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Colombie : Une génération qui recommence à vouloir le pouvoir

30 Mai 2018, 18:40pm

Publié par Bolivar Infos

 

par Maria Fernanda Baretto, Mission Vérité, 29 mai 2018

 

Les élections présidentielles en Colombie se sont déroulées hier avec une participation historique de 53% de l'électorat. Les candidats qui s'affronteront au second tour, le 17 juin, sont Iván Duque et Gustavo Petro. Vingt jours de haute tension pour le pays et toute la région étant donné le rôle fondamental qu'a joué le Gouvernement colombien actuel dans la recomposition géopolitique de la droite et l'officialisation de l'entrée de la Colombie dans l'Organisation du Traité de l'Atlantique Nord (OTAN) cette semaine.

 

A cause de tout cela, il est très important de comprendre ce moment politique en Colombie à partir d'une analyse complexe de la situation, c'est à dire en prenant en compte suffisamment d'éléments et en rendant visibles les contradictions. En partant du fait que, malgré ce qui est incohérent dans les courants progressistes de l'histoire récente du continent, la société colombienne est actuellement tellement à droite que l'irruption au Gouvernement d'un candidat comme Petro prend des dimensions qu'il est difficile de comprendre pour des pays comme le Venezuela où les contradictions fondamentales sont à un autre niveau. Pour y arriver, il faut considérer ces points:

 

1.La gauche est arrivée aux élections présidentielles en Colombie sans candidats propres.

 

En dénonçant l'absence de garanties et l'exclusion, la gauche colombienne est arrivée aux élections présidentielles sans propositions propres. En mars, le parti FARC a retiré sa candidature et la sénatrice Piedad Córdoba a fait de même le mois suivant. Le Pôle Démocratique Alternatif (PDA) qui, depuis sa création, représentait une proposition de gauche, a décidé de donner cette fois son soutien à Fajardo, une personnalité centriste bien connue. 

 

Petro, qui déclare publiquement ne pas être un homme de gauche, est l'héritier immédiat des voix des candidats qui se sont retirés. Mais cela n'impliquerait aucunement qu'il intègre dans son programme des éléments essentiels des programmes de ceux-ci comme le prouve bien son attitude, par exemple, contre le Gouvernement vénézuélien, insistante et réitérée sous le prétexte que "le fantôme du castro-chavisme" s'est constamment abattu sur sa campagne dans les médias du monde entier.

 

Malgré cela, pour ce secteur de la politique colombienne, l'image de Petro regroupe la utte contre la para-politique, le narco-Etat et la corruption, la défense écologique d'un apys soumis à la spoliation de osn écosystème apr les transnationales et le respect des accords de paix signés entre le Gouvernement et les FARC, ainsi que la possibilité de poursuivre le dialogue avec l'ELN.

 

2.Le premier succès du candidat Gustavo Petro à ces élections a été d'avoir fait augmenter le taux de participation.

 

Le système électoral colombien est un système conçu pour exclure la majorité de la population. Dans les faits, c'est un système totalement artisanal, susceptible d'erreurs humaines, archaïque et par conséquent, facile à manipuler (voir la comparaison sur la façon de voter au Venezuela et en Colombie).

 

Sa faiblesse a été démontrée parles multiples dénonciations qui ont été faites hier de Colombie et de bureaux de vote à l'étranger, y compris de bureaux du Venezuela où on a pu vérifier le grand nombre de Colombiens qui sont encore dans le pays. Un système électoral si déficient a favorisé traditionnellement une abstention favorable aux intérêts de la minorité au pouvoir.

 

La crainte de la participation du peuple que l'élite politique colombienne a conservée s'est justifiée pleinement le jour des élections en démontrant que, quand la participation du peuple aux élections en Colombie augmente, les voix pour les alternatives politiques qui menace la continuité augmentent.

 

L'augmentation du taux de participation a été directement liée à une tentative organisée des sympathisants de Petro pour empêcher la fraude. Sans beaucoup de ressources logistiques, en mobilisant beaucoup de volontaires, ils ont tissé un système de témoins électoraux dan se pays et à m'étranger qui a réussi, au oins, à faire diminuer les illégalités constantes. Cette machinerie doit être encore plus forte pour le second tour mais elle doit dès maintenant, faire pression pour que le système électoral soit modernisé et blindé pour les futures élections. Empêcher la fraude électorale stimule la participation de la majorité et c'est un pas important pour l'inclusion qui a besoin de al paix en Colombie.

