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Amérique Latine: Le Nicaragua est-il en danger ?

21 Mars 2018, 18:16pm

Publié par Bolivar Infos

 

Par Maïgualida Santana

Le Nicaragua est-il en danger ? Oui, c'est la réponse la plus claire et le plus directe sur la situation du Nicaragua. Mais pourquoi ?

 

Parce que depuis la fin du XIX° siècle, les Etats-Unis croient que l'Amérique Centrale, l'Amérique du Sud et les Caraïbes sont ses territoires. Son arrière-cour.

 

Dans le cas du Nicaragua, les intérêts des Etats-Unis sont à la fois géopolitiques et économiques. Le Nicaragua donne à l'est sur la mer des Caraïbes et l'Océan Atlantique et à l'ouest sur l'Océan Pacifique. Sur son territoire se trouvent plusieurs fleuves navigables (le plus important est le Río San Juan) et un grand lac (le Lac Managua) qui permettent de traverser le pays d'est en ouest.

 

Cette situation a favorisé la « fièvre de l'or. » Les Etasuniens partaient de New York, passaient par le Río San Juan et naviguaient sur le Lac Managua pour sortir par l'isthme de San Jorge vers SanFrancisco, en California. Cette affluence de voyageurs a permis la création de la « Compagnie de Transit, » propriété du riche entrepreneur Cornelius Vanderbilt1.

 

Ces activités ont provoqué la présence de toutes sortes d'individus parmi lesquels des trafiquants et des mercenaires qui ont commencé progressivement à s'installer au Nicaragua à tel point que l'un d'entre eux, William Walker, un Etasunien, s'est approprié le pays et s'est fait nommer Président. Très vite, il décide de déclarer l'anglais langue officielle. Nous pourrions dire que cette invasion va provoquer la première résistance du peuple nicaraguayen contre les Etasuniens. En se joignant à d'autres habitants de l'Amérique Centrale, en 1857, il vainc et expulse ce flibustier qui, finalement, sera exécuté en 1860 au Honduras.

 

Après cette première invasion de « civils colonisateurs » se succèdent plusieurs invasions militaires. Smedley Butler, major général des « marins » étasuniens écrit dans son autobiographie au sujet des diverses invasions auxquelles il a participé :

 

« J'ai assuré les intérêts pétroliers nord-américains au Mexique en 1914. J'ai aidé à transformer Cuba et Haïti en endroits convenables pour les gamins de la National City Bank, pour qu'ils puissent recevoir leurs impôts tranquillement. J'ai participé au nettoyage du Nicaragua de 1909 à 1912 pour le compte de la banque internationale des frères Brown. J'ai laissé la République Dominicaine mûre pour recevoir les intérêts sucriers nord-américains en 1916. J'ai aidé à affaiblir le Honduras pour les compagnies fruitières nord-américaines. En regardant ma carrière rétrospectivement, je pourrais faire à Al Capone quelque petites suggestions parce qu'il n'a pas exercé son pouvoir sur plus de 3 quartiers. Nous, les « marins », nous opérons sur 3 continents. »

 

Le président Howard Taft, en 1912, affirme aussi, sans aucune honte : « L'intervention se justifie quand elle est nécessaire pour garantir le capital et les marchés des Etats-Unis2.

 

A ces premières invasions en ont succédé d'autres jusqu'en 1925 et à partir de 1927, les conflits ont commencé à avoir des implications plus compliquées avec une participation plus importante des grands propriétaires terriens et de l'oligarchie nicaraguayenne qui ont commencé à exiger leur part dans la répartition des richesses. La seule résistance à toutes ces invasions et à l’occupation des Etats-Unis venait des opprimés.

 

C'est avec Cesar Augusto Sandino que va naître une opposition libératrice avec des combats soutenus par la population organisée et une force armée révolutionnaire qui a tenu en échec pendant longtemps les troupes d'invasion. Ce nouvel affrontement a imposé aux des Etats-Unis des pratiques et des méthodes particulières qui seront ensuite perfectionnées dans d'autres parties du monde : « … A ce moment-là, ils ont essayé les premiers bombardements aériens de masse. L'historien militaire Neil Macaulay confirme que l'attaque de la ville d'Ocotal … est la première attaque en compagnie organisée en formations de bombardiers en piqué de l'histoire de la guerre, bien avant que le commun des mortels attribue cette nouveauté à la Luftwaffe allemande3. »

 

Cependant, malgré toute cette force militaire, les Etasuniens ont dû partir, non sans laisser sur place des forces de répression internes. A cette époque-là est née la « Garde Nationale » sous la direction de Anastasio Somoza García, qui va être le garant nicaraguayen des intérêts étasuniens à l'intérieur du pays. Grâce à un complot bien structuré, il réussit à assassiner en 1934 Augusto Cesar Sandino et en 1936, il renverse le président Sacasa et s'installe en tant que premier président de la dictature somosiste (le père et ses fils).

