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Argentine: La crise argentine de 2001, un cas d'école des méfaits de la mondialisation néo-libérale

12 Mai 2018, 17:36pm

Publié par Bolivar Infos

Françoise Lopez, 7 mars 2002

LA CRISE ARGENTINE : INTRODUCTION : Qu'est-ce que l'Argentine ?

 

L'Argentine couvre 2 780 000 km2, c'est à dire 5 fois la France. Mais dès le départ, l'Argentine est considérée comme un lieu de transit : en effet, les conquistadores qui la découvrent n'envisagent pas de s'y installer, ils en veulent seulement l'or. Au temps de la Colonie, les gauchos ne sont que des métis pauvres et fiers qui louent leurs services aux riches éleveurs de bovins qui possèdent de vastes « estancias ». Au XIX° siècle, toute la pampa humide est conquise sur les Indiens, liquidés sans pitié. 

En 1879 commence la période des migrations vers l'Argentine :

  • paysans pauvres du « Mezzogiorno » italien,

  • de la Galice espagnole

  • du sud-ouest de la France,

  • juifs de Russie et de Pologne,

  • syrio-libanais,

  • croates.

En 1850, l'Argentine compte 800 000 habitants.

En 1914, ils sont 8 000 000

1 habitant sur 3 est étranger,1 sur 2 habite Buenos Aires mais l'intégration ne se fait pas. Longtemps, les Argentins se sont considérés comme des Européens transplantés plutôt que comme des Latino-américains ordinaires :

« Nous sommes le seul pays blanc au sud du Canada » déclarent-ils volontiers et ils rejettent l'ensemble des pays métissés du continent.

 

Il est impossible en Argentine d'acquérir de petites propriétés. Les immigrants, qui ne s'attachent pas à une terre qu'ils ne possèdent pas sont rejetés vers les villes où ils pratiquent le commerce, les petits métiers de l'artisanat, les professions libérales ou occupent des emplois dans la fonction publique. Ce prolétariat urbain et les différentes nuances des classes moyennes se retrouvent dans le parti Radical.

En 1916 a lieu la première élection au vote secret et obligatoire : les Argentins élisent le radical Hipolito YRIGOYEN. Buenos Aires devient une grande capitale moderne, de style européen.

 

L'Argentine exporte :

  • de la viande

  • du blé

  • de la laine

  • du cuir.

Vers l'Europe qui a bien du mal à se relever de la guerre.

Le capital étranger accourt, les banques et les sociétés anonymes se multiplient, l'Argentine est en tête des indicateurs de prospérité et pour son taux d'alphabétisation. Mais la crise de 1929 met fin aux achats et aux crédits et en 1930, le pays élit à sa tête une série de généraux pour « une décennie infâme ».

La seconde guerre mondiale relance l'économie et en 1948, le PIB de l'Argentine est supérieur à celui du Royaume-Uni.

Vient ensuite la période PERON pendant laquelle coexistent malversations, corruption et une législation sociale avancée que le petit peuple n'oubliera pas :

« Sale de la Rosada, gorilon, que es la casa de JUAN PERON ! » (« Sors de la Maison rose, gros gorille, c'est la maison de JUAN PERON ! ») hurlaient-ils après son départ lors d'une manifestation hostile à Carlos Menem.

Après la mort de PERON en 1974, l'armée reprend rapidement le pouvoir pour 7 terribles « années de plomb » : une dictature sanglante au cours de laquelle 30 000 personnes disparaissent et de nombreux intellectuels et membres des professions libérales choisissent de s'exiler.

 

En 1883, c'est enfin le retour à la démocratie mais Carlos MENEM entraîne son pays sur la voie d'un néo-libéralisme effréné en privatisant tout ce que PERON avait nationalisé et en perpétuant une tradition d'endettement solidement établie dont les conséquences seront extrêmement lourdes pour le pays.

 

I. LES ORIGINES DE LA CRISE :

     

     

    1°) LA BANQUE MONDIALE :

     

    Elle est fondée en 1945 dans le but de prêter aux alliés stratégiques des Etats-Unis pour des projets qui vont connecter plus étroitement ces pays au marché mondial. Il s'agit de reconnecter des pays qui avaient eu une politique d'éloignement des anciennes puissances coloniales, comme c'est le cas de l'Argentine de PERON. On prête beaucoup à bas taux d'intérêt.