 

Mais ce qui est le plus intéressant dans cette augmentation du taux de participation, c'est que Petro, Fajardo et De la Calle ont réussi à inciter pour la première fois la jeunesse colombienne à voter en masse.

 

3.Paix ou guerre: la contradiction fondamentale

 

La Colombie continue à être polarisée entre ceux qui défendent la continuité de la guerre pour leur bénéfice politique et économique personnel et ceux qui parient sur une issue du conflit politique et négociée. Le nombre et le pourcentage de voix obtenues par les 3 candidats qui plaident pour le respect des accords de paix avec les FARC et la poursuite des négociations avec l'ELN dépasse les 49,7% de voix obtenues par le Oui au referendum sur les accords de paix avec les FARC.

 

Gustavo Petro, Sergio Fajardo et Humberto De la Calle ont ajouté 9 800 000 d'électeurs par rapport à la participation habituelle, ce qui représente 55% des voix. Les 7 départements dans lesquels Petro s'est imposé (Guajira, Atlántico, Sucre, Córdoba, Chocó, Vaupés et Cauca) sont ceux dans lesquels le Oui avait triomphé. Le cas de la capitale est également emblématique. Là, le soutien aux accords de paix avait triomphé mais à ces élections, c'est Fajardo qui a été en tête.

 

Une révision rapide de l'augmentation de la participation, apparemment liée aux secteurs des jeunes et à ceux qui ont voté "Oui" au plébiscite, pourrait donner lieu à l'hypothèse selon laquelle les nouvelles générations d'électeurs parient sur la paix.

 

4.L'unité, le défi des secteurs progressistes de Colombie 

 

Le principe du ballotage électoral impose sans doute la négociation comme stratégie du guépard1qui tend à minimiser toute possibilité d'irruption d'une politique différente de la politique hégémonique. Ainsi, la ronde des négociations a déjà commencé et ce sont les secteurs qui ont soutenu Sergio Fajardo qui ont le pouvoir dans ces négociations: 4 et demi de voix qui, si elles avaient rejoint Petro pour ces élections, l’auraient fait élire au premier tour.

 

Fajardo, candidat du PDA soutenu par le parti Alliance Verte, a réussi à talonner Petro avec moins de 300 000 voix de moins que lui. Jamais le PDA n'a eu autant de poids sur les épaules. Robledo et Fajardo vont décider de l'entrée de leur parti dans l'histoire politique de Colombia ou finit de se désintégrer. La première option ne sera possible qu'en se pliant à la politique de Petro.

 

Même au cas où celui-ci perdrait au second tour, le PDA aurait accumulé un grand nombre de voix et l'image du sénateur Robledo se renforcerait à l'intérieur de l'organisation. Par contre, soutenir Duque ou ne pas donner de consigne de vote représenterait l'effondrement définitif du PDA qui ne pourrait plus être un parti alternatif, indépendamment du fait que certaines de ses personnalités entreraient dans un éventuel Gouvernement uribiste.

 

Déjà, en fait, une bonne partie de la base de ce parti soutient la candidature de Petro, s'opposant aux positions du Comité Exécutif. Ce qui est sûr, c'est que, depuis es élections de 2006 où, sous la direction du professeur Carlos Gaviria, il est devenu la seconde force du pays après avoir été vaincu par Álvaro Uribe au premier tour, jamais le PDA ne s'était trouvé à une croisée des chemins comme aujourd'hui. Fajardo a gagné dans la capitale, qui était considérée comme un bastion de Petro et à Cali, une des villes les plus importantes du pays avec Medellín, où il est arrivé second.

 

Duque, pour sa part, l'a emporté à Medellín et à Bucaramanga tandis que Petro a gagné à Barranquilla et à Carthagène. Fajardo a obtenu cette très importante victoire à Bogotá – une ville dont Petro a été le maire – grâce au soutien du parti Alliance Verte qui est, en outre, une force importante au Congrès colombien. Le sénateur Antanas Mockus – dirigeant d'Alliance Verte – peut donner le soutien de son parti à Petro et dans ce cas, celui-ci devra céder des postes et des lignes d'action à Fajardo, Robledo et Mockus mais il devra aussi discuter avec les 3 candidates – toutes des femmes – à la vice-présidence pour les partis progressistes: Clara López, Claudia López et Ángela María Robledo qui ont déjà annoncé publiquement qu'elles étaient prêtes à rejoindre Gustavo Petro, Sergio Fajardo ou Humberto de la Calle au second tour.

