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Fidel Castro : (1926-2016) « l’histoire m’acquittera »

Publié le par Bolivar Infos

Fidel Castro : (1926-2016) « l’histoire m’acquittera »

 

Posted 28 novembre 2016 by cubanismo

 

Marc Vandepitte en Katrien Demuynck, ICS

 

Fidel Castro était sans conteste un des dirigeants politiques les plus fascinants et les plus controversés des dernières cinquante années. La petite et réfractaire Cuba a joué un rôle exceptionnel et remarquable dans l’histoire du monde. Unr biographie de nos experts.

 

« Que ça plaise ou non à ses opposants, il y a une place réservée à Fidel Castro au Panthéon mondial des personnes qui ont lutté avec le plus de ténacité pour la justice sociale et qui ont dépensé le plus de solidarité en faveur des opprimés du monde. »

Ignacio Ramonet, ex-rédacteur en chef du Monde diplomatique.

Fidel Castro a eu sa dose de chance, comme le 9 janvier 1959, lorsqu’un des pigeons blancs lâchés symboliquement s’est posé sur son épaule pendant qu’il parlait.

 

 

Le jeune Fidel

 

Fidel est né en 1926 à l’est du pays, troisième d’une famille de sept enfants. Son père était un immigré espagnol pauvre qui s’est hissé au niveau d’un grand propriétaire terrien, mais qui est toujours resté humble. Il paie lui-même une institutrice pour donner cours à ses enfants et aux enfants de ses ouvriers agricoles dans une petite école de l’hacienda. Ainsi le petit Fidel grandit parmi les enfants d’ouvriers agricoles pauvres. Beaucoup sont des immigrés haïtiens misérables.

 

Fidel est un petit chef de bande et un vrai polisson. Très sportif et avide d’apprendre. Il veut continuer à étudier. De sa campagne, il atterrit, en passant par la ville de Santiago de Cuba, dans le collège des jésuites de la capitale La Havane.

 

Les jésuites stimulent la pensée indépendante, mais aussi l’obéissance, le goût de l’entreprise et la persévérance, l’ouverture et le courage, la disposition à faire des sacrifices et à prendre des risques. La raison prime sur les sentiments, l’éloquence prime sur le plaisir et la possession. Cet ordre de valeurs laissera des traces chez le jeune Fidel. Son grand héros est Don Quichotte. Cela aussi déterminera son parcours de vie.

 

« Il n’y a pas de doute qu’il va remplir de pages brillantes le livre de sa vie. Fidel est taillé dans du bon bois et a les capacités de le réaliser. » Extrait du dernier bulletin scolaire de Fidel.

 

Étudiant et rebelle

 

Fidel étudie le droit à La Havane. Très vite, il prendra activement part à la vie étudiante très politisée et il prendra l’initiative dans des actions de protestation où il se révélera dirigeant étudiant radical. En même temps, il se plonge dans la littérature politique et il découvre les œuvres de Marx et d’Engels. Il n’est pourtant pas membre du Parti communiste, il préfère Ortodoxos, un parti radical anticorruption. Il entretient quand même de bons rapports avec le Parti communiste.

 

Fidel, dirigeant étudiant, fait preuve de son talent d’orateur en 1947

 

À l’âge de vingt et un ans, il participe depuis Cuba à une campagne de guérilla pour renverser la dictature de la République dominicaine. C’est un échec et l’action est éteinte prématurément. Un an plus tard, en avril 1948, il est présent par hasard quand une révolte armée se déclenche contre le régime en Colombie. Il se range du côté du peuple. La rébellion échoue et Fidel s’échappe de justesse.

 

De ces événements, il en tire des leçons importantes. Il a vu l’énorme potentiel révolutionnaire des grandes masses populaires : une direction solide lui aurait permis de prendre le pouvoir en quelques heures et cela aurait évité les pillages et les effusions de sang. Cependant cette direction n’existait pas. Son attitude héroïque lui a valu les premières pages à Cuba et son prestige s’accroît à vue d’œil.

 

À l’université il fait la connaissance de Myrta Diaz Balart, une étudiante en philosophie issue d’une riche famille qui a des relations politiques importantes. Ils se marient. Un an plus tard naît leur fils Fidelito

 

Quand Fidel termine ses études, il a toutes les cartes en main pour devenir un avocat de renom, mais son ambition est ailleurs. Il considère sa pratique d’avocat comme une source nécessaire de revenus pour réaliser son projet politique. Il se lance dans la lutte électorale pour le parti Ortodoxos. Il veut obtenir un siège au parlement, pour lancer de là un programme révolutionnaire, pour amener peuple à une action armée et pour renverser l’ordre injuste de l’élite féodale cubaine.


 

Fidel rencontre le vice-président Richard Nixon à New York en 1959

 

En septembre, Fidel se rend à l’Assemblée générale des Nations unies à New York. Alors qu’il est surveillé de près par les Américains, Fidel se rend dans le quartier de Harlem où il est accueilli de manière particulièrement chaleureuse par la communauté noire. Là, il rencontre entre autres Malcolm X3 et Nikita Krouchtchev. Devant l’Assemblée générale, il tient un discours de quatre heures et demie, un record selon le Guinness book.

 

« Castro est comme un jeune cheval pas encore dompté. Il a encore besoin d’entraînement, mais il est très énergique. On va devoir le gérer avec prudence. » Nikita Khrouchtchev, en réaction au discours de Fidel.

 

La confrontation avec Washington va crescendo. Les Américains mènent de plus en plus d’actions de sabotage et d’attentats et les États-Unis décrètent un blocus qui est resté en vigueur jusque récemment (même après la décision du président Obama de rétablir les relations diplomatiques met Cuba, le blocus économique persiste toujours). Ce sera le plus long blocus commercial dans l’histoire du monde.