     

    La Banque Mondiale crée des institutions qu'elle contrôle pour faire pression sur les pouvoirs publics et les convaincre d'emprunter auprès d'elle et du FMI (cela s'appelle du lobbying). Par contre, elle ferme les yeux sur la corruption.

     

    2°) LE FONDS MONETAIRE INTERNATIONAL (FMI) :

     

    Conçu à l'origine comme une institution régulatrice de l'économie mondiale, le FMI joue en fait dans cette économie un rôle à la fois capital et néfaste. Contrairement à une idée reçue, il ne vient pas en aide généreusement aux pays en difficultés mais se fait payer ses interventions au prix fort : selon la Banque Mondiale, entre 1980 et décembre 2000, il a mis 71,3 milliards de $ à la disposition des pays d'Amérique Latine et ceux-ci lui ont remboursé 86,7 milliards de $. Il a donc gagné 15,4 milliards de $.

     

    Contrairement à une autre idée reçue, ni le FMI ni la Banque Mondiale ne sont ces institutions opaques que les médias nous présentent, et dont les décisions seraient prises dans l'ombre sans que quiconque puisse exercer aucun contrôle sur elles. Cela était vrai pour l'AMI mais ne l'est ni pour le FMI ni pour la Banque Mondiale. Bien au contraire, la France détient 5% du capital du FMI et de la Banque Mondiale et dispose d'un siège d'administrateur dans ces deux institutions. De sorte que les décisions qui y sont prises ne nous sont pas imposées mais ont été explicitement approuvées et votées par notre pays.

     

    3°) LA DETTE :

     

    Après le choc pétrolier de 1973, les banques privées possèdent beaucoup de liquidités en eurodollars. Elles démarchent les pays du sud pour leur faire faire des prêts à bas taux d'intérêts.

     

    Au départ, les pays empruntent des sommes raisonnables qui pèsent peu sur leur économie. 

     

    En 1960, la dette duTiers-Monde représente 20 milliards de $, ce qui est effectivement très peu par rapport à l'économie globale du Tiers-Monde, mais elle va rapidement augmenter à partir de 1968 pour atteindre 560 milliards en 1980. elle a donc été multipliée par 12 en 20 ans ! De plus, les règles changent subitement : en 1979, aux Etats-Unis, les taux d'intérêts subissent une forte augmentation alors qu'en 1982, le dollar est fortement réévalué (50% d'augmentation de sa valeur). Ces prêts à faible taux vont se révéler être des pièges car ils sont indexés sur les taux des marchés financiers et 80% de la dette latino-américaine est payable en dollars. Il s'ensuivra une croissance exponentielle des intérêts de la dette et de nombreux pays ne pourront plus la payer.

     

    L'Argentine, cependant, n'interrompra jamais réellement le paiement de sa dette sauf sur de très courtes périodes. 

     

    1. LA DETTE ARGENTINE :

     

    A la fin de la période PERON, la dette argentine est de 8 milliards de $, aujourd'hui, elle atteint 155 milliards de $ dont 130 milliards de$ pour la dette extérieure publique. Que s'est-il donc passé entre-temps ?

     

    Après le choc pétrolier de 1973, des sommes considérables sont placées dans les banques des pays industrialisés par les pays producteurs de pétrole. Ces fonds ne trouvent aucun débouché dans le Nord à cause de la récession qui règne dans ces pays. Dès 1974, le FMI encourage le recyclage de ces surplus. A certaines périodes, plus de 1 500 banques démarchent les pays d'Amérique Latine pour leur offrir des prêts importants dans des conditions chaque fois plus laxistes. Mais les apparences sont trompeuses car, par exemple :

     

    Les chiffres sont indiqués en milliards de $ :

    ANNEE

    Somme prêtée

    Somme retenue pour le paiement de la dette antérieure

    Somme effectivement prêtée

     

    1979

    31,9

    15,3

    16,6

    1980

    34

    22,3

    11,7

    1981

    33,7

    32,2

    1,5 (5% du prêt nominal)

     

    Les intérêts, eux, sont calculés sur la somme totale. Il est bien évident dans cet exemple qu'aucun pays ne peut venir à bout de sa dette dans ces conditions. 

     

    Mais revenons à l'Argentine. Pendant la dictature mise en place en mars 1976, la dette de l'Argentine augmente de façon exponentielle : en 7 ans, elle est multipliée par 4 ! Le FMI, la Banque Mondiale et les banques transnationales prêtent à tour de bras sans s'inquiéter de la façon dont seront utilisées les sommes prêtées :

     

    70% des sommes empruntées par la Junte seront placées par ses membres à leur nom propre dans des banques étrangères (celles-là même qui avaient octroyé les prêts et qui récupèrent ainsi leurs fonds) comme soi-disant « réserve internationale ».