 

Nous voyons alors que l'histoire est pleine d'exemples de moments pendant lesquels les Etats-Unis ont mis en danger le territoire du Nicaragua mais il faut aussi comprendre que ces moments de l'histoire ont permis d'accumuler de l'expérience et des forces de résistance pour combattre cette menace permanente que les Etats-Unis représentent pour le Nicaragua.

 

Avec la présence d'Augusto Cesar Sandino et après sa mort, ses idées et ses stratégies de combat ont servi à former un mouvement de résistance qui a donné naissance au Front Sandiniste National de Libération (FSLN). Ce front, constitué principalement d'hommes et de femmes du peuple, a surtout été renforce par des ouvriers, des jeunes universitaires et des paysans qui, dirigés par des hommes comme Carlos Fonseca et Daniel Ortega ont réussi à construire un projet de libération du Nicaragua. Progressivement, ce projet a commencé à avoir le soutien de nombreux secteurs du pays et à permettre des alliances. La dictature somosiste qui a duré de 1936 à 1979 a provoqué d'innombrables morts, répressions, exclusions et un recul social et économique pour le pays. Son dernier représentant, Anastasio Somoza Debayle (Tachito), a été renversé et a dû s'exiler avec bon nombre de ses complices. Le 19 juillet 1979, après de nombreux et intenses combats qui ont fait des milliers de victimes pendant des années, la Révolution Sandiniste triomphe. Pour la première fois, la bataille pour l’indépendance et la souveraineté du Nicaragua.

 

Il faut souligner que le Front Sandiniste National de Libération (FSLN), dirigé par le dirigeant historique Daniel Ortega, convaincu que le bien-être et le développement de la population la moins favorisée est l'avenir du Nicaragua a su faire avancer les objectifs révolutionnaires. Sa lutte a consisté à prendre les institutions pour les mettre au service de la majorité grâce à une stratégie pragmatique d'alliances idéologiques avec les autres secteurs de la société nicaraguayenne sans abandonner l'essence politique de la Révolution Socialiste.

 

Pour cela, dès les années 80, le FSLN obtient des accords et des alliances :

a) avec la guérilla paysanne et l'insurrection urbaine

b) entre les chrétiens et les marxistes

entre le FSLN et l'oligarchie conservatrice (cas des Chamorros, à l'époque de la dictature somosiste)

d) entre l'OEA et la Garde Nationale (également pour renverser Somosa), avec les Gouvernements sociaux-démocrates européens

e) avec les pays socialistes (l'Union Soviétique et la Chine, maintenant avec la Russie)

f) avec la contre-révolution en 1987 grâce aux accords de Estipula qui garantissent l'autonomie du nord et du sud de la région Atlantique du Nicaragua. Cette alliance est sans doute la plus importante puisqu'elle a amené une période de paix indispensable à la construction d'un développement soutenable et révolutionnaire.

 

En 1990, le FSLN perd les élections mais ne perd pas le pouvoir politique accumulé grâce à ses politiques et à des actions. Dans le cadre de cette stratégie d’alliances pragmatiques, il a réussi à défendre :

a) le caractère patriotique des forces armées sandinistes et de la police sandiniste (à ce moment-là, elles acceptent le changement de nom pour « nationales »)

b) la réforme agraire avec la prise et la répartition de terres aux paysans.

 

Evidemment, par la suite :

« Pendant les 17 ans des 3 Gouvernements néolibéraux, presque toutes les réussites de la décennie révolutionnaire ont été démantelées : on a permis de vendre des terres attribuées par la réforme agraire, l'alphabétisation a reculé de 12% à 36%, l'éducation primaire, secondaire et universitaire ont été sur-privatisées, la santé a été privatisée, les crédits aux paysans ont été coupés, le modèle énergétique s'est renversé de 75% d'énergies renouvelables, il est passé à 10%, la pauvreté a augmenté et a poussé plus d'1 million de Nicaraguayens à émigrer (le double de ce qu'avait provoqué la guerre contre-révolutionnaire), toutes les entreprises publiques ont été privatisées (même les entreprises publiques du Gouvernement somosiste), le chemin de fer a été démantelé. A ce moment-là, la coopération internationale a financé la privatisation de l'Etat et démantelé la protection douanière et les recettes fiscales du Gouvernement.