 

À partir de décembre 1960, les contre-révolutionnaires, couverts par la force aérienne des États-Unis, entament une lutte de guérilla dans le massif montagneux d’Escambray, où ils n’hésitent pas à tuer des civils. Cent mille Cubains sont mobilisés pour y mettre fin et, quelques mois plus tard, la plupart des foyers de guérilla sont éteints. Fidel dirigera personnellement les opérations militaires.

 

C’est au cours de ces combats que Fidel échappera de très peu à la mort. Resté un peu à l’arrière, il s’était retrouvé dans le viseur d’un contre-révolutionnaire caché dans un arbre. L’homme n’avait qu’à appuyer sur la gâchette mais, finalement, il n’a pu s’y résoudre et s’est laissé arrêter.

 

La baie des Cochons

 

Mais les actions ne se limitent pas au seul terrorisme contre-révolutionnaire. Le 17 avril 1961, mille deux cents mercenaires débarquent sur la plage de Playa Girón, située dans la baie des Cochons (dans le sud-ouest de Cuba). Fidel prend immédiatement en main le commandement des opérations. Après trois jours, malgré leur incontestable supériorité militaire initiale, les envahisseurs doivent se rendre.

 

Pour les États-Unis, l'opération est une humiliante défaite. Celle-ci confère à la révolution cubaine un énorme prestige international. Fidel négocie personnellement la restitution des mercenaires capturés en échange d'aliments pour nourrissons et de médicaments.

 

« Les faits nous ont appris que Fidel Castro était un adversaire bien plus redoutable est qu’il était à la tête d’un régime bien mieux organisé que ce que tout le monde avait pensé. Lui-même ne paniquait jamais. Sa prestation était impressionnante. » Arthur Schlesinger, conseiller du président Kennedy (1961-1963).

 

Le gouvernement américain ne renonce toutefois pas. Sous la direction de Robert Kennedy (ministre et frère du président), la CIA lance une campagne de déstabilisation à grande échelle. Dans les années 1960, il y a d'innombrables missions d'infiltration, actions de sabotage, attentats meurtriers et tentatives de propagation du virus de la dengue, de la peste porcine et de maladies censées ruiner les récoltes. Au cours de ces opérations, environ 3 400 Cubains perdent la vie et bien plus encore sont blessés.

 

Le 6 octobre 1976, un attentat est commis en plein vol contre un avion de ligne cubain, tuant les 73 passagers et membres d'équipage. Les deux auteurs responsables de la mise sur pied de cet attentat étaient les Cubains Orlando Bosch, qui jusqu'à sa mort a vécu en liberté en Floride, et Luis Posada Carriles qui, aujourd'hui âgé de 86 ans, vit toujours en Floride.

 

L'alphabétisation

 

1961 est aussi l'année de la plus grande campagne d'alphabétisation de tous les temps : en un an, près d'un million de Cubains apprennent à lire et à écrire grâce à l'engagement volontaire des jeunes et des étudiants des villes. Par son pouvoir de persuasion, Fidel parvient à décider les familles les mieux nanties des villes à envoyer leurs fils et leurs filles dans les campagnes et les montagnes pour cette campagne.

 

Cette campagne d'alphabétisation se mue ainsi en même temps en une campagne massive de conscientisation de la jeune génération autour de la nécessité d'une société nouvelle et juste. Les soins de santé sont mis sur pied et ils ne tardent pas à faire partie des meilleurs de la planète. (Voir annexe.) Une sécurité sociale moderne est mise en place et le problème du chômage est pris à bras-le-corps. De grands efforts sont également faits pour les sports et la culture.

 

« Ceux qui ont peur de la liberté de pensée ne développent pas leur peuple, ils n’apportent rien, ils ne tentent rien pour que le peuple acquière le plus possible de culture ou de connaissance historique et politique approfondie. » Fidel Castro.

 

Cependant, un petit groupe de Cubains fortunés craignent pour leurs privilèges. La plupart d'entre eux quittent Cuba pour les États-Unis, surtout pour la Floride, en supposant que la révolution ne tiendra pas le coup très longtemps. Ils s'en vont en emmenant quasiment tous les avoirs nationaux et ils constitueront le noyau des futurs groupes farouchement anticastristes de Miami.

 

C'est durant cette période que Fidel rencontre sa future épouse, Dalia Soto del Valle. Le couple aura cinq enfants. Dalia ne se profilera jamais comme première dame et, de sa vie privée, pas plus que de celle de Fidel, on ne sait pas grand-chose.

 

Fidel et Che avec Aleida, la fille du Che, sur son bras en 1962

 

En 1962, la confrontation avec les États-Unis atteint son paroxysme au moment de la crise cubaine des missiles.5 C'est de toute justesse qu'une guerre nucléaire peut être évitée. La crise est écartée mais Fidel déplore publiquement que Khrouchtchev n'ait pas consulté Cuba sur cette question et qu'il ait négocié mollement. Par la suite, les relations avec l'Union soviétique resteront grippées pendant des années. Par deux fois, Moscou tendra de prendre la main sur la révolution à sa main, mais sans succès.

 

C'est surtout dans la période de 1964-1965 que seront fomentées de très nombreuses tentatives de meurtre contre Fidel. D'après, entre autres, les commissions parlementaires d'enquête dirigées par les députés démocrates Otis Pike et Frank Church en 1975, il y en a eu plus de six cents : outre des attentats à la bombe, il y a également eu des tentatives à l'aide d'une capsule de poison, d'un stylo ou d'un équipement de plongée empoisonné, de poussières ménagères chargées de bactéries mortelles, de flacons de shampooing ou de mollusques contenant des explosifs, d'une arme à feu dissimulée dans un appareil photo...., à l'image d'un interminable film de James Bond.

 

« L’expérience de José Martí7 nous apprend comment il est possible de prêcher l’esprit de combativité et la lutte pour l’indépendance, sans répandre la haine. C’était justement l’amour de l’humanité qui a donné naissance au marxisme. C’était l’amour pour les gens et pour l’humanité, le désir de combattre la misère, l’injustice et la souffrance du prolétariat qui ont fait surgir le marxisme du cerveau de Karl Marx. » Fidel Castro.