    15 des 55 milliards de la dette ont servi pour le télédisque, la télé couleur, l'achat d'armes et la construction de 3 stades pour le Mondial de Foot, la Compagnie Nationale des Pétroles (4,6 milliards de $).

    Le reste s'est évaporé ou a servi au financement des sorties de capitaux (les Argentins placent systématiquement dans les paradis fiscaux l'argent qu'ils gagnent dans leur propre pays! D'autre part, les classes possédantes ne paient pas d'impôt ou presque...).

     

    En mars 1984, les 55 milliards de $ de la dette argentine absorbent 70% de ses recettes d'exportation. L'Argentine rue dans les brancards mais malgré l'aide du Mexique, du Venezuela, du Brésil et de la Colombie, ne pourra échapper aux conditions du FMI pour renégocier et devra mettre en place une politique d'austérité.

     

    QU'EST-CE QU'UN PLAN D'AUSTERITE ?

     

    C'est un PLAN D'AJUSTEMENT STRUCTUREL imposé par le FMI et dont les conditions, pour que le prêt soit accordé, sont les suivantes :

     

    • Réduction drastique du déficit du pays emprunteur alors que les Etats-Unis font de celui-ci la clef de leur récupération économique.

    • Réforme des structures.

    • Réduction de l'inflation.

    • Démantèlement des services publics.

    • Privatisation de toute activité lucrative, l'Etat ne conservant que les secteurs non productifs.

    • Equilibre de la balance extérieure par l'orientation de la production nationale vers l'exportation afin de favoriser l'entrée de devises destinées au paiement de la dette.

    • Suppression des subventions de l'Etat aux produits de première nécessité.

    • Blocage ou baisse des salaires.

    • Réduction des déficits publics par la baisse des dépenses de l'Etat.

    • Licenciement de fonctionnaires.

    • Réduction des investissements de l'Etat en particulier dans les secteurs sociaux : santé, éducation.

     

    Ce qui est particulièrement intéressant dans le cas de l'Argentine, c'est qu'elle a toujours été le meilleur élève du FMI et a toujours appliqué à la lettre tous ses diktats. La responsabilité du FMI est donc particulièrement claire dans la catastrophe actuelle.

     

    Les 21 et le 22 juin 1984, constatant que la valeur cumulée de la dette extérieure latino-américaine est supérieure à la moitié de son PIB, le Groupe de Carthagène ( Argentine, Bolivie, Brésil, Chili, Equateur, Mexique, Pérou, Uruguay, Venezuela, Saint-Domingue) met l'accent sur la nécessité d'une approche politique de la question au niveau international. Il pose en principe :

     

    • de subordonner le paiement de la dette à la récupération de la croissance économique,

    • la nécessité d'ajuster le service de la dette (les intérêts) à la capacité de paiement,

    • la coresponsabilité entre endettés et créanciers, ceux-ci ne pouvant plus alors se désintéresser de l'utilisation des sommes qu'ils prêtent ou de la personnalité des régimes auxquels ils prêtent.

    • L'urgence de reconsidérer les mécanismes de la dette.

     

    Cet appel, comme ceux qui vont suivre, sera purement et simplement ignoré, sans doute à cause de la présence au pouvoir dans la majorité des grands pays industrialisés (USA, Grande Bretagne, Allemagne, Japon) des conservateurs qui considèrent le marché comme la seule solution possible à tous es problèmes économiques.

     

    En janvier de la même année, un groupe de prestigieux économistes étasuniens parmi lesquels James TOBIN met en cause la responsabilité des pays créanciers et en particulier des Etats-Unis :

    « Nos propres politiques économiques ont une grande responsabilité dans la crise globale des liquidités. De grands déficits fédéraux résultant de réductions des impôts allant de pair avec une croissance des dépenses, accompagnés d'une politique monétaire restrictive ont généré des taux réels d'intérêts extraordinairement élevés. »

     

    Pendant les 25 années qui ont suivi la dictature, l'Argentine a remboursé plus de 200 milliards de $, c'est à dire beaucoup plus qu'elle ne devait. C'est une première raison pour demander l'annulation de la dette mais il en est une seconds, qui est la notion de « dette odieuse ». En effet, un gouvernement démocratique n'est pas obligé, selon le droit international, de rembourser les dettes d'un régime dictatorial. Cette notion a déjà été appliquée au moins dans 2 cas :

    • par les Etats-Unis lorsque les Cubains ont chassé les Espagnols avec leur aide et qu'ils ont pris le contrôle de l'Ile. Ils ont alors refusé de rembourser la dette de Cuba envers l'Espagne.

