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Médias: Fidel Castro et la répression contre les intellectuels

Publié le par Bolivar Infos

 

par Ignacio Ramonet

 

traduction Françoise Lopez pour Bolivar Infos

 

Dans certains grands médias occidentaux, la mort de Fidel Castro a provoqué la diffusion de quantité d'infamies contre le commandant cubain. Cala m'a fait mal. Il est connu que je connaissais bien. Et j'ai décidé, par conséquent, d'apporter mon témoignage personnel. Un intellectuel cohérent doit dénoncer les injustices en commençant par celles de son propre pays.

 

Quand l'uniformité des médias écrase toute diversité, censure toute expression divergente et sanctionne les auteurs dissidents, il est naturel, en effet, de parler de « répression. » Comment qualifier autrement un système qui bâillonne la liberté d'expression et réprime les voix différentes ? Un système qui n'accepte pas la contradiction même si elle est bien argumentée, un système qui instaure une « vérité officielle » et ne tolère pas la transgression. Ce système a un nom, il s'appelle « tyrannie » ou « dictature. » Cela ne se discute pas. Comme beaucoup d'autres, j'ai vécu dans ma chair les assauts de ce système... en Espagne et en France. C'est ce que je veux vous raconter.

 

La répression contre ma personne a commencé en 2006 quand j'ai publié en Espagne mon livre « Fidel Castro. Biographie à deux voix » ou « Cent heures avec Fidel » (Edit. Debate, Barcelona), fruit de 5 ans de documentation et de travail et de centaines d'heures de conversations avec le dirigeant de la Révolution Cubaine. Immédiatement, j'ai été attaqué et la répression a commencé. Par exemple, le journal « El País » (Madrid) dans lequel j'écrivais régulièrement jusque là des articles d'opinion, m'a sanctionné. Il a cessé de me publier. Sans me donner aucune explication. Et non seulement ça mais, dans la meilleure tradition stalinienne, mon nom a disparu de ses pages. Effacé. On n'a plus fait de compte-rendus de mes livres ni aucune mention de mon activité intellectuelle. Rien. Supprimé. Censuré. Un historien qui, dans l'avenir, chercherait mon nom dans le journal « El País » conclurait que je suis mort il y a 10 ans...

 

La même chose est arrivée avec « La Voz de Galicia », un journal dans lequel j'écrivais aussi depuis des années une chronique hebdomadaire intitulée « Res Publica ». A la suite de la publication de mon livre sur Fidel Castro et également sans la moindre excuse, ils ont cessé de publier mes chroniques. Du jour au lendemain, censure totale. Comme dans « El País », mise à l'écart absolue. Traitement de pestiféré. Jamais, à partir de là, la moindre allusion à l'une de mes activités.

 

Comme dans n'importe quelle dictature idéologique, le meilleure façon d'exécuter un intellectuel, c'est de le faire « disparaître » des médias pour le « tuer » symboliquement. Hitler l'a fait. Staline l'a fait. Franco l'a fait. Les journaux « El País » et « La Voz de Galicia » l'ont fait avec moi.

 

En France, il m'est arrivé la même chose. Dès que les maisons d'édition Fayard et Galilée ont publié mon livre « Fidel Castro. Biographie à deux voix » en 2007, la répression s'est immédiatement abattue sur moi.

 

Le samedi matin, j'animais sur la radio publique « France Culture » une émission hebdomadaire consacrée à la politique internationale. Au moment de la publication de mon livre sur Fidel Castro, les médias dominants commencèrent à m'attaquer violemment et la directrice de l'émission me convoqua dans son bureau et sans aucun détour, me dit : « Il est impossible que vous, l'ami d'un tyran, vous continuiez à vous exprimer sur nos ondes. » J'essayai d’argumenter. Il n'y eut rien à faire, les portes du studio se fermèrent à jamais pour moi. Là aussi, on m'a bâilloné. On a fait taire une voix qui détonait dans le choeur de l'unanimité anti-cubaine.

 

A l'Université de Paris-VII, j'enseignais depuis 35 ans la théorie de la communication audio-visuelle. Quand j'ai commencé à diffuser mon livre et que la campagne des médias contre moi a commencé, un collègue m'a averti : « Ecoute, certains responsables disent qu'on en peut pas tolérer que « l'ami d'un dictateur » fasse la classe dans notre faculté... » Rapidement, des tracts anonymes contre Fidel Castro réclamant mon expulsion de l'université ont rapidement commencé à circuler dans les couloirs. Peu de temps après, on n'a informé officiellement que mon contrat ne serait pas renouvelé... au nom de la liberté d'expression, on m'a refusé le droit d'expression...

