Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Venezuela : L'invasion paramilitaire (interview de Luis Britto García)

5 Mars 2018, 18:38pm

Publié par Bolivar Infos

 

par María Fernanda Barreto

 

  • Comment définies-tu le para-militarisme dans sa version latino-américains ?

 

Avant tout, para-militarisme est un euphémisme pour la simple délinquance. Paramilitaire sonne « très bien » . Militaire est un terme latin mais le paramilitaire est un délinquant qui se livre au terrorisme, à des assassinats, au vol et à toutes sortes de violence contre les êtres humains. Malheureusement, en Amérique Latine, ces activités sont réalisées à des fins politiques pour soutenir les intérêts de Gouvernements conservateurs en détruisant l'opposition. Je dirais que ce sont des groupes armés – habituellement soutenus clandestinement par un Gouvernement conservateur – qui font le travail de terreur et d'extermination qui est légalement interdit aux armées constituées. En ce sens, c'est une sorte d'armée non déclarée, de la même façon qu'il y a un marché parallèle, il y a une armée parallèle et c'est pourquoi on dit « paramilitaire. » Le problème, c'est que ces forces, à la longue, deviennent des puissances politiques et peuvent déterminer la position d'importantes forces politiques. En Colombie par exemple, il y a eu un débat sur la «  para-politique » parce que ces forces paramilitaires, grâce aux intérêts économiques qu'elles réunissent, avaient réussi à placer au sein du pouvoir colombien de nombreux parlementaires et alors, naturellement, on pouvait dire que beaucoup de décisions du pouvoir législatif étaient fortement influencées par une organisation criminelle qui agissait hors-la-loi, qui commettait des violations des droits de l'homme et commettait des assassinats à grande échelle. En d'autres termes : le crime faisait les lois. C'est une situation très problématique pour un pays.

 

  • Récemment, je citais dans l'un de mes articles le livre que tu as publié avec Miguel Ángel Pérez Pirela “Opération Daktari” et il faut rappeler que le para-militarisme est lié à une para-politique que tu as mentionnée mais aussi à une para-économie. Que peux-tu nous dire à ce sujet ?

 

Oui, le para-militarisme est lié à des activités de toute évidence délictueuses comme le trafic de drogues mais il s'implante peu à peu dans une société grâce à une série de mélanges abusifs d'opérations économiques. Par exemple, dans les états dans lesquels le para-militarisme commence à se manifester apparaissent d'abord une quantité d'organisations soi-disant de surveillance contre la pègre qui sont en réalité des organisations paramilitaires. Ensuite, ces organisations commencent à faire payer les citoyens, les entreprises, pour leur surveillance et il arrive un moment où ils sont amenés à « toucher des impôts » sous prétexte de recueillir des ressources pour la sécurité, ce qui par conséquent, ne peut être considéré que comme de l'extorsion. On impose littéralement aux citoyens un impôt qui n'est pas ratifié par le pouvoir législatif mais par une autorité qui n'existe pas en tant que telle. Après, on établit des barrages, des couvre-feux, et ils commencent ainsi à imposer leur autorité en exerçant des activités qui sont propres aux pouvoirs légitimes et en les supplantant progressivement. Parallèlement à ces activités, commence leur ingérence dans le système économique. Dans la revue « Semana » de Colombie, on dénonçait le fait que les paramilitaires émigraient dans des pays voisins parce qu'ils avaient des comptes à régler avec la justice, qu'ils avaient amené leurs capitaux et les avaient investis dans l'industrie du jeu entre autres choses : maisons de jeu, petites machines, etc... C'est une industrie qui rapporte des intérêts fabuleux. D'autre part, ils sont impliqués dans le trafic de drogues. Ils vont dans des territoires populaires, ils commencent à avoir des relations avec la délinquance de droit commun et à la supplanter pour créer de nouveaux réseaux de distribution de la drogue qui sont très difficiles à détecter et à combattre. De là, ils passent à « l'économie légale. » L'argent du trafic de drogues commence, par exemple, à acheter des fonds agricoles. Les travailleurs de ces exploitations sont surveillés par le para-militarisme pour qu'ils n'y ait pas de revendications sociales ni de revendications concernant le travail. Si un travailleur a des problèmes avec les patrons, il disparaît mystérieusement. Il faut signaler qu'en plus, selon les informations qui me sont parvenues, beaucoup de gens qui ont acheté des fonds sur la frontière avec la Colombie ont des travailleurs colombiens et les paramilitaires colombiens viennent surveiller ces travailleurs. J'ai appris aussi que les paramilitaires participaient également à des entreprises de soi-disant surveillance, à des entreprises de transport (ce qui leur donne un pouvoir terrible pour organiser, par exemple, des grèves du transport ou des barrages de routes), à certaines entreprises de cultures vitales. J'ai reçu des rapports disant qu'ils ont des investissements, par exemple, dans la culture des pommes de terre et des bananes dans les états des Andes et qu'ils la dominent presque. Et ainsi, ils deviennent un pouvoir économique fondé sur le pouvoir paramilitaire. Qu'à certains moments, ils peuvent organiser des sabotages contre des concurrents, menacer de mort et exécuter ces menaces pour arriver à se placer peu à peu comme force économique terroriste dans les zones où ils vont s'implanter.