    • Par Lénine qui a refusé, après la Révolution Russe, de rembourser les dettes du tzar.

     

    Le président ALFONSIN, élu démocratiquement après la chute de la junte, aurait été fondé à dénoncer la dette. Mais il ne l'a pas fait...

     

    Le 21 novembre 1986, John Kenneth GALBRAITH, prix Nobel d'économie, déclare lors d'une conférence à Sao Paulo :

    « En encourageant des projets insensés, des gouvernements insensés ont réussi à se faire accorder des crédits insensés par des banquiers tout aussi insensés. Ce festival d'absurdités ne fait pas du tout honneur au système capitaliste et constitue une offense au régime démocratique ; il a ruiné des dizaines de pays du Tiers-Monde dans le cadre d'un processus encore jamais vu d'appauvrissement des pauvres à partir de l'enrichissement des riches. »

     

    Reste à savoir si ce fonctionnement ne découle pas des fondements même du capitalisme, dont le but suprême est de faire toujours plus de profits...

     

    1. LE SYSTEME ECONOMIQUE :

     

    La fin des années 80 marque un tournant décisif dans la politique monétaire des 3 grands pays d'Amérique Latine : le Brésil, le Mexique et l'Argentine.

     

    Au lendemain de la crise mexicaine de 1982 au cours de laquelle le ministre des finances Jésus SILVA HERZOG décrète un oratoire sur le paiement des intérêts de la dette avant d'arracher l'aide du FMI, de la Banque Mondiale et de Washington pour éviter la cessation de paiement, les premiers Plans d'Ajustement Structurels préconisent tous une dévaluation de la monnaie. Leur logique est d'orienter l'économie vers la recherche systématique des devises nécessaires au paiement de la dette. Il faut assainir le budget pour supprimer la « concurrence » de la dette publique et donner la priorité à la dette extérieure, réduire la demande intérieure et privilégier les exportations.

     

    La contrepartie immédiate de la croissance des exportations est l 'inflation : le prix des importations augmente, ce qui retentit sur l'ensemble des biens et des services. Mais ceci n'est pas un mécanisme purement économique : dans la plupart des cas, les importateurs répercutent les hausses provoquées par la baisse de la monnaie afin de capter, de manière purement spéculative, une fraction supplémentaire des marges bénéficiaires.

     

    L'inflation provoque une augmentation brutale des taux d'intérêts qui, naturellement, retentit sur les intérêts de la dette qui se mettent à gonfler à leur tour. Même si le budget est souvent équilibré, voire excédentaire avant le paiement du service de la dette, le déficit public se creuse : l'Etat s'endette pour payer des intérêts que gonfle l'inflation et les ressources disponibles pour le paiement de la dette externe sont réduites d'autant. L'inflation entraîne une perte de substance de la monnaie qui aliemente à son tour la spirale infernale.

     

    Cette hyperinflation, présente dans la plupart des pays, atteint son maximum en Argentine en 1989 avec un taux de 4900%, ce qui provoque une désagrégation sociale : la fin de cette année-là voit des pillages et des émeutes dont la répression fera 14 morts à rosario, la deuxième ville du pays.

     

    La mise en place d'une parité fixe entre le peso et le dollar apparaît alors comme une solution à cette situation catastrophique : le Mexique l'adopte dès 1987, l'Argentine en 1991, le Brésil en 1994.

     

    En Argentine, c'est Carlos MENEM et son ministre des finances Domingo CAVALLO qui instaurent la « loi de convertibilité » qui restera en vigueur jusqu'en 2001 et c'est sur le souvenir de ces années de « fonte monétaire » que les Péronistes appuieront leur argumentaire, de telle sorte que même le gouvernement de coalition de centre gauche élu en 1999 ira jusqu'à rappeler Domingo CAVALLO , considéré comme le sauveur de l'économie argentine.

     

    La parité fixe constitue un engagement à l'égard des capitaux étrangers en quelque sorte assurés contre une dévaluation brutale de leurs actifs mais cela supposa aussi que l'on ne touche pas au taux de change : le principal inconvénient est la perte de compétitivité des productions du pays à monnaie forte. Par contre, une monnaie forte a l'avantage de dégonfler le poids nominal de la dette intérieure et de minimiser la charge réelle de la dette extérieure. Mais le modèle néo-libéral ne fonctionne que si l'apport régulier de capitaux étrangers vient combler le déficit chronique de la balance courante, que la monnaie forte tend à creuser.