 

A la fin de l'époque néolibérale, les routes et les chemins de pénétration, les rues, les ponts et les égouts, le service d'eau potable et de l'énergie électrique avaient été démolis. (…)

 

Du point de vue politique et idéologique, on a diabolisé tout ce qui touchait la révolution. La plupart des intellectuels et des artistes se sont éloignés du discours révolutionnaire ou socialiste4... »

 

Le peuple nicaraguayen souffre dans sa propre chair de toutes ces politiques et comprend que le FSLN ne l'a jamais abandonné mais bien plus, a réussi à conserver et à renforcer les structures de base et sa stratégie d’alliances, en particulier avec les combattants contre-révolutionnaires et les mouvements sociaux. C'est en accumulant des espaces et en créant de nouveaux médias, en comprenant qu'aussi bien en période de guerre qu'en période de paix ce « sont les armes et les munitions de la lutte idéologique et la lutte idéologique est le principal scénario de la guerre politique5. »

 

De même, le FSLN a compris qu'il devait « gouverner d'en-bas » en faisant tous les efforts révolutionnaires à partir de la base, qu'il fallait changer la nature des institutions, maintenir le contenu patriotique et anti-impérialiste dans l'affrontement direct avec l'oligarchie mais qu'une alliance avec les petits et les moyens producteurs qui garantissent l'alimentation, les postes de travail et les devises au pays était nécessaire, que l'union entre les Gouvernements amis était nécessaire et que pour cela, il fallait renforcer l'avancée du mouvement bolivarien sur le continent, qu'on avait besoin d'alliances avec certains des adversaires politiques des Etats-Unis mais aussi avec certains autres partenaires compétitifs pour pouvoir développer, avec des capitaux propres, des projets comme le Canal Inter-océanique du Nicaragua6, que la prise de l'économie par les secteurs populaires est essentielle si on veut construire le Socialisme.

 

En 2006 et en 2016, les Nicaraguayens ont voté lors d'élections démocratiques en faveur du FSLN avec un taux de participation de plus de 50%. Le Président Daniel Ortega et récemment, la vice-présidente Rasario Murillo ont renforcé un Gouvernement de Réconciliation et d'Unité Nationale. La droite d’opposition est nationaliste, à l'exception d'un secteur lié au somosisme qui a fui à la chute du dictateur et s'est joint à la droite cubano-américaine à Miami qui promeut la déstabilisation et cherche à faire prendre des sanctions unilatérales grâce à ce qu'on appelle le Nica Act en défendant les intérêts étasuniens contre leur pays d'origine.

 

C'est pourquoi le Nicaragua sera en danger tant que les Etats-Unis ne comprendront pas qu'il ne va pas hésiter à défendre son indépendance et sa souveraineté et qu'une véritable coexistence ne sera possible que grâce à des relations de respect et de confiance mutuelle. Le commandant-président Daniel Ortega a dit : « Nous sommes un petit pays. Nous ne sommes pas une puissance économique. Nous ne somme spas une puissance militaire mais nous sommes une puissance morale et nous méritons le respect et nous exigeons le respect de la part des Etats-Unis d'Amérique du Nord7. »

 

Maïgualida Rivas-Santana,

Salon-de-Provence, 2 décembre 2017

 

traduction Françoise Lopez pour Bolivar Infos

NOTES de l'auteur:

1La synthèse historique sur le Nicaragua vient de la conférence de Carlos Midence « L'offensive impérialiste dans Notre Amérique : Nicaragua et Venezuela, » octobre 2017, V° Rencontre de Solidarité avec la Révolution Sandiniste, Paris, France.

2Idem. Pages 17 et 18.

3Idem. Page 19.

4« Nicaragua, une révolution singulière », Orlando Nuñez Soto Année 8 numéro 47 septembre-octobre 2016 Pages 21 et 22.

5Idem. Page 22.

6Livre Blanc du Projet de Grand Canal Inter-océanique du Nicaragua. 2017. Gouvernement de Réconciliation et Unité Nationale, Conseil de Communication et de Citoyenneté. Nicaragua.

7Carlos Midence « L'offensive impérialiste dans Notre Amérique : Nicaragua et Venezuela, » octobre 2017, V° Rencontre de Solidarité avec la Révolution Sandiniste, Paris, France. Page 16.

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