 

Fidel avec le pape Jean-Paul II en 1998

 

Fidel est également parvenu à amener le pape polonais anticommuniste Jean-Paul II (Karol Wojtyla) à rompre l’embargo diplomatique. En janvier 1998, le monde peut voir le pape Jean-Paul II célébrer une messe sur la place de la Révolution à La Havane.

 

En novembre 1999, le petit Elián González, cinq ans, est emmené par sa mère lors d’une traversée illégale vers les États-Unis et ce, à l’insu de son père. Le bateau fait naufrage et la plupart des passagers perdent la vie. Elián est l’un des rares rescapés. Encouragés par la mafia anti-castriste de Miami, les membres de la famille refusent de restituer l’enfant à son père.

 

Fidel convoque le père : s’il veut ramener son fils à Cuba, il pourra compter sur le soutien de tout le pays. Il lui laisse également le choix de partir lui-même pour les États-Unis. Le père opte pour la première proposition et Cuba révèle toute l’affaire au monde entier. Cela provoque une tempête d’indignation.

 

Des centaines de milliers de Cubains descendent spontanément dans la rue, des artistes organisent des concerts de soutien dans tout le pays. Les tentatives de Miami d’acheter le père échouent et, finalement, en juin 2000, le petit Elián peut retourner à Cuba.

 

« Fidel est un homme profondément religieux, dans le sens de Gandhi : “J’appelle religieux quelqu’un qui comprend la souffrance des autres”. Plus que tout autre dirigeant de notre temps ou du siècle dernier, Fidel a cherché à comprendre pourquoi les gens sont pauvres, dans quel pays qu’ils se trouvent, pourquoi ils connaissent la guerre ou la paix, pourquoi ils souffrent. » L’écrivaine américaine Alice Walker.

 

Fidel tire parti des événements et de la mobilisation spontanée de la population pour lancer une « Batalla de ideas » (bataille des idées), un ressourcement idéologique après des années de stricte survie durant la Période spéciale et le malaise que cela a provoqué. Cette « Batalla de ideas » se mue en quelque deux cents programmes d’amélioration des conditions sociales et d’accroissement de la conscience culturelle et politique.

 

C’est ainsi que trente mille travailleurs sociaux sont formés en cycle accéléré afin de détecter et résoudre les besoins sociaux cachés. Dans l’enseignement primaire, le nombre d’élèves par classe est réduit de moitié, etc. Fidel s’occupe personnellement de ce chantier et il est de moins en moins impliqué dans la direction journalière du pays. Toutefois, plus que jamais il reste le visage public du gouvernement.

 

Le 11 avril 2002, un coup d’État a lieu au Venezuela. Fidel intervient directement. Il téléphone et négocie aussi bien avec Hugo Chávez qu’avec les généraux révoltés et il renseigne la presse mondiale et la population cubaine sur les circonstances réelles de l’affaire. Les auteurs du coup d’État se rendent, finalement, et Chávez est libéré.

 

« Je ne peux pas me rappeler avoir rencontré quelqu’un avec une intelligence aussi aiguë et une telle ouverture à une conversation privée. » Frei Betto.

 

En mai 2002, l’ancien président Jimmy Carter rend visite à Cuba. Il est le seul président américain à l’avoir fait après 1959. Il y rencontre des opposants politiques mais, par-dessus tout, il se déclare hostile au blocus économique imposé par son propre pays. Dans un stade archi-comble, Fidel l’invite à lancer la première balle d’un match de baseball.

 

Le 17 novembre 2005, Fidel adresse un discours aux étudiants de l’Université de La Havane, les mettant en garde contre le fait que le plus grand danger pour la révolution ne vient pas de l’extérieur, mais de l’intérieur : il lance ainsi une attaque frontale contre la corruption largement répandue.

 

Gravement malade

 

A l’été 2006, Fidel atteint l’âge de quatre-vingt ans. Les festivités prévues n’ont cependant pas lieu, car l’octogénaire est gravement malade. Il subit différents traitements médicaux et reste pendant plusieurs jours entre la vie et la mort. Le président américain George W. Bush appelle les Cubains à se soulever, mais il ne se passe rien. Le premier vice-président, son frère cadet Raul Castro, devient président par intérim. Plusieurs semaines plus tard, des photos d’un Fidel très affaibli sont diffusées dans le monde entier. Pendant tout un temps, il n’apparaîtra plus en public.

 

 

 

Fidel montre le journal Granma avec une copie de son discours « Acquitté par l’histoire »

 

En mars 2007, il réalise une interview téléphonique avec Hugo Chavez à la radio. Par la suite, il se met à rédiger deux à trois fois par semaine ses « Reflexiones », commentaires sur des questions de politique intérieure et extérieure. A cette époque, il reçoit également bon nombre de chefs d’état, parmi lesquels des présidents d’Amérique latine, de Russie et de Chine.

 

A l’été 2007, Raul dénonce le manque d’efficacité de l’économie cubaine, entre autres dans le domaine de la production alimentaire. Une grande consultation populaire est lancée, comme cela fut le cas lors de l’établissement de la constitution révolutionnaire de 1976, ainsi qu’au début de la Période Spéciale. L’enquête aboutit en mars 2008 et une série de réformes sont entreprises.

 

Un mois plus tôt, Fidel avait déjà annoncé qu’il ne serait plus candidat à la présidence, et Raul est alors choisi par le nouveau parlement pour lui succéder. A l’été 2010, Fidel refait son apparition en public. Il a alors 84 ans. Depuis lors, ses apparitions publiques deviennent sporadiques.