     

    De 1997 à 2001, le taux de change du peso s'est maintenu à 1 peso pour 1$ avec des prix qui restaient stables alors que le réal brésilien qui s'est mis à glisser avant de se dévaluer de 50% en 1999, a perdu 60% de sa valeur par rapport au dollar pour une augmentation de 25% seulement des prix intérieurs : les prix argentins ont donc doublé par rapport aux prix brésiliens. Face aux Etats-Unis, le solde commercial se maintient mais il se dégrade par rapport aux autres pays d'Amérique Latine, en particulier ceux qui font partie du MERCOSUR (Brésil, Uruguay, Paraguay, Chili, Bolivie) et également par rapport à l'Europe.

    En 2000, les exportations de l'Argentine représentent seulement 9% de son PIB, ce qui est très peu et introduit un doute chez les investisseurs. Pour enrayer ce mouvement, il a fallu procéder à de spectaculaires augmentations des taux d'intérêts, de manière à offrir des garanties contre le risque de change et contre un risque d'insolvabilité : en juin 2001, 29,5 milliards de $ d'obligations venant à échéance en 2005 sont échangés contre de nouveaux titres à plus long terme (jusqu'à 30 ans) en échange de taux d'intérêts plus rémunérateurs (en moyenne 15%). Cela alourdit d'autant la facture des intérêts.

     

    Entre 1996 et 2000,cette facture a doublé rien qu'en ce qui concerne la dette publique (4,6 milliards de $ en 1996 et 9,65 milliards de $ en 2000). Cette même année, les 39,7 milliards de $ de « fonds de secours » du FMI négociés dans le cadre du « Plan de blindage financier » sont engloutis dans la tourmente.

     

    Le plan de parité peso-dollar est très contraignant : la masse monétaire dépend des réserves officielles du change, qui évoluent elles-même au gré du solde de la balance des paiements. Cela conduit à la limitation des retraits de la monnaie déposée auprès des banques : le peso est fort mais il n'y a plus de pesos !

     

    L'alignement du peso sur le dollar n'a été possible qu'au prix d'une formidable régression sociale.

     

    Entre 1991 et 1998 :

    • la croissance est de 5% (3,5% pour l'ensemble de l'Amérique Latine)

    • la productivité par tête augmente de 30% (moins de gens travaillent)

    • le salaire moyen baisse de 3%

    • le chômage augmente de près de 10% (7% en 1992, 17% en 2002) sans parler du sous-emploi.

    • Enfin le partage des gains de productivité devient de plus en plus inégalitaire.1

     


    Les bénéfices de ce modèle sont accaparés par une couche sociale très étroite, ce qui est évidemment inacceptable mais ce modèle est aussi économiquement vicieux car l'absence de dynamisme du marché intérieur finit par décourager l'investissement et les classes dirigeantes se comportent comme des rentiers : en pleine crise, la Bourse de Buenos Aires a monté en raison d'achats de titres facilement négociables en dollars (environ 120 milliards de $ de fuite de capitaux).

     

    Pour conclure ce chapitre, il faut l'avouer, assez rébarbatif, je laisse la parole à Michel HUSSON qui écrit dans son article intitulé « Cette mortelle fascination du dollar » paru dans « Le Monde diplomatique » de mars 2002 :

    « L'impossible quête d'un taux de change optimal fait ressortir l'incohérence du postulat sur lequel repose la mondialisation libérale. »... et, plus loin, « Les taux de change oscillent entre deux « attractivités » contradictoires qu'il faudrait exercer simultanément : attirer les acheteurs par des prix compétitifs (donc une monnaie plutôt sous-évaluée), attirer les capitaux par des rendements solides (donc une monnaie sur-évaluée). »

     

    Nous le voyons clairement à présent, l'hypothèse de base de ce système est fausse et c'est ce qui produit les crises. Cependant, si les responsabilités du FMI, de la Banque Mondiale et du système néo-libéral sont énormes dans la crise argentine, les Argentins ou plutôt leur classe politique et leur classe possédante y ont aussi leur part, nous allons en parler à présent.