 

Je dirigeais, à ce moment-là, à Paris, le mensuel « Le Monde diplomatique » qui appartient au même groupe d'édition que le célèbre journal « Le Monde » et, pour des raisons historiques, je faisais partie de la « Société des Rédacteurs » bien que je n'aie déjà plus écrit dans le journal. Cette société était alors très importante dans l'organigramme de l'entreprise à cause de sa qualité d'actionnaire principal parce qu'on choisissait en son sein le directeur du journal et parce qu'elle veillait au respect de la déontologie.

 

A cause de cette responsabilité précisément, quelques jours après la diffusion de ma biographie de Fidel Castro en librairies et après que plusieurs médias importants (parmi lesquels le journal « Libération » aient commencé à m'attaquer, le président de la Société des Rédacteurs m'appela pour me faire part de « l'extrême émotion » qui, selon lui, régnait au sein de la Société des Rédacteurs à cause de la publication de ce livre. « L'avez-vous lu ? » lui demandai-je. « Non mais peu importe, me répondit-il, c'est une question d'éthique, de déontologie. Un journaliste du groupe « Le Monde » ne peut pas interviewer un dictateur. » Je lui citai de mémoire une liste d'une douzaine d'authentiques autocrates d'Afrique et d'autres continents auxquels le journal avait complaisamment donné la parole pendant des décennies. « Ce n'est pas pareil, me dit-il. Je t'appelle précisément pour cela : les membres de la Société des Rédacteurs veulent que tu viennes et que tu nous donnes des explications. » « Voulez-vous me faire un procès ? Un procès de Moscou ? Une « purge » pour déviationnisme idéologique ? Alors, vous allez devoir assumer votre fonction d'inquisiteurs et de police politique et m'amener de force devant votre tribunal. » Ils n'ont pas osé.

 

Je ne peux pas me plaindre, je n'ai pas été emprisonné ni torturé ni fusillé comme tant de journalistes et d'intellectuels sous le nazisme, le stalinisme ou le franquisme mais j'ai été victime de représailles, symboliquement. Comme dans « El País » ou « La Voz », ils m’ont fait « disparaître » des pages du journal « Le Monde » ou ne parlaient de moi que pour me lyncher.

 

Mon cas n'est pas unique. Je connais, en France, en Espagne, dans d'autres pays européens, beaucoup d'intellectuels et de journalistes condamnés au silence, à « l'invisibilité » et à la marginalité parce qu'ils ne pensent pas comme le choeur féroce des médias dominants, parce qu'ils refusent le « dogme anti-castriste obligatoire ». Pendant des décennies, Noam Chomsky lui même, aux Etats-Unis, le pays de la « chasse aux sorcières », a été frappé d'ostracisme par les grands médias qui lui ont interdit l'accès aux colonnes des journaux les plus influents et aux antennes des principales stations de radio et des principales chaînes de télévision.

 

Cela ne s'est pas produit il y a 50 ans dans une lointaine dictature poussiéreuse. Cela se passe maintenant, dans nos « démocraties des médias. » Je continue à en souffrir en ce moment. Pour avoir fait seulement mon travail de journaliste et avoir donné la parole à Fidel Castro. Ne donne-t-on pas, dans un procès, la parole à l'accusé ? Pourquoi n'accepte-t-on pas la version du dirigeant cubain que les grands médias dominants jugent et accusent constamment ?

 

La tolérance n'est-elle pas la base même de la démocratie ? Voltaire définissait la tolérance ainsi : « Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’à la mort pour que vous ayez le droit de le dire. » La dictature des médias, à l'ère de la post-vérité, ignore ce principe élémentaire.

 

Ignacio Ramonet

Source en espagnol:

http://www.cubadebate.cu/opinion/2016/12/07/fidel-castro-y-la-represion-contra-los-intelectuales/#.WG_PDXd7QRE

URL de cet article:

http://bolivarinfos.over-blog.com/ 2017/01/medias-fidel-castro-et-la-repression-contre-les-intellectuels.html