 

  • Selon ce que tu sais, à quel moment le para-militarisme colombien commence-t-il à entrer au Venezuela?

 

Pour moi, l'une des premières interventions visibles du para-militarisme colombien au Venezuela a été le massacre de Cararabo à la fin du XX° siècle, un point sur la frontière qui a été attaqué d'une façon très particulière. On a torturé les soldats d'une façon barbare qui tendait plus à transmettre un message de terreur qu'à atteindre un but stratégique. Ce massacre a causé un grand traumatisme parce que c'était un simple point de contrôle vénézuélien et l'armée colombienne régulière ne pouvait pas l'avoir fait parce qu'il n'y avait pas de guerre, c'étaient des armées qui coexistaient dans une certaine paix. Evidement, il y eut là une mauvaise situation qu'on a attribuée à la guérilla colombienne qui n'avait non plus aucun motif pour faire une action de cette sorte au Venezuela ou ailleurs. A partir de là, les signes de la présence paramilitaire ont commencé à se multiplier. Entre autres, l'extraordinaire expansion des maisons de jeu et des casinos au Venezuela. Comme je l'ai dit, la revue «  Semana » a signalé que l'un des principaux investissements des paramilitaires à l'étranger se trouve dans l'industrie du jeu. Le Venezuela, en très peu de temps, est arrivé à avoir 60 casinos. Alors, on se demande pourquoi cette industrie prend une tel essor bien que dans le Code Pénal vénézuélien, ouvrir une maison de jeu au public soit interdit. Tu peux jouer à des jeux de hasard dans ta maison fermée mais tu ne peux pas l'ouvrir au public, c'est illégal. Tu risques la confiscation du matériel de cette maison et une amende qui, avec les ans, est devenue dérisoire. Mais c'est une activité illégale. Comment une activité illégale peut-elle s'étendre d'une façon aussi extraordinaire, comment se fait-il qu'on crée une commission sur les casinos à l'Assemblée Nationale et que cette commission occupe aujourd'hui ni plus ni moins que l'ancienne ambassade des Etats-Unis, un édifice luxueux dans la Campiña qui compte peut-être plus de bureaux que l'Assemblée Nationale elle-même ?

 

  • Alors, les casinos au Venezuela n'ont pas été fermés ?

 

Non, les casinos continuent à fonctionner. Certaines autorités ont essayé de les fermer. Par exemple, Jorge Rodríguez, à une époque, a fermé des casinos comme celui de San Bernardino mais peu de temps après, il y a eu des sentences du Tribunal Suprême de Justice leur accordant des mesures de protection. Une chose qui étonne mais ça a été ainsi. Jorge Rodríguez a fermé le casino, 24 heures après, arrivait le recours constitutionnel et il fallait le rouvrir jusqu'à ce que Jorge Rodríguez le ferme à nouveau et ainsi de suite avec beaucoup de tripots. Il faut signaler aussi une prolifération des jeux sur machines et des maisons de jeu et une série de jeux internationaux sur internet pour faire des paris en devises sur des courses qui se courent à l'étranger. Ce qui est grave, à mon avis, c'est toute la machinerie de pots-de-vins que cela implique. Ma position personnelle, que celui qui veut jouer s'enferme chez lui et s'il veut jouer à la roulette russe, alors là, il peut mais les casinos impliquent une superstructure liée à une activité illégale au Venezuela et pour l'exercer, on doit acheter la bienveillance des autorités municipales, des autorités de l'état, du pays et des tribunaux et ainsi, on va installer un mécanisme de corruption pour que ces autorités obéissent aux casinos et non aux citoyens qui les ont élues.