     

    1. LES RESPONSABILITES :

       

    1. La classe possédante argentine.

     

    L'orientation ultra-libérale du budget de l'Etat se traduit par une défiscalisation croissante des revenus des classes possédantes. Vito TANZI, directeur du département des affaires fiscales du FMI déclarait le 11 août 1997 dans le quotidien « Clarin » :

     

    « L'actuelle structure fiscale a permis à beaucoup de gens de s'enrichir du fait qu'ils n'ont pas payé d'impôts, notamment ceux qui ont gagné beaucoup avec les profits du capital, intérêts et dividendes. »

     

    Si ces profits étaient réinvestis en Argentine, la situation serait sans doute différente. Mais ils sont généralement placés dans les paradis fiscaux où ils rapportent plus et plus vite qu'en Argentine et ne profitent donc nullement au pays. Parfois même, ceux qui ont réalisé de gros profits quittent physiquement le pays, fortune faite, avec leur magot. De même, aucune infrastructure n'a été mise en place pour permettre la production locale des produits pour l'exportation. PERON avait axé sa politique sur l'auto-suffisance et ses successeurs n'ont pas dérogé à la règle. Ils n'ont pas non plus investi dans la modernisation des moyens de production. De sorte qu'il est beaucoup plus rentable d'investir dans des entreprises étrangères installées dans le pays que de faire produire par des entreprises locales. C'est ce qui explique le nombre important d'entreprises étrangères présentes sur le sol argentin (275 pour la France, l'Allemagne étant aussi très présente.) On peut citer pour mémoire parmi les entreprises françaises : Renault, Peugeot, Carrefour, BNP Paribas, Axa, EDF, Danone, Auchan, Casino, Gaz de France, etc...

     

    Tout cela fait que l'Argentine, pays longtemps extrêmement prospère, se trouve actuellement non pas en voie de développement mais en voie de sous-développement. Une attitude plus responsable de la classe possédante serait donc éminemment souhaitable. Pour Pierre KALFON, ce comportement découle d'une crise des valeurs :

    « Valeur de travail, considéré comme une naïveté dans une société persuadée que la richesse du pays est depuis toujours à portée de la main. Valeur éthique, dans un système où l'usage est plutôt de trouver la bonne combine pour tourner la loi en recourant au réseau clientéliste de tel ami bien placé. Valeur civique consistant à refuser de payer l'impôt et de réinvestir dans le pays ses bénéfices au lieu de les placer dans un paradis fiscal. Valeur proprement sémantique enfin, le moindre forfait du justicialisme (péronisme) n'étant pas d'avoir perverti les concepts-clefs du socialisme en les galvaudant de telle sorte qu'il est nécessaire, chaque fois, de redéfinir la signification des mots et, par exemple, d'une formule aussi manipulée que « justice sociale » en un temps où les injustices se multiplient avec la corruption. » (Pierre Kalfon « dieu n'est plus Argenitn » paru dans « Le Monde diplomatique » de février 2002.)

     

    Mais cette crise des valeurs n'est-elle pas inévitable dans une société néo-libérale où le profit s'affiche comme but suprême ? Peut-on envisager sérieusement dans ce contexte de placer ses gains dans son propre pays où ils rapporteront fatalement moins et moins rapidement que dans un paradis fiscal ? Peut-on envisager sérieusement de payer un impôt, si minime soit-il, alors qu'on peut si facilement y échapper ? Cela semble difficile à imaginer. Et enfin, peut-on envisager sérieusement de respecter la loi alors qu'aucun des dirigeants à la tête du pays ne la respecte plus depuis bien longtemps sans même s'en cacher et que le profit n'est justement régi par aucune loi si ce n'est que « la fin justifie les moyens » et que tout est bon pour s'enrichir?

     

    1. La classe politique argentine.

       

    « Nous sommes une classe dirigeante de merde et j'en fais partie » déclarait récemment Edouardo DUHALDE, ancien vice-président de Carlos MENEM et tout nouveau président argentin. C'est le moins que l'on puisse dire. En effet, le détournement de fonds semble être devenu le sport national en Argentine. Cela a, semble-t-il, toujours touché « le haut de la pyramide » selon l'expression de Pierre KALFON (« Dieu n'est plus argentin », « Le Monde Diplomatique », février 2002) mais pendant la période PERON, le mal s'étend aux autres strates de la pyramide et prend avec ses différents successeurs des proportions proprement hallucinantes : nous avons déjà parlé des 70% des emprunts de la junte placés à leur nom propre dans des paradis fiscaux . Carlos MENEM, quant à lui, aurait détourné une partie des 40 milliards de $ que ses privatisations massives ont rapporté et se serait comporté en « chef mafieux ». Ses comptes sont d'ailleurs actuellement bloqués et si la justice ne semble pas très pressée de lui faire rendre gorge, il reste sous le coup d'une inculpation avec interdiction de quitter le pays.