Dans la clandestinité

 

L’armée vient battre les cartes. Le 10 mars 1952, juste avant les élections, le général Batista réalise un coup d’État . La voie démocratique se bouche pour Fidel. Il élabore un mouvement clandestin avec environ mille deux cents jeunes gens issus des basses classes sociales. Le plan c’est d’assaillir deux casernes puis d’appeler le peuple à soutenir les rebelles et à prendre le pouvoir.

 

Cette attaque de la caserne Moncada à Santiago de Cuba a lieu le 26 juillet 1953, mais les choses tournent mal. La plupart des rebelles sont massacrés brutalement, quelques-uns seulement parviennent à s’échapper. Fidel, son frère Raúl et quelques autres sont attrapés quelques jours plus tard et jugés. Toutes les forces progressistes sont accusées de l’attaque, y compris les communications. Cependant Fidel revendique toute la responsabilité.

 

En plus de cela, il réussit à transformer l’échec militaire en victoire politique. Son discours de défense au procès est en réalité son programme pour une société nouvelle et juste. Il parvient à faire sortir son discours de prison et à le faire distribuer clandestinement à des milliers d’exemplaires à la population sous le titre de « l’histoire m’acquittera ». C’est un vrai virage. Fidel et le mouvement s’inscrivent définitivement dans le paysage politique.

 

Fidel profite de la prison pour consolider et former ses hommes. Sa popularité dans la population est en hausse. Fidel est mis sous pression personnellement. L’oncle de sa femme Myrta est ministre de l’Intérieur de la dictature. Il glisse quelques sous à sa cousine pour « l’aider ». En même temps, il répand la rumeur que la femme de Fidel est payée par le régime. Fidel se trouve devant un choix déchirant. Pour éviter le coup de grâce du mouvement révolutionnaire, il doit s’éloigner de sa femme.

 

Le mouvement de Fidel s’appelle désormais « mouvement du 26 juillet ». Au début de 1955, il lance une campagne pour l’amnistie. Quelques mois plus tard, le dictateur se voit obligé sous la pression de la population de libérer Fidel et ses codétenus. Ceux-ci ne sont pas en sécurité à Cuba. Fidel décide donc de partir à Mexico pour y préparer la lutte.

 

« Toutes les routes vers la lutte sans arme sont coupées. Comme disciple de José Martí1, je pense que l’heure est venue de prendre le droit en mains au lieu de le demander, de l’imposer au lieu de le mendier. La patience de Cuba a ses limites. Je vais résider quelque part dans les Caraïbes. D’un voyage comme celui-ci, on ne revient pas, sauf avec la tête de la dictature à mes pieds. » De sa lettre d’adieu à la presse avant son départ à Mexico.

 

À Mexico, Fidel rencontre entre autres le médecin argentin Ernesto Guevara. Ils se rejoignent dans leurs aspirations pour une société plus juste et deviennent amis pour la vie. Ernesto Guevara, que ses amis appellent « Che » d’après le petit mot argentin qu’il utilise souvent, se rallie au groupe de rebelles.

 

Les rebelles sont bien formés. Le jour les futurs guérilleros ont un training militaire. Le soir ils étudient la littérature révolutionnaire et discutent politique. Ils se préparent à une longue guérilla dans les montagnes de Cuba, soutenus par l’opposition clandestine des villes, avec pour but d’éliminer l’armée.

 

La Sierra Maestra

 

Fin novembre 1956, 80 rebelles venant de Mexico se mettent en route vers Cuba. La traversée sur le bateau Gramma — prévu pour transporter seulement 12 personnes — est un vrai cauchemar et à l’arrivée tout tourne mal. Les rebelles sont remarqués par l’armée.

 

 

 

Fidel avec ses compagnons de lutte dans la Sierra Maestra en 1958.

 

Ils sont à peine 16 survivants qui possèdent 12 armes. Mais Fidel ne se laisse pas facilement décourager. Quand les 16 survivants se retrouvent enfin, il décide avec un certain volontarisme « maintenant nous allons gagner la guerre ! »

 

Cela devient une mission impossible. Ils sont face à l’armée de l’Amérique latine la mieux entraînée et la mieux équipée par les États-Unis. Ils ont cependant le soutien des paysans locaux et ils parviennent à se renforcer pendant ces premières semaines. Ils réussissent à rester hors de portée des troupes de Batista et obtiennent quelques petites victoires. Pour élargir la portée politique et financière, Fidel crée un large mouvement. Des personnalités influentes et aisées commencent à soutenir la lutte armée.

 

Fidel réussit aussi à mobiliser les médias. Alors que la presse cubaine, sous la coupe de la dictature, annonce régulièrement sa mort, il réussit à donner une interview à un journaliste du New York Times. Cela le place dans le paysage politique mondial.

 

« La personnalité de cet homme est écrasante. On voyait comment ses hommes l’admiraient et on comprenait immédiatement pourquoi il frappait l’imagination des jeunes de toute l’île. On se trouvait devant un homme éduqué, dévoué et absolument déterminé, avec des idéaux, du courage et des qualités remarquables de chef. » Du témoignage visuel de Herbert Matthews, New York Times, janvier 1957.

 

Fidel est appelé par ses troupes commandante. Commandante est le grade le plus bas de l’armée régulière. Il impose à ses compagnons de lutte une stricte discipline, exige d’eux le meilleur, cependant qu’il entretient avec chacun d’eux une relation chaleureuse et qu’il tient compte de leurs opinions.

 

Il va parfois à l’encontre des valeurs cubaines traditionnelles quand c’est nécessaire. Ainsi il arme un bataillon de femmes dans la Sierra Maestra, malgré le ronchonnement des rebelles hommes, car ce n’est quand même pas permis que des femmes prennent les armes, alors qu’il n’y en a déjà pas assez pour tous les hommes.

 

Les rebelles sont obligés de traiter la population avec respect, et celui qui ne le fait pas est puni sévèrement. Contrairement à l’armée, les rebelles paient leur nourriture aux paysans locaux et ils les aident à la récolte. Il y a aussi des consignes strictes pour bien traiter les soldats prisonniers. De cette manière le soutien de la population s’accroît toujours et l’armée rebelle avance continuellement.