 

  • On a capturé Carlos Ortega dans un casino, si je me souviens bien...

 

Oui, Carlos Ortega a été capturé dans un de ces casino, ce qui démontre l'assistance choisie qu'il y a dans ces endroits. Et en plus, pour établir cette activité illégale, il vient des gens qui savent gérer ce genre d'entreprises avec leurs gardes du corps qui sont généralement des délinquants, c'est pourquoi l'installation de ces casinos est toujours négative.

 

Mais ce n'est pas la seule chose liée au blanchiment d'argent. Toi-même, tu parles de l'achat de terres et maintenant il y a d'autres activités illicites très rentables qui sont la contrebande d'extraction et ce jeu sur le prix du bolivar à Cúcuta (Colombie) que soutient ce qu'on appelle le « dollar parallèle » et qui, bien qu'il puisse avoir un but politique, sert aussi au blanchiment d'argent.Tu es d'accord ?

 

Oui. C'est ce qui explique la mystérieuse prolifération des casinos, c'est justement que c'est essentiel pour le blanchiment d'argent. Si un casino dit qu'il fait telle quantité en une nuit, qui va dire non ? Evidemment, on a fait une Loi sur les Casinos très paradoxale, qui fixe un taux d'imposition ridicule et qui, comble d'ironie, stipule que les directeurs de casinos doivent être des personnes de bonne réputation morale. En définitive, c'est l'une des multiples activités destinées au blanchiment de l'argent d'origine illégale. Mais d'autre part, les achats de propriétés de toutes sortes avec l'argent du trafic de drogues ont été très importants, on voit souvent apparaître des immeubles luxueux dont les apartements semblent ne pas se vendre, le temps passe et les appartements restent vides, des hôtels avec une très faible occupation. Evidemment, ce sont des activités de blanchiment d'argent. Cela se voir surtout à Margarita mais aussi dans d'autres zones touristiques. La loi concernant les casinos prévoit avec raison l'installation de cette plaie dans des zones qu'elle appelle « touristiques » qui se transforment ainsi de fait en zones rouges.

 

  • Et la contrebande d'extraction et le dollar parallèle ?

 

Evidemment. Une activité dans laquelle le para-militarisme colombien a une incidence, c'est la contrebande d'extraction. Le Venezuela subventionne beaucoup de biens qu'il met dans les mains de ses citoyens, à commencer par l'essence dont le prix est dérisoire et n'a rien à voir avec les prix internationaux. Alors, sortir du Venezuela une essence qui ne coûte presque rien et la vendre dans un autre pays 10 ou 20 fois plus cher que ce qu'on l'a payée au Venezuela, c'est une affaire fabuleuse, plus rentable que le trafic de drogues. Il se passe la même chose avec les médicaments, les aliments et les produits d'hygiène pour lesquels le Gouvernement donne des dollars subventionnés aux importateurs et exige qu'ils soient vendus à des prix subventionnés. Les contrebandiers les achètent en masse et les vendent dans d'autres pays voisins à des prix très supérieurs.

 

Mais en plus des bénéfices que leur procurent ces ventes, il existe des lois colombiennes qui rendent ces produits légaux et font de ces bénéfices des capitaux légaux et ainsi favorisent le blanchiment d'argent, non ?

 

Oui, ça devient des capitaux légaux et c'est une hémorragie terrible pour l'économie vénézuélienne. Le Président Maduro a dit qu'environ 40% de ce que produit ou importe le Venezuela, s'en va par la frontière. Aucun être humain ne pourrait supporter une hémorragie de cette importance et une économie ne peut pas la supporter non plus. Malheureusement, là, il doit y avoir des complicités à différents niveaux. Cela reflète ce qui est inquiétant dans le para-militarisme parce que quand des entreprises de cette taille se montent c'est parce que ceux qui sont dans l'illégalité ont conclu des accords avec ceux qui sont dans la légalité. Il n'y a pas d'autre explication à l'existence de cette fuite de biens et de produits massive par la frontière : cela implique qu'il y ait une complicité sur laquelle il faut enquêter et qu'il faut attaquer.