     

    La population dénie donc toute légitimité à la classe politique et ne s'est pas gênée pour le faire savoir à grand renfort de casseroles. C'est d'ailleurs ce qui a entraîné la démission tout d'abord du ministre des Finances puis du gouvernement tout entier et c'est aussi ce qui explique qu'il soit si difficile de former un gouvernement qui soit accepté par le peuple.

     

    Il ne faut pas oublier non plus que les partis de gauche ont été complètement laminés par les exactions de la junte (près de 30 000 morts et disparus qui, naturellement, n'étaient pas n'importe qui et qu'il est difficile de remplacer). Même le parti péroniste n'a conservé de PERON que les orientations de droite de son dernier mandat et pratique une politique économique néo-libérale, nous l'avons vu.

     

    Cela fait deux raisons, corruption et néo-libéralisme, pour que le peuple rejette ce parti car il est bien évidemment conscient que c'est cette politique économique qui a conduit le pays à la catastrophe. Car si la dette a tellement augmenté ces dernières années, (multipliée par 2 sous le mandat de Carlos MENEM), c'est que les dirigeants y ont trouvé leur compte, de même que dans les privatisations massives imposées par le FMI dont ils ont détourné une grande partie. L'alliance de la corruption et du néo-libéralisme a donc produit le terreau fertile aux agissements du FMI, de la Banque Mondiale et des banques étrangères. Bien entendu, personne dans la classe politique n'a réagi et pour cause. Mais le peuple semble avoir repris la situation en mains et être sorti de la léthargie dans laquelle l'avait plongé la terreur instaurée par la dictature militaire.

     

    1. LA SOLUTION :

     

    La solution de la crise argentine est à la fois économique et politique, tout cela étant intimement lié. Economiquement, les trois calamités qui pèsent sur l'Argentine sont, nous l'avons vu :

    • la dette

    • le néo-libéralisme

    • le FMI et sa complice la Banque Mondiale

    à quoi il faut ajouter la corruption de la classe politique.

     

    Pour que le pays se relève, il faudrait donc un gouvernement honnête qui renonce à appliquer une politique économique néo-libérale, rompe avec le FMI et dénonce la dette comme odieuse. Déjà, il ne sera pas facile de trouver en Argenine un homme politique propre. De plus, rien de tout cela ne peut se faire sans une volonté politique réelle. Car pour sortir d'une crise pareille, il est bien évident qu'on ne peut se contenter de demi-mesures et que l'économie d'un pays, pour avoir un sens, doit d'abord avoir été pensée politiquement.

    C'est déjà ce que pensait CHE GUEVARA en 1966 :

    « Tout part de la conception erronée de vouloir construire le socialisme avec des éléments du capitalisme sans réellement en changer la signification. C'est ainsi qu'on arrive à un système hybride qui mène à une voie sans issue difficile à percevoir dans l'immédiat mais qui oblige à de nouvelles concessions aux éléments économiques, c'est à dire un retour en arrière. »

    Amérique Latine et Caraïbes : dette extérieure brute (en millions de $)

     

    1982

    1991

    1995

    1999 (a)

    Argentine

    37000

    61334

    98547

    145000

    Bolivie (b)

    3800

    3628

    4523

    4570

    Brésil

    80000

    123910

    159256

    240000

    Chili

    16500

    17319

    21736

    33975

    Colombie

    8000

    17335

    24912

    34350

    Costa Rica

    3000

    3992

    3889

    3790

    Cuba

    3900

    _

    10504

    11040

    Equateur

    3390

    12802

    13934

    16100

    El Salvador (b)

    780

    2200

    2168

    2705

    Guatemala

    82

    2614

    2936

    3950

    Guyana

    65

    1873

    2058

    1500

    Haïti

    29

    809

    898

    1195

    Honduras

    143

    3441

    4243

    4545

    JamaÏque

    -

    3874

    3452

    3030

    Mexique (d)

    83000

    116552

    169699

    161500

    Nicaragua (b)

    1970

    10313

    10248

    6685

    Panama (b)