 

Une grève générale, début avril 1958, échoue et est suivie d’une lourde vague de répression. Pour cette raison l’accent se déplace définitivement vers les plateaux au centre de la Sierra Maestra. Fidel devient ainsi le numéro un incontesté du Mouvement du 26 juillet.

 

À 300 contre 10 000

 

À la grève qui a échoué, le dictateur Batista réponse par une offensive d’été de grande ampleur afin d’en finir une fois pour toutes avec la guérilla. Il lance dix mille soldats contre les rebelles, constitués d’un peu plus de trois cents combattants armés.

 

Pourtant, après vingt jours de combats intenses, les rebelles réussissent à repousser l’attaque de la dictature. Ils utilisent toutes les armes, y compris psychologiques. Fidel crée le Quinteto rebelde (le « quintette rebelle »), composé d’un paysan et de ses fils musiciens qui, cachés dans les broussailles, démoralisent les soldats par leurs chansons les invitant à déposer les armes et à passer à la guérilla. Le soutien américain à la dictature rend les positions encore bien plus claires.

 

« En voyant les fusées lancées sur la maison de Mario, j’ai juré que les Américains paieraient cher pour ce qu’ils sont en train de faire ici. Quand cette guerre sera finie, une autre commencera pour moi qui sera beaucoup plus longue et importante, que je vais mener contre eux. » Fidel dans une lettre pendant l’offensive d’été 1958.

 

Pour Batista, l’échec de cette offensive est le début de la fin. Après à peine un an et demi de combat, la victoire finale est en vue pour les rebelles. La CIA tente encore in extremis de récupérer la révolution en installant une junte militaire. Mais Fidel appelle à une grève générale à laquelle, cette fois, la population répond massivement et met en échec le plan de la dictature. Le 1er janvier 1959, Batista s’enfuit.

 

La révolution est désormais un fait. Via la radio, Fidel demande à la population de ne pas faire justice elle-même. Le changement de pouvoir s’opère de manière étonnamment calme et ordonnée, et il n’y a pour ainsi dire aucune action de vengeance.

 

Le rebelle devient homme d’État

 

Après la victoire de 1959, Fidel continue sa vie « déréglée » de la Sierra Maestra, au désespoir de son proche entourage. Il n’a pas de routine journalière, travaille des nuits entières et dort très peu. Il dévore des monceaux de livres en tout genre. Il n’a pas non plus de logement ou de bureau fixes, dispose à peine de temps libre ou d’une vie privée et vit très sobrement.

 

Au fil du temps, il mettra toutefois un peu d’ordre dans son mode de fonctionnement. Pour se maintenir en bonne condition physique, il fait de la gym tous les jours et va régulièrement nager. Pour se détendre, il se rend dans un bungalow retiré pour y pêcher, plonger, cuisiner et, surtout, discuter et encore discuter. Selon son ami proche Gabriel García Márquez, Fidel est en effet accro à la conversation.

 

Il travaille aussi inlassablement à expliquer et à convaincre les gens. En témoignent ses discours qui durent des heures, dans lesquels il explique à la population les événements récents et les plans de la révolution, décrit les arguments pour et contre des décisions à prendre, dénonce des situations intolérables, admet des erreurs, etc. A cours de toute sa carrière, Fidel a consacré des milliers d’heures à cela.

 

Il n’existe pas un seul chef de gouvernement qui puisse en cela se comparer à Fidel. Ses discours ne sont jamais indigestes, ils sont écrits de manière didactique et compréhensible pour le grand public. Ils comportent toutefois beaucoup de données chiffrées et de points très importants. Ils sont devenus une sorte de mémoire collective de la révolution. Et pas mal de passages sont dignes d’appartenir à la littérature mondiale. (Un tel passage figure en fin de cet article.)

 

Dès le début, Fidel est très populaire au sein de la population et cela ne fera qu’augmenter au cours des années. Pour beaucoup de Cubains, Fidel est en effet davantage qu’un leader, il représente un père ou un grand-père. Il est extrêmement respecté, et même probablement trop, car cela freine la contradiction. Il n’y a cependant à Cuba pas de culte ouvert de la personnalité, ce qui est interdit par la loi. On n’y verra donc jamais de statues ou de photos de dirigeants vivants dans les bâtiments publics.

 

Les premières étape de la révolution

 

Les rebelles installent un large gouvernement de transition. Dans le tout premier cabinet ne figurent que trois personnes de la guérilla et une seule de la résistance clandestine dans les villes. Fidel lui-même n’y entre pas. Il veut surveiller le processus révolutionnaire aux côtés de la population.

 

Le nouveau gouvernement est un rassemblement diversifié dans lequel les forces civiles nationalistes sont dominantes. Il n’est toutefois pas stable et, surtout, il ne veut pas trop de révolution. Cela débouche très rapidement sur une lutte de pouvoir entre le très conservateur Premier ministre Miró Cardona et le nouveau président cubain Urrutia.

 

Le 13 février 1959, Miró démissionne. Fidel devient Premier ministre du gouvernement. Sous sa direction, une première série de lois sociales sont édictées. Le programme est celui de son discours de défense « L’histoire m’acquittera ». La page sombre de la dictature est définitivement tournée.

 

« Dans nos écoles, tous les enfants sont les bienvenus. Cela n’a pas d’importance qu’ils soient enfants de soldats d’auparavant, cela n’a même pas d’importance qu’ils soient enfants de criminels ou de meurtriers, parce que ça ce n’est pas de la faute de ces enfants. Si cet enfant a la malchance que sont père est un criminel, il n’y peut rien, il en est lui-même victime. (...) Il faut leur expliquer la valeur de la révolution et essayer de les gagner avec de l’amour, pas du mépris. » Fidel Castro dans un de ses discours.