 

  • Revenons à la pénétration du para-militarisme colombien au Venezuela. Dans le livre que tu as écrit avec Miguel Ángel Pérez Pirela, tu dénonces que cette invasion paramilitaire depuis la Colombie a eu son apogée dans l'Opération Daktari en 2004 qui a donné son titre au livre. Pourrais-tu nous dire plus exactement quand a commencé cette invasion ? Pourquoi l'appelles-tu ainsi ?

 

Je dirais que cette invasion commence déjà dans les dernières décennies du siècle dernier. Il y a beaucoup d'informations sur l'achat massif de terres avec des capitaux présumés colombiens, il y a des légendes urbaines parlant de mallettes pleines de dollars qui arrivaient sur les terres pour en offrir le double, le triple de leur valeur, pour convaincre les gens de vendre. Naturellement, ces intérêts ont amené des gens pour les défendre et les protéger. Il y a eu des incidents isolés qui le prouvaient comme le massacre de Cararabo mais déjà à ce moment-là, dans des publications colombiennes, on dénonçait le flux de paramilitaires à destination de pays voisins de la Colombie. Enfin, cette présence paramilitaire s'est transportée au Venezuela avec ce qu'on appelle l'Opération Daktari. Cent et quelques paramilitaires colombiens se sont installés dans une propriété du contre-révolutionnaire Robert Alonso avec de faux uniformes de l'Armée vénézuélienne. Ce que le SEBIN a détecté, c'est que ces paramilitaires avaient un plan pour assassiner le Président Chávez et que ce plan allait s'accompagner d'attaques dispersées contre des unités militaires vénézuéliennes pour montrer à l'étranger qu'il y avait un affrontement entre factions militaires pour faire croire à une guerre civile et achever l'assassinat du Président par une invasion. Dès lors, bien que ce plan ait été dévoilé, cette invasion paramilitaire a conservé le même objectif. Nous allons nous expliquer : les guerres de quatrième génération de ce siècle ne sont pas des guerres qu'un Etat déclare à un autre et dans lesquelles les armées officielles s'affrontent sur un champ de bataille. Les guerres actuelles ne se déclarent pas. Les hostilités commencent sans être déclarées et on ne se bat pas avec les forces légitimes du pays mais à travers des intermédiaires ou, comme disent les Etasuniens, des “proxys”, des forces qui n'ont pas de lien connu avec l'Etat agresseur, qui se font passer pour des forces propres au pays ou internes et qui créent des troubles à l'intérieur du pays en réalisant des actes terroristes, des actes de répression politique, des assassinats sélectifs, en détruisant des biens et des propriétés sans aucun garde-fou légal. La para-militarisme, en ce sens, est l'armée idéale pour mener à bien une guerre de quatrième génération.

 

Je pense que le para-militarisme – et cela m'a été confirmé par une série de sources – s'est installé au Venezuela jusqu'à couvrir toute l'étendue du pays. Quand Chávez, en 2006, disait « Ils sont déjà dans la capitale, » ils étaient déjà à San Juan de las Galdonas, dans l'est du pays. Parce qu'ils s'insèrent dans les secteurs populaires en supplantant la pègre créole. Nous, nous avions une pègre très mal intentionnée mais que nous pourrions appeler « ingénue. » Par contre, ceux-là arrivent avec leur armement militaire, leur discipline militaire, une organisation militaire en relation avec de grosses affaires comme le trafic de drogues et en plus, ils cherchent à établir des relations sociales sur le territoire où ils s'établissent. Iraida Vargas raconte, par exemple, que les paramilitaires colombiens allaient à des endroits en Colombie et mariaient leurs membres à des gamines du peuple pour établir des relations familiales. Ainsi, une personne qui n'était pas d'accord avec leurs actions, de toute façon, ne dénonçait pas son beau-frère ou son gendre. Alors, ils établissaient des relations fondées sur la parenté, la peur ou la corruption qui peu à peu ont pénétré le tissu social et même ont pu être envisagées comme une avant-garde de faux processus d'insurrection interne qui n'en sont pas mais qui sont des processus envisagés, financés, lancés et dirigés de l'étranger. Pendant ces dernières décennies, au niveau international, il y eu plusieurs de ces processus. De soi-disant insurrections internes, souvent avec une très bonne connotation comme « révolutions de couleur » qui veulent la « liberté » et qui, en réalité étaient des actions de bandes paramilitaires. Au Venezuela, cela s'est montré de façon évidente après que le Président Nicolás Maduro ait gagné les élections et que le perdant ait appelé à une vague terroriste qui a fait de nombreux morts. Ensuite, l'autre dirigeant du parti Volonté Populaire, López, appelle à une autre vague de terrorisme et il y a à nouveau des manifestations dans les municipalités aux mains de l'opposition où les polices municipales protègent ces actes terroristes. Dans le cas de la municipalité où je vis, j'ai vu comment 6 gamins de l'opposition barraient une rue pendant que 8 policiers les protégeaient. Même si souvent, il y a des citoyens dans les manifestations, il y a aussi des groupes de choc qui sont paramilitaires. Quand un citoyen essaie de dégager les obstacles que l'opposition a placés sur la route, on lui tire dessus avec des armes à feu, de loin, et ils lui mettent une balle dans la tête. Cela, seul un individu bien entraîné le fait. Ils attaquent en coordination des véhicules militaires, des installations militaires mais aussi des écoles, des centres de santé, ils détruisent des unités de transport public de façon massive.