    2360

    3699

    3715

    5590

    Paraguay

    890

    1637

    1405

    2100

    Pérou

    6300

    25444

    33378

    28715

    République Dominicaine

    1500

    4614

    3999

    3505 (e)

    Uruguay (b)

    1630

    2949

    4426

    5535

    Venezuela

    30000

    36000

    38498

    28600

    TOTAL : Amérique Latine et Caraïbes

    284339

    458777

    620329

    749310 (a)

     

    Sources : (1991-1995-1999) : Commission Economique pour l'Amérique Latine (CEPAL) sur la base des chiffres officiels. Inclus la dette externe des secteurs publics et privés ainsi que la dette avec le FMI. Ne figurent pas dans le corps du tableau le Bélize et le Surinam (chiffres non publiés par la CEPAL) ainsi que Trinidad et Tobago (dette en 1999 : 1330 millions de$).

    (a) : chiffres préliminaires

    (b) : dette externe publique

    (d) : la dette publique l'investissement en valeurs gouvernementales de la part des non-résidants exclu.

    (e) : en septembre

    Maurice Lemoine « La dette » p. 372

    Population, mortalité infantile, moyenne d'habitants pour chaque médecin (pays d'Amérique).

    PAYS

    POPULATION

    MORTALITE INFANTILE

    HABITANTS POUR 1 MEDECIN

    Argentine

    32608680

    28,8

    600

    Bolivie

    6344300

    84,8

    1962

    Brésil

    153322000

    57

    685

    Colombie

    33613000

    37

    1079

    Chili

    13386000

    16,9

    2930

    Cuba

    10736000

    7,2

    207

    Equateur

    10851000

    57,4

    826

    Etats-Unis

    252688000

    9 (1)

    404

    Guatemala

    10029414

    48,5

    2238

    Haïti

    6625000

    95

    6087

    Honduras

    5265000

    59,7

    1695

    Mexique

    87836000

    35,2

    600

    Nicaragua

    3999000

    52,1

    1678

    Panama

    2466000

    20,8

    840

    Paraguay

    4397000

    47

    1393

    Pérou

    22914606

    75,8

    1000

    Porto Rico

    3551000

    17

    350

    République Dominicaine

    7313000

    56,5

    934

    Salvador

    3376000

    45,6

    1603

    Uruguay

    3112000

    20

    344

    Venezuela

    20266000

    33,2

    595

     

    Les statistiques sont de 1990-1995 excepté pour Porto Rico : 1988, pour la Bolivie et le Brésil : 1990 et pour Cuba : 1997.

     

    1. A Washington, 30 pour 1000 nouveaux-nés, à Harlem : 25 pour 1000 et à New York : 10,2 pour 1000.

    Source : Almanach Mondial 1994.

     

    Jean Solbès : « Le défi cubain »

    Population et pourcentage d'analphabètes (pays d'Amérique).

     

    PAYS

    POPULATION

    ANALPHABETES

    % D'ANALPHABETES

    Argentine

    32608680

    1532608

    4,7

    Bolivie

    6344300

    1427468

    22,5

    Brésil

    153322000

    29231000

    19

    Colombie

    33613000

    4470529

    13,3

    Costa Rica

    3064000

    220608

    7,2

    Chili

    13386000

    883000

    6,6

    Cuba (1)

    10736000

    0

    0

    Equateur

    10851000

    1504842

    14,2

    Etats-Unis

    252688000

    11370000

    4,5

    Guatemala

    10029414

    4503206

    44,9

    Haïti

    6625000

    3113750

    47

    Honduras

    5265000

    1416285

    26,9

    Mexique

    87836000

    11155162

    12,7

    Nicaragua

    3999000

    520000

    13

    Pérou

    22914606

    2451862

    10,7

    Porto Rico

    3551000

    387059

    10,9

    République Dominicaine

    7313000

    1221271

    16,7

    Salvador

    3376000

    1451520

    27

    Uruguay

    3112000

    118256

    3,8

    Venezuela

    20266000

    2411654

    11,9

     

    Les statistiques sont de 1990 excepté pour Porto-Rico : 1980, pour le Brésil : 1988, les Etats-Unis : 1989, le pérou et la République Dominicaine : 1991.

     

    1. Cuba fut déclarée exempte d'analphabétisme en 1062.

     

    source : Almanach Mondial 1994

     

    Jean Solbès : « Le défi cubain »

    NOTE:

    1Chiffres cités : « Commission Economique des Nations Unies pour l'Amérique Latine » (CEPAL) « estudio economico de America Latina y el Caribe » 2000-20001.