 

En mai 1959, la loi sur la réforme agraire est signée. Cette réforme est encore assez modeste mais, pour les grands propriétaires terriens – principalement des Américains –, ce pas symbolique va trop loin. En effet, cette loi montre clairement que Fidel et les siens ont en vue un important changement de société.

 

Cela ne plaît guère au président conservateur Urrutia, qui entre dans une épreuve de force avec son Premier ministre Fidel Castro. Fidel décide alors de mobiliser la population pour garantir la révolution. À la radio, il annonce sa démission. La population arrête le travail et descend dans la rue : elle veut Fidel. La circulation est arrêtée par des barrages, les cloches des églises restent silencieuses et les salles de cinéma à La Havane projettent gratuitement des films.

 

Ce soutien massif de la population à Fidel contraint le président à lui-même se retirer. À la date symbolique du 26 juillet, Fidel reprend la fonction de Premier ministre. Osvaldo Dorticós, avocat et jusqu’alors ministre et membre du Mouvement du 26-Juillet, devient le nouveau président.

 

La confrontation avec les États-Unis

 

Entre-temps, les relations avec les États-Unis continuent à se détériorer. Un bateau livrant des armes achetées à la Belgique est coulé par une explosion dans le port de La Havane, faisant une centaine de morts. Washington ne veut plus acheter la quantité de sucre convenue – le principal produit d’exportation de Cuba – et les raffineries de pétrole américaines à Cuba refusent de raffiner le pétrole bon marché venu d’Union soviétique. À cela, Fidel répond par la nationalisation de toute une série d’entreprises et monopoles américains.

 

 

 

La collaboration avec l'Union soviétique

 

Pour Fidel Castro, le plus grand défi consiste à devoir transformer une économie sous-développée (monoculture s'appuyant sur la canne à sucre) en une économie industrielle moderne. En 1970, il convainc la direction de mettre tout en œuvre pour réaliser une récolte record de dix millions de tonnes de sucre. Une opération qui illustre bien le volontarisme d'« el Comandante ».

 

Fidel dirige personnellement la campagne et mobilise la population comme s'il s'agissait d'une campagne militaire. Mais le projet se solde par un échec. C'est un coup dur, tant au plan économique que politique. Fidel assume entièrement la responsabilité de cet échec et, lors d'un discours prononcé le 26 juillet, il propose sa démission. La foule scande « No, No, Fidel, Fidel, Fidel ! » Il démissionnera donc pas, mais sa position au sein de la direction s'est toutefois affaiblie.

 

Autre conséquence : Cuba va se tourner davantage vers la collaboration avec l'Union soviétique, tant dans l'organisation de l'économie que pour le commerce extérieur. Le soutien soviétique fournit la base matérielle pour sortir le pays de son sous-développement structurel, afin que Cuba puisse en arriver à ce que la santé, l'enseignement, la sécurité sociale et l'alimentation puissent tenir la comparaison avec les pays les plus industrialisés.

 

Cette collaboration comporte toutefois un grand inconvénient : l'entrée dans le Comecon8, le lien de collaboration économique des pays du bloc de l'Est communiste, maintient la monoculture de même que la position dépendante de Cuba au sein de l'économie mondiale.

 

L'internationalisme

 

En 1971, Fidel se rend en visite au Chili, où il va soutenir le premier président de gauche élu en Amérique latine, Salvador Allende. Partout, une foule enthousiaste l'attend. Il visite des écoles et des entreprises, discute avec des étudiants, des paysans, des ouvriers, des intellectuels de gauche, des prêtres et des religieuses progressistes. La visite, prévue pour dix jours, se prolonge durant trois semaines.

 

 

 

Fidel avec Salvador Allende en 1971

 

Il n'y a pas qu'au Chili que Fidel Castro peut compter sur tant de sympathie. Au moment où l'Amérique latine est redevenue le terrain de chasse privé des États-Unis, les Cubains parviennent à mettre sur pied une révolution socialiste sur le seuil même de cette toute-puissance. Cuba est devenu un symbole du poing dressé contre l'impérialisme, et l'exemple cubain montre à l'Amérique latine qu'une société alternative n'a rien d'une lointaine utopie, mais qu'elle est une vraie possibilité.

 

Ces cinquante dernières années, peu de dirigeants auront autant marqué leur empreinte sur l'Amérique latine que Fidel. À l'occasion du succès de son voyage au Chili, le directeur de la CIA, Frank Colby, déclare : « Au Chili, notre problème n'était pas Allende, mais Fidel Castro. » Le gouvernement américain ne veut pas d'un second bastion rouge dans son jardin et, le 11 septembre 1973, un coup d'État met un terme à cette deuxième expérimentation socialiste en Amérique latine.

 

Fin 1975, l'Angola demande de l'aide militaire à Cuba. Les troupes sud-africaines avaient pénétré dans le pays afin de chasser du pouvoir le mouvement de guérilla de gauche du MPLA, qui avait expulsé le colonisateur portugais. La direction révolutionnaire décide d'accepter et Cuba envoie en Angola un contingent de 36 000 volontaires. Ceci « afin d'apurer notre dette vis-à-vis de l'Afrique (à propos du trafic d'esclaves) », déclare Fidel. Les troupes cubaines parviennent à endiguer la progression de l'Afrique du Sud. Pendant quelques mois, Fidel se concentre entièrement sur ces combats, qu'il coordonne depuis Cuba. En 1978, Cuba vient également en aide à l'Éthiopie afin de contrer une agression venue de Somalie.

 

« Sans l’internationalisme, la révolution cubaine n’aurait même pas existé. Être internationaliste, c’est régler nos dettes avec l’humanité. Sans internationalisme, on ne peut pas sauver l’humanité. » Fidel Castro.