 

  • Alors, pouvons-nous dire que le para-militarisme colombien s'est imbriqué dans les bandes criminelles vénézuéliennes jusqu'à ce que se soit formé un para-militarisme binational ?

 

Oui, c'est ainsi.

 

  • Et quel est le lien entre ce para-militarisme et les plans de l'impérialisme dans la région et en particulier au Venezuela ?

 

Le lien est total : les maillons sont les suivants : les Etats-Unis ont des liens très étroits avec l'opposition vénézuélienne qu'ils financent, parfois par des dons directs et parfois grâce à des ONG qui sont en réalité des agences d'influence des Etats-Unis. L'opposition, qui a eu une vingtaine d'échecs électoraux depuis la victoire du bolivarisme et d'Hugo Chávez Frías, a opté pour la voie de la violence et cette voie comprend les étapes suivantes : faire croire qu'il y a un soulèvement social et grâce à ce mensonge, ouvrir la porte à une intervention étrangère teintée « d'humanitaire. » Dernièrement, ils ont inventé un « impérialisme humanitaire » qui détruit les pays pour ensuite les sauver d'eux-mêmes. Alors, l'idée est de dire qu'il y a un conflit local et que les empires se voient obligés d'intervenir pour soi-disant protéger les droits de l'homme. C'est ce qui s'est passé en Libye.

 

On a inventé que Khaddafi avait bombardé une manifestation de protestation et on a envahi le pays. Le pays a été attaqué par des bandes de mercenaires financés de l'étranger et ils ont réussi à le diviser en plusieurs morceaux. C'est le même plan au Venezuela. Ces fers de lance installés dans le pays sont les agents parfaits pour faire croire qu'il y a un soulèvement social et en fait, tu vois ça dans les dernières vagues terroristes de cette année au Venezuela. Il y avait beaucoup de gens masqués avec des équipements militaires (armes, boucliers, parfois des armes artisanales, parfois conventionnelles) qui agissaient en coordination contre la force publique à qui, de plus, il était interdit de tirer et d'utiliser la force mortelle. Ces gens étaient photographiés massivement par les médias internationaux qui cherchaient à montrer qu'il y avait là un soulèvement contre le Gouvernement tyrannique. Nous, tous les Vénézuéliens, nous savons qu'il n'en était pas ainsi. Cela s'est produit dans à peine 19 des 365 municipalités du pays.

 

  • Crois-tu que les objectifs politico-économiques et militaires de cette invasion paramilitaire du Venezuela ont été atteints ou avons-nous réussi à mettre un frein à leurs tentatives ?

 

Malheureusement, ils ont été atteints en grande partie. D'abord par fait même d'avoir réussi à s'implanter et à rester. Le para-militarisme est indésirable dans n'importe quel pays. Dans le nôtre, il a acquis un pouvoir économique et un pouvoir politique en créant une espèce de para-politique grâce à ses liens avec l'opposition qui s'en sert pour l'assassinat, le terrorisme, pour des pratiques comme brûler vifs des compatriotes. Je crois qu'on n'a pas pris de mesures fermes pour vaincre cette infiltration et les preuves qu'elle est vivante et opérationnelle se trouvent dans la dernière vague de terrorisme que nous avons subie pendant plus de 3 mois, qui a coûté la vie à plus de 100 Vénézuéliens et dont les objectifs étaient si clairement politiques que quand les élections à l'Assemblée Nationale Constituante ont eu lieu – ce qui a démontré que manifestement, cette soi-disant insurrection n'avait pas de base populaire – tout d'un coup, un pays qui semblait en guerre civile s'est réveillé soudainement pacifié seulement dès le lendemain de ces élections.

