxime. A Cuba, ils ne l'ont pas oublié et 57 ans plus tard, Obama a dû reconnaître qu'il n'affrontait pas seulement "les Castro" mais un peuple debout qui, malgré les erreurs et les revers, soutient majoritairement son gouvernement.

Ainsi, nous voyons un autre paradoxe dans la réalité récente de l'Amérique Latine: la gauche apparaît comme la plus ferme défenseure de la démocratie bourgeoise. Il a tellement coûté de la conquérir qu'on a oublié de la changer alors que la droite qui comprend que celle-ci a cessé de la servir, ... défèque proprement sur elle (comme si c'était possible). De cette façon, l'Etat de droit, l'indépendance des pouvoirs, les périodes électorales, le respect du vote populaire et autres beautés sont simplement passées à la trappe quand elles ne servent pas les desseins du pouvoir. Il semblerait que le sang de Salvador Allende - défenseur ferme et convaincu de la démocratie représentative mais qui n'a pas hésité à prendre les armes quand l'oligarchie et les militaires l'ont écrasée et souillée (sic) - ait été versé en vain.

De même, il semble que nous oublions le rôle des grands médias qui exercent aujourd'hui la fonction de principal parti politique de droite. Il y a une banalité, une superficialité et même une médiocrité dans certains cas dans la construction des politiques de communication alors on continue à s'obstiner dans des méthodes caduques et rétrogrades qui expriment même une sous-estimation de l'intelligence du peuple. Et aujourd'hui, ce sont les médias qui gagnent les batailles. Qui peut expliquer que le président Evo Morales ait perdu le referendum de réforme de la Constitution et que 2 semaines plus tard, les sondages lui donnent 58% de popularité? Il est vrai que la campagne brutale de discrédit du président a joué son rôle mais il est vrai aussi que la droite s'est emparée du concept de changement et rien ou pas grand chose n'a été fait pour renverser la situation. Maintenant, les forces conservatrices sont porteuses du changement, c'est un grand contresens même grammaticalement. Mais on a sous-estimé leur potentiel et le danger qu'elles représentent. On a empêche le président Evo Morales de se représenter aux prochaines élections mais on oublie que le président Roosevelt a été réélu 3 fois quand on avait besoin de continuité et d'un gouvernement fort aux Etats-Unis pendant la seconde guerre mondiale.

Enfin, le thème de la corruption, tellement combattue et rejetée par la gauche dans les gouvernements du passé parce que c'est l'expression de valeurs bourgeoises qui devaient être exterminées. Il était caractéristique que les dirigeants révolutionnaires vivent dignement mais modestement, c'était une fierté de le montrer et une expression de respect des jeunes générations qui voyaient comment leurs chefs prêchaient par l'exemple. C'était la seule façon d'être supérieurs à l'ennemi qu'on affrontait, plus puissant financièrement, économiquement et militairement. Seul le soutien de valeurs supérieures donnait la force d'affronter et de vaincre un adversaire si puissant qu'il soit. La perte de cette force crée non seulement la faiblesse mais aussi la démoralisation en donnant des possibilités de pénétration à l'idéologie qui glorifie la consommation et l'individualisme.

Ces oublis se manifestent dans les votes mais surtout ils expriment la nécessité de réfléchir pour trouver les erreurs commises. A Cuba et en Argentine, les peuples ont montré qu'ils restaient sur le pied de guerre. Ce n'est pas leur faute, l'empire tentera toujours de faire régresser les processus de transformation, le rôle du sujet, celui de l'organisation et des dirigeants sont décisifs dans l' Amérique Latine d'aujourd'hui.

source en espagnol:

http://www.avn.info.ve/contenido/reflexiones-sobre-visita-obama-américa-latina

URL de cet article:

http://bolivarinfos.over-blog.com/2016/03/amerique-latine-reflexions-sur-la-visite-d-obama.html