 

Dans les trente premières années de la révolution, Cuba apporte son soutien à près de vingt pays. Grâce à ces missions à l'étranger, le pays acquiert une importante autorité morale dans le tiers-monde et Fidel Castro devient l'une des figures les plus influentes du mouvement des pays non-alignés, le lien de collaboration entre les pays qui ne souhaitent s'identifier ni aux États-Unis, ni à l'URSS, ni à la Chine. Les Cubains sont fiers de ne pas tirer d'avantages économiques de toutes ces missions : « De l'Afrique, nous ne ramenons que nos morts. »

 

Fidel devient président en 1976

 

Le Parti communiste cubain tient son tout premier congrès en décembre 1975. Il organise une consultation populaire en vue de la rédaction d'une nouvelle Constitution. Celle-ci règle également le système électoral. La participation directe de la population au processus décisionnel est une caractéristique typique du système cubain. Le nouveau Parlement de 1976 désigne également un nouveau gouvernement et Fidel Castro est cette fois élu président.

 

« Nous développons la démocratie sur la base de procédures électorales qui nous sont propres et surtout au moyen de la critique et de l’autocritique permanentes, au moyen de la direction collective la plus large possible et de la participation et du soutien constants de la population. » Fidel Castro.

 

En août 1985, Fidel annonce qu'il va arrêter de fumer, soutenant ainsi une grande campagne contre le tabagisme à Cuba. Cette annonce fait la Une de toute la presse mondiale.

 

Fait plus important, toutefois, lors de cette même année : Mikhaïl Gorbatchev entre en scène comme nouveau dirigeant de l'Union soviétique. En mars 1986, il signifie clairement à Fidel que, désormais, l'Union soviétique ne s'en tiendra plus aux accords de collaboration établis précédemment. Il annonce une diminution des relations commerciales privilégiées avec Cuba. Cela se passe précisément au moment où l'économie cubaine connaît une très mauvaise passe.

 

 

Fidel avec Mikhaïl Gorbatchev en 1987

 

Avec son discernement politique, Fidel prévoit à ce moment – et il est sans doute le seul homme d’État dans le monde à penser de la sorte – une possible implosion de l’Union soviétique. Il met en garde la population cubaine en lui demandant d’en tenir compte.

 

Le changement de cap de Moscou a également des retombées pour le reste du monde. En Afrique, le régime d’apartheid sud-africain profite de l’affaiblissement de l’Union soviétique pour préparer à nouveau, depuis la Namibie, une offensive dans le sud de l’Angola. L’Afrique du Sud passe à l’attaque en novembre 1987, en compagnie de l’armée des rebelles angolais de l’UNITA (Union nationale pour l’indépendance totale de l’Angola), commandée par le nationaliste angolais Jonas Savimbi, et soutenue par la CIA.

 

Fidel reste toutefois loyal envers la promesse d’aide qu’il a donnée, sans attendre le feu vert de l’Union soviétique et malgré la situation difficile que traverse l’île. Fidel envoie rapidement plus de cinquante mille hommes sur place. Une fois de plus, Fidel dirige les opérations militaires à distance.

 

Après quelques semaines de lourds combats, l’armée sud-africaine est battue dans une bataille qui a lieu dans le voisinage d’une localité appelée Cuito Cuanavale. Nelson Mandela déclarera plus tard que cette défaite aura fondamentalement contribué à l’abolition de l’apartheid et à sa propre libération en 1990.

 

« Quel pays peut présenter un palmarès plus impressionnant d’altruisme que Cuba dans ses relations avec l’Afrique ? La défaite écrasante infligée à l’armée raciste à Cuito Cuanavale a été une victoire de toute l’Afrique. Sans cette défaite, l’interdiction de nos organisations n’aurait pas été levée. La défaite décisive de Cuito Cuanavale a changé les rapports de forces dans la région et a diminué substantiellement la capacité du régime de Pretoria de déstabiliser les pays voisins. » Nelson Mandela.

 

La « Période spéciale »

 

Durant la période 1989-1991, la Révolution cubaine traverse la période la plus difficile de son existence. L’Union soviétique se désintègre et en conséquence, Cuba perd ses principaux partenaires commerciaux en quelques mois. L’économie s’effondre. Fidel Castro annonce en 1992 la « Période spéciale en temps de paix ». Les États-Unis espèrent pouvoir administrer le coup de grâce à Cuba et ils durcissent le blocus de l’île.

 

Peu de sociétés sont en mesure de survivre à un tel contrecoup économique. Au début des années 1990, la plupart des observateurs s’attendent à la fin rapide de la révolution. À Miami, les valises sont déjà prêtes pour le retour. Pourtant, Cuba tient bon. Bien que les habitants de l’île éprouvent les pires difficultés à joindre les deux bouts, une grande majorité d’entre eux continuent à soutenir le gouvernement révolutionnaire.

 

En 1992, Fidel participe au sommet des Nations unies sur le développement et l’environnement, qui se tient à Rio de Janeiro. Bien avant que ce thème soit repris à l’agenda mondial, il met déjà en garde contre le réchauffement de la planète et il s’inquiète de la survie de l’humanité.

 

« Il y a une espèce biologique qui risque de disparaître à cause de la destruction rapide et de plus en plus grande de ses conditions de vie naturelles : c’est l’homme. L’égoïsme, la domination, l’indifférence, l’irresponsabilité et le mensonge, tout cela doit cesser. Demain, il sera trop tard pour faire ce que nous aurions dû faire déjà bien avant. » Fidel Castro.

 

Dès le début de la révolution, cette préoccupation écologique figure d’ailleurs aux toutes premières lignes de l’agenda. L’expansion industrielle doit céder la priorité aux parcs naturels et, depuis 1959, la superficie boisée de l’île a augmenté de 50 %. C’est un phénomène unique dans le monde. En 2006, d’après le World Wildlife Fund et le Global Footprint Network, Cuba était le seul pays au monde à avoir atteint un niveau de développement durable. Pour Fidel, le thème de l’écologie reste une préoccupation centrale et il y reviendra encore régulièrement dans ses « Reflexiones », les articles qu’il se met lui-même à écrire avec la régularité d’un métronome, après s’être retiré de la vie politique active en 2006, pour des raisons de santé.