 

  • Considères-tu qu'il existe une relation entre les plans de ces actions paramilitaires au Venezuela et la loi qui a été approuvée récemment aux Etats-Unis pour élargir les pouvoirs du président nord-américain et qu'il puisse ordonner une intervention où il veut s'il considère qu'il existe une présence terroriste qui met en danger la sécurité de son pays sans passer par l'approbation du Congrès ?

 

Evidemment. La première chose qu'on doit dire, c'est qu'en réalité, le président des Etats-Unis n'a jamais réellement eu besoin d'approbation pour engager des conflits. La guerre du Vietnam, par exemple, n'a jamais existée, elle n'a jamais été déclarée par le Congrès des Etats-Unis ni par personne. Simplement, tout d'un coup, ils étaient là. Et après ça, le reste des guerres n'a jamais été déclaré légalement par les autorités des Etats-Unis. Cette nouvelle loi, c'est simplement lever le masque. « Pendant plus d'un demi-siècle, nous avons commis des actions illégales. Au lieu de le corriger, nous allons déclarer que ce qui est illégal est légal : » qu'un président étasunien peut engager le pays dans un conflit guerrier sans demander sa permission à personne. Ce sont les attributions d'un dictateur, c'est à dire qu'une seule personne peut mettre en guerre un pays entier sans consulter personne.

 

  • Et cela est-il en rapport avec le Venezuela?

 

Oui, bien sûr. Regarde, qu'est-ce qui a empêché qu'au Venezuela, il pleuve des bombes il y a plusieurs années ? J'ai une explication qui est la suivante : Le bolivarisme a eu une politique internationale sud-sud très intelligente, multipolaire et cette politique a amené une alliance relative avec la Chine et la Russie qui sont membres permanents du Conseil de Sécurité et toute initiative ouverte de guerre contre le Venezuela recevrait très vraisemblablement le veto de la Chine et de la Russie au Conseil de Sécurité.

 

Malheureusement, cela n'a pas été le cas avec la Libye de Khaddafi et nous avons vu la tragédie qui s'est déroulée dans ce pays. Apparemment, ils ne sont pas prêts à refaire cette erreur, par exemple en Syrie, la Russie est intervenue ouvertement pour empêcher qu'ils immolent un autre pays. Alors, si cette situation qui peut paralyser une opération ouverte se produit... parce que les puissances ennemies du Venezuela, ce qu'elles veulent, c'est faire croire qu'il existe un problème interne parce que là, on ne peut pas mettre de veto au Conseil de Sécurité. Ils ont besoin de dire que c'est un affrontement du peuple contre le peuple, quelque chose de spontané. C'est pour ça, tout ces efforts coordonnés pour faire croire qu'il y a, au Venezuela, une révolte du peuple qui n'existe pas. Ils ont pour cela une avant-garde paramilitaire qui accompagne souvent les groupes de manifestants d'opposition de bonne foi qui ne viennent pas brûler des gens vifs ou semer la terreur.

 

  • La victoire de l'opposition aux élections des gouverneurs dans des états frontaliers peut-elle aggraver cette situation ?

 

Oui, bien sûr, c'est très grave. Bien qu'il y ait eu à ces élections une victoire éclatante du bolivarisme, même dans une situation économique encore assez difficile. Mais l'opposition a réussi à gagner des états importants, assez stratégiques, comme Zulia, où ensuite les élections ont été refaites et le bolivarisme a gagné. Dans un état, elle a la seconde ville du pays qui est, en outre, une des grandes sources d'hydrocarbures. Táchira et Mérida sont des états frontaliers avec une population dense où il y a des gens de droite qui sont complices avec les paramilitaires et très liés à la contrebande d'extraction. C'est aussi le cas à Zulia. L'île de Margarita fait partie de l'état de Nueva Esparta où il y a quelques décennies, a surgi un énorme flot de capitaux étrangers liés au tourisme et à la multiplication des casinos. Selon certains de mes informateurs, il y a aussi une présence paramilitaire. Ils sont venus à bout de ce qui était la tradition culturelle populaire de Margarita qui était très riche. Par exemple moi, ils m'ont invité à donner des conférences dans un hôtel dont j'étais le seul occupant. Comment est-il possible de conserver une si grande structure, avec tout et avec le personnel, vide ?

