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Colombie : Uribe a convaincu Santos de revenir sur ce qui a été décidé à La Havane

Publié le par Bolivar Infos

Par Carlos Aznárez / Resumen Latinoamericano y del Tercer Mundo, 5 octobre 2016

traduction Françoise Lopez pour Bolivar Infos

La paix ne peut être un décret ni même une abstraction. La paix, tant de fois invoquée par ceux qui l'ont constamment violée depuis l'Etat, doit être une construction solide qui découle de la fin des causes qui ont conduit, il y a 52 ans, une poignée de combattants à prendre les armes pour en finir avec l'injustice totale dont souffrait la totalité de la population.

Il n'y a pas de paix ni de transition vers la paix sans justice sociale. C'est ce qu'ont répété pendant 5 douloureuses décennies les guérilléros et les guérilleras des FARC-EP et de l'ELN et ils avaient absolument raison de le voir ainsi puisque sinon, il n'y aurait pas d'explication au fait que la lutte se soit prolongée si longtemps. Même le Gouvernement, dans son mépris constant des revendications sociales des plus humbles, ne peut nier que les raisons qui ont provoqué la guerre continuent à exister et que les conséquences de celle-ci sont visibles : des dizaines de milliers de morts et de disparus, des millions de déplacés et plusieurs milliers de prisonniers politiques. La terre reste aux mains de très peu de gens et les revendications de la paysannerie et des travailleurs ne trouvent pas de moment officiel pour être écoutées et résolues. Si on ajoute à cela les innombrables crimes et les innombrables menaces de mort de ces derniers mois contre des dirigeants du peuple, on aura un panorama clair de quelle paix parle chacun.

A cause de tout cela et parce qu'ils ont écouté le mandat de larges secteurs de la population fatigués par la violence, les FARC se sont assis à la table de négociations avec le gouvernement de Juan Manuel Santos. Pour des raisons basées sur les pressions des Etats-Unis qui ont besoin de « pacifier » (c'est à dire d’enlever les guérilléros du milieu) pour récupérer des territoires qui sont les meilleurs pour attirer les investissements transnationaux, Santos et ses amis se sont embarqués dans un concept de paix dont ils étaient loin. Justement ceux qui ont organisé les pires massacres de militants du peuple, qui ont donné suite aux plans d'extermination organisés depuis Washington et qui n'ont pas hésité à mettre en œuvre des stratégies économiques pour permettre de développer l'extractivisme pour enfin se joindre à l'alliance du Pacifique pour mettre en marche plus de traités de libre commerce. Non, la paix de Santos ne ressemble pas à la paix que souhaitent ardemment les secteurs populaires. Cependant, il valait la peine de jouer sur tout pour trouver une issue au conflit.

4 ans d'avancées et de reculs à La Havane, de discussions furieuses et de lecture de communiqués modérés pour que l'opinion publique ne se décourage pas, ont été plus qu'une tentative. Une table autour de laquelle se sont assises toutes les franges du Gouvernement, depuis celles qui ont pratiqué le terrorisme d'Etat jusqu'à celles qui, faisant partie de la bourgeoisie colombienne, souhaitent avoir la « paix » pour continuer à faire de bonnes affaires. Et finalement, on est arrivé à un accord. Evidemment, ce n'est pas celui dont on rêvait quand Marulanda et Jacobo Arenas parlaient de prendre le pouvoir mais c'est ce qu'on a pu obtenir dans cette situation de partie nulle technique pour qu'il n'y ait ni vainqueur ni vaincu. Avec des concessions des deux côtés mais en laissant la sensation que la guérilla a beaucoup plus donné dans la pratique contre une mallette de feuillets chargés de promesses du gouvernement de Santos. Ce n'est pas rien pour une organisation politico-militaire de prendre la décision de déposer les armes et d'entreprendre la lutte par la voie politique. Quelque chose qu'on dit rapidement mais qui, à la lumière de ce qui s'est passé avec l'Union Patriotique, représente un apport gigantesque à la paix. Cependant, personne ne doute que c'est un choix plein de dangers pour l'avenir si on prend en compte les arguties et les combines de l'autre bande et aussi l'existence de plusieurs milliers de paramilitaires, souvent portant l'uniforme de l'armée « officielle » et prêts à continuer leur tactique « d'élimination sélective ». La cerise sur le gâteau, ce sont les nouvelles bases nord-américaines, inamovibles. Une autre donnée réelle et inquiétante : certains déposent les armes et les autres ne cessent pas d'alimenter leur carrière dans les armes grâce à la contribution des Etats-Unis, d'Israël et de l'Union Européenne.