 

En 1998, les ouragans Mitch et George ravagent l’Amérique centrale. Le monde se hâte à proposer son aide mais, une fois que les caméras de télévision ont quitté les régions dévastées, la plupart des secouristes étrangers s’en vont aussi, sans plus se soucier des sinistrés. Fidel entend bien intervenir : il démarre un programme à grande échelle qui engagera de l’aide médicale dans le tiers-monde. En outre, il veut aussi que Cuba forme des médecins étrangers.

 

Aussitôt dit, aussitôt fait. Aujourd’hui, plus de cinquante mille médecins cubains sont à pied d’œuvre dans plus de 90 pays. C’est plus que le total des effectifs délégués par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) des Nations unies. En outre, Cuba forme gratuitement un nombre équivalent de médecins venus de 82 pays. Si les États-Unis et l’Europe consentaient proportionnellement les mêmes efforts, le problème de la santé dans le tiers-monde serait résolu.

 

 

Fidel avec Hugo Chávez en 2002

 

Alors que les États-Unis continuent à durcir l’isolement diplomatique de Cuba, Fidel travaille avec une perspective stratégique à la rupture du blocus. En décembre 1994, il reçoit personnellement un ancien officier de l’armée vénézuélienne. Il s’agit de Hugo Chávez, encore inconnu à l’époque et qui, deux ans plus tôt, avait dirigé une insurrection militaire contre le régime néolibéral et corrompu de Carlos Andres Pérez. Chávez avait échoué et venait de quitter sa prison vénézuélienne. Cette rencontre allait marquer le début d’une forte amitié. Dès cet instant, Fidel allait coacher la révolution bolivarienne au Venezuela.

 

En décembre 1998, Hugo Chávez est élu président du Venezuela et c’est en même temps le début d’une intense collaboration politico-économique et de la création stratégique des nouveaux liens de collaboration sud-américains ALBA et CELAC.16 (En 2013, Cuba présidera pour une année le CELAC. Et, ainsi, l’isolement diplomatique de Cuba en Amérique latine est définitivement rompu.)

 

 

 

Embrasser l’histoire

 

Depuis la Seconde Guerre mondiale, l’Amérique latine a connu nombre de soulèvements révolutionnaires. Peu d’entre eux ont mené à la victoire et, jusqu’à présent, seule la révolution cubaine a réussi à se maintenir. Le mouvement du 26 juillet a réussi à se sortir d’une position apparemment désespérée et à triompher. Les Cubains ont réussi à résister à l’embargo le plus long de tous et à l’agression militaire persistante d’une superpuissance nucléaire.

 

Ils sont parvenus à construire une société socialiste à moins de 200 kilomètres de leur tout-puissant ennemi-juré. Pendant l’énorme crise économique des années 90, le pays ne connut pas d’explosions sociales. Cette petite île insignifiante envoie, à elle seule, plus de médecins à l’étranger que l’Organisation mondiale de la Santé des Nations-Unies ne le fait, et a joué un rôle dans la détermination du cours de l’histoire de l’Afrique noire.

 

Fidel Castro a joué un rôle important, sinon capital, dans tous ces faits plus que significatifs. S’il est certain que Fidel est un leader-né doté d’une très forte personnalité, il n’en reste pas moins qu’il a vécu dans des circonstances extraordinaires et qu’on ne peut le considérer séparément de celles-ci. Les révolutions sont faites par les hommes, mais les hommes sont également faits par les révolutions. La personnalité de Fidel a mûri au fil d’années de lutte de milliers de citoyens ordinaires et son génie consistait dans le fait qu’il s’est toujours appuyé sur les citoyens ordinaires, sur la population.

 

« Quand on veut tester la qualité révolutionnaire de quelqu’un, la première chose qu’il faut lui demander, c’est s’il a confiance dans les gens, dans les masses. Il est évident que le soutien du peuple est un facteur décisif. … Pourquoi avons-nous pu offrir une résistance ? Parce que la révolution a toujours pu et pourra toujours encore compter sur le soutien de la population, intelligente et de plus en plus unie, développée et combative. » Fidel Castro.

 

Nombreux sont ceux qui s’étaient attendus à ce que la disparition de Fidel Castro de la scène politique signifierait la fin rapide de la révolution, et qui l’avaient prédit. La plupart des connaisseurs de Cuba ont toutefois surtout un point commun : depuis 1959, ils ont prédit maintes fois la fin rapide de cette révolution. Ils se sont constamment fourvoyés quant à cette révolution perturbatrice et surtout quant à l’homme qui, par sa vision stratégique, est arrivé à sortir et maintenir la petite île de la sphère d’influence des États-Unis.

 

C’est ce qui a permis aux Cubains de faire de leur terre un état souverain qui peut servir d’exemple sur le plan des réalisations sociales, culturelles et sportives. Quoi que puissent prétendre ses partisans ou ses détracteurs, Fidel s’est manifestement conquis par là une place dans le cœur de la toute grande majorité des Cubains et dans l’histoire.

 

« Je ne perds pas l’espoir de pouvoir un jour serrer la main de Fidel. L’étreindre doit être comme embrasser l’histoire. » Telles sont les paroles de Gerardo Hernandez, l’un des Cuban Five rentré au pays le 17 décembre 2014 après avoir été condamné deux fois à perpétuité pendant son emprisonnement.

 

Katrien Demuynck et Marc Vandepitte sont des spécialistes de Cuba qui ont à leur actif diverses publications sur Cuba : De Gok van Fidel (1998), Cuba, een andere wereld is mogelijk (2002), De Factor Fidel (2008), Ontmoetingen met Fidel Castro (2009), Cuba : Revolutie met een groen hart (2010).

 

http://cubanismo.net/cms/fr/articles/fidel-castro-1926-2016-l-histoire-m-acquittera