 

  • Ah, je pensais que Roberto Malaver te logeait à Margarita.

 

Non, on doit loger avec des gens sérieux comme ceux qui blanchissent l'argent. Alors, on se demande comment dans cet état prolifèrent tant de magasins de luxe qui n'ont rien à voir avec les besoins des Vénézuéliens ? Et Anzoátegui, qui avait voté jusqu'à présent plusieurs fois de suite pour le processus bolivarien et se trouve dans une zone côtière du centre par où pourrait venir une invasion navale.

 

  • Et maintenant que tu as mentionné ces 2 autres états frontaliers qui sont restés aux mains de l'opposition, il ne faut pas oublier la contrebande de combustible vénézuélien vers les Caraïbes...

 

Bien sûr, il y a des preuves que des bateaux sortent, chargés de combustible soi-disant pour pêcher et la pêche consiste à transférer le combustible en haute mer dans d'autres bateaux. Avec cela, ils gagnent une fortune et ils achètent du poisson à un autre bateau. En plus de la contrebande de drogues et d'autres choses. J'ai longtemps pratiqué les sports nautiques et j'ai souvent vu dans les ports de tourisme vénézuéliens des vedettes qui sont des torpilles qu'ils appellent “Cigarettas”, ce sont des espèces de projectiles pleins de combustible qui atteignent une vitesse de 20 à 30 nœuds. C'est à dire très rapides. Ces vedettes sont évidemment très bonnes pour la contrebande. Pendant que je faisais de la plongée sous-marine et de la voile, je me trouvais en haute mer avec des bateaux menaçants. De soi-disant bateaux de pêche mais avec 2 moteurs de 75 ou 100 chevaux, des choses très suspectes...

 

  • Et il faut souligner qu'il y a beaucoup plus de kilomètres de frontière avec les Caraïbes qu'avec la Colombie.

 

Exactement. Là, il y a une vue assez complexe.

 

  • En conclusion, si tu vois une relation entre cette avancée de la droite dans les états frontaliers, l'avancée paramilitaire et les plans de l'Empire, est-ce que tu la vois aussi avec le Plan Balboa?

     

Evidemment, tout est prêt, là, pour des tentatives de sécession comme celle qui a échoué en Bolivie. Notre opposition a certainement fait sa campagne sur la frontière avec un chapeau typique de la Colombie. Et les dirigeants de la droite vénézuélienne ont rendu de nombreux hommages à Uribe, un gouvernant assez conservateur qui, selon ce qu'il semble, est très lié au para-militarisme.

 

Nous vivons une situation stratégique délicate. Les Etats-Unis, malgré ce mécanisme légal, va toujours préférer une guerre grâce à des intermédiaires et dans cette sorte de guerre, l'instrument paramilitaire est le plus adéquat. Cette guerre peut provoquer une situation intérieure impossible à gouverner qui serve de faux prétexte à une intervention « humanitaire » des puissances impériales, peut-être liées à travers des pays voisins à l'objectif de diviser le Venezuela ou de le mettre sous un Gouvernement d'extrême-droite qui remette les ressources naturelles à l'étranger.

 

  • Et la loi sur les frontières est un bon outil pour nous protéger ?

 

Oui mais c'est une loi insuffisante et surtout très mal appliquée. Je me suis toujours fait cette sorte de réflexion. Faire la différence entre le Peuple colombien et l'oligarchie colombienne me préoccupe beaucoup parce que la xénophobie est un outil favorable à l'ennemi, c'est pourquoi je relie cette situation à l'affrontement historique entre le projet de Santander et le projet de Bolivar. Dans ce projet bolivarien, nous sommes unis, le Peuple colombien et le Peuple vénézuélien, contre l'oligarchie partisane de Santander et de Paez, des 2 côtés. Es-tu d'accord avec cette affirmation ?