Après tout ce qui a été obtenu, est arrivée la polémique du plébiscite. Quelque chose d'inutile dans les circonstances actuelles car ce qui avait été discuté à Cuba suffisait. Mieux encore, en sachant qu'une bonne partie de la population avait été infestée par le discours menteur du NON pour lequel Uribe Vélez a eu tout le temps de faire campagne pendant les négociations à La Havane. Le OUI, par contre, a démarré tard sa campagne et n'a pas su ou n'a pas pu mieux expliquer sa proposition. J'ai cru qu'en montrant les accords signés, on y arriverait largement.

La publicité pour le NON a été tellement forte qu'elle a rappelé les pires moments de la « guerre froide » où l'utilisation de l'expression « communisme athée » et d'autres menaces apocalyptiques provoquaient des effets comme une « terreur idiote ». En Colombie, les partisans du NON et leurs amis des grands médias ont utilisé le Venezuela comme le « danger d'être détruits » si on votait OUI et ils en sont arrivés à ajouter à leur propagande les « démons » Fidel, Chávez, Santos et Timochenko.

Avec une abstention inhabituelle qui évoque le manque de conscience et le bombardement idéologique des médias que vit la société colombienne, gagner d'1 point avec 18% des voix ne signifie rien mais a eu l'effet de déstabilisation que recherchait la droite d'Uribe.

Santos, le grand vaincu, a dû s'asseoir rapidement à la table de négociations avec son ex associé Uribe et son collègue Pastrana et écouter leurs propositions dignes de l'âge des cavernes. Plus encore, les partisans de Santos ont décidé de changer les positions qu'ils avaient tenues ces derniers mois et de montrer à l'opinion publique la mise en marche d'un nouvel Grand Accord National, mentant à nouveau en disant que c'est « pour renforcer la paix ».

A ce niveau des événements, il est clair que l'idée machiavélique du duo Santos-Uribe est d'essayer de retirer aux FARC l'essentiel de ce qui leur a été accordé. C'est à dire, faire un gros piège quand ils auront réussi à faire sortir la guérilla au grand jour, celle-ci ayant été localisée dangereusement et dans des conditions – par leur décision propre – de ne pas revenir aux armes. Uribe l'a dit en toutes lettres, ou on révise « cet accord de concessions qu'on a faites aux FARC » ou il va seulement s'agir d'un rôle clandestin.

Malgré cela et même malgré les conseils fraternels donnés par des amis internationaux des FARC qui ont insisté pour qu'ils suspendent, à présent, le dépôt des armes, leur plus important représentant, Timoleón Jiménez, a affirmé son attachement à tout ce qui a été obtenu et comme c'est logique, le commandement au complet s'oppose à des modifications de ce qui a déjà été signé comme le veulent maintenant Uribe et Santos. A ce niveau, il est certain que la force de cette décision résidera dans la puissance des mobilisations populaires pour que la particratie libéro-conservatrice n'escamote pas la transition vers la paix et ne la transforme pas en reddition de la guérilla. En plus d'être une mauvaise idée, cela conduirait tout le processus à une nouvelle impasse. Quelque chose de difficile à supporter même par ceux qui ont décidé massivement de s'abstenir.

Source en espagnol :

http://www.resumenlatinoamericano.org/2016/10/05/trampa-en-ciernes-uribe-lo-convencio-a-santos-de-desandar-lo-ya-acordado-en-la-habana/

URL de cet article :

http://bolivarinfos.over-blog.com/2016/10/colombie-uribe-a-convaincu-santos-de-revenir-sur-ce-qui-a-ete-decide-a-la-havane.html