 

  • Oui et non. Dans le cours de l'interview, j'ai pensé faire cet éclaircissement à un moment : ces projets sont des projets d'un secteur de l'oligarchie colombienne liée aux forces paramilitaires qu'elle a développés et entamés elle-même. Le peuple colombien n'a rien à voir avec cela et il est bien plus une victime. Il faut signaler qu'au Venezuela, au moment où nous avions environ 27 millions d'habitants, le Président Maduro a reconnu la présence de 5 600 000 habitants d'origine colombienne, de qui implique qu'1 habitant du Venezuela sur 5 ou 6 serait d'origine colombienne proche. Ce n'est pas une situation réversible, faire des expulsions massives n'est pas dans la tradition de générosité du peuple vénézuélien d'accueillir tous les peuples qui viennent s'établir ni dans notre législation et en plus, ce serait très compliqué.

 

Le Venezuela, dans les années 50, quand il avait à peine 5 ou 6 millions d’habitants, a accueilli plus de 800 000 immigrants, la plupart d'origine européenne. Et ça s'est passé sans qu'il y ait aucune sorte d'incidents xénophobes. Je crois que face à cette réalité, la politique vénézuélienne doit être d'inclure et d'assimiler tous les nouveaux habitants du Venezuela parce qu'il n'y a pas de marche arrière possible. Le Venezuela ne peut ni expulser ni refuser tous ces gens qui sont venus chercher refuge, dans certains cas pour des raisons politiques et dans d'autres parce que la situation économique était meilleure. Il est important de dissiper un mensonge qui se répand, que le Venezuela est un pays d'où les gens fuient, non. Le Venezuela continue à avoir un solde démographique migratoire positif. Le nombre de personnes qui entrent dans le pays est bien supérieur au nombre de personnes qui le quittent. Curieusement, il y a quelques temps, j'ai lu l'information que la plupart des gens qui vont en Colombie seraient des Colombiens qui sont venus dans notre pays et maintenant, rentrent. Et il n'y a rien d'étonnant à ce que quelqu'un veuille rentrer dans le pays où il est né.

 

  • Alors, la xénophobie n'a pas de place dans la lutte contre cette invasion paramilitaire du Venezuela ?

 

Non, pas dans l'absolut. Et en plus, ce serait très erroné. Par exemple, 5 600 000 personnes sur lesquelles on a accordé la nationalité vénézuélienne à beaucoup... Quand elles ont vécu un certain temps dans le pays, elles ont le droit de vote même sans avoir la nationalité, c'est une force électorale très puissante. Enfin, je crois qu'heureusement, cela n'entre pas dans la pensée du peuple ni du Gouvernement vénézuélien. Le Venezuela doit toujours intégrer ces contingents humains comme il l'a fait avec d'autres immigrants.

 

  • Et de plus, beaucoup des gens qui sont nés en Colombie et vivent au Venezuela sont prêts à défendre la révolution jusqu'aux ultimes conséquences, comme la journaliste qui t'interviewe.

 

Bien sûr ! Et pas seulement ça. Par exemple, une grande partie des habitants des plaines, des paysans, en général vénézuéliens, à cause de la situation de notre économie, ont émigré pendant de longues années en ville et une grande partie des paysans des fonds au Venezuela sont colombiens. Qui conduirait le troupeau, qui sèmerait s'il y avait une politique d'exclusion de ces travailleurs ? Mais aussi de nombreuses activités professionnelles et culturelles du Venezuela sont liées à ce flux migratoire. C'est à dire qu'éradiquer la migration n'est ni dans la culture ni dans la pensée ni dans la loi vénézuéliennes.

 

  • Quelle est ta conclusion à ce sujet ?

     

Bon, que malheureusement oui, il y a une infiltration paramilitaire de Colombie vers le Venezuela qui oui, a agi activement dans la politique vénézuélienne de l'opposition au point de commencer à développer une para-politique et oui, a participé activement aux vagues terroristes de ces dernières années. Par conséquent, nous devons prendre conscience de cela et développer une politique pour annuler cette agression contre notre pays.

 

traduction Françoise Lopez pour Bolivar Infos

 

Source en espagnol :

http://www.resumenlatinoamericano.org/2018/03/01/la-invasion-paramilitar-a-venezuela-entrevista-a-luis-britto-garcia/

URL de cet article :

http://bolivarinfos.over-blog.com/ 2018/03/venezuela-l-invasion-paramilitaire-interview-de-luis-britto-garcia.html