 

Ce dernier, candidat du Parti Libéral, bien qu'il n'ait qu'un petit électorat d'environ 400 000 voix, soutiendra la campagne de Petro avec e prestige que lui a donné son rôle important dans es accords de la Havane.

 

Il ne reste à la droite, pour sa part, qu'à s'allier. Vargas Lleras est une curiosité politique car bien qu'il soit arrivé en quatrième position, on peut dire que ses voix sont "dures" et tellement personnelles que seul lui peut les endosser. La preuve en est qu'il a conservé les mêmes voix depuis 2010 avec une faible croissance d'un peu plus de 70 000 voix. Ajoutées aux voix de Duque et de Vargas Lleras, elles arriveraient à moins de 9 millions, c'est pourquoi la victoire des forces progressistes unies pourrait être dévastatrice. A cause de cela, Duque devra se démarquer d'Uribe et essayer de pêcher des voix au centre pour porter préjudice à cette éventuelle unité.

 

La contradiction la plus importante dans cette négociation sera, alors, entre les egos des candidats et la volonté de pouvoir des projets traditionnels que chacun représente. Dans le cas de Petro, on peut s'attendre à ce que la première prime sur la seconde. Uribe, pour sa part, a le crédit d'avoir élevé au-dessus de sa propre image celle d'Iván Duque qui, au départ, était un inconnu en politique mais l'une des conséquences les plus intéressantes de cette alliance que va chercher la droite pour le second tour, c'est qu'elle pourrait être le début d'un "uribisme sans Uribe" comme on commence à le voir dans les médias.

 

5.Le second tour doit être vu dans le grand tableau mondial

 

Santos introduit un nouvel acteur de grand poids géopolitique à ce second tour: rien moins que l'OTAN. Même si l'entrée de la Colombie dans l'OTAN n'est pas surprenante puisque c'est la conséquence de rapprochements systématiques des institutions, cette annonce a été faite quelques heures avant les élections de ce dimanche. Il faut une forte dose de naïveté pour croire que cette annonce, dans un tel contexte, ne fait pas partie de la campagne et qu'elle ne sera pas utilisée à ce second tour. 

 

Le Groupe de Lima déclenche ses alarmes et tout semble indiquer que Sebastián Piñera, le président chilien, s’apprête à en prendre le commandement si la droite colombienne perd la présidence. On peut prévoir que la coalition anti-vénézuélienne de la région, en tant que brigade de choc des Etats-Unis, n'attendra pas les bras croisés les événements d ece second tour. L'OTAN encore moins, dont l'entrée sur la scène colombienne vient renforcer les pouvoirs factuels liés entreprises de guerre.

 

Ce qui est facile à prédire même sans être devin, c'est que les 2 acteurs coopéreront pour ressusciter le "fantôme du castro-chavisme" qui redeviendra actif pendant ces 15 derniers jours de campagne électorale.

 

La politique colombienne est tellement parquée par la violence que la première tâche de Petro est d'arriver vivant au second tour. En plus, il devra faire des concessions pour récupérer les voix de Fajardo et même de la droite anti-Uribe. Mais au-delà de cela, si Petro arrive au pouvoir, il aura inévitablement besoin du soutien politique de toutes les forces qui luttent pour la paix. Son principal défi sera de gouverner avec un Congrès majoritairement d'opposition et contre les pouvoirs factuels colombiens et transnationaux.

 

Il n'y a pas de révolution en Colombie, les grandes allées ne s'ouvrent pas mais irrémédiablement, une faille se fait dans le pouvoir de l'oligarchie la plus élitiste et violente du continent. Maintenant, le principal défi pour les Colombiens face à ce second tour des élections présidentielles est de s'unir pour défendre la volonté de pouvoir du peuple qui s'est enfin exprimée dans l'espoir de ocnstruire la paix avec la justice sociale qui est urgente, ce qui serait très positif (aussi) pour le Venezuela et toute la région. Ce sera, sans doute, le plus fort cumul historique de ces journées. 

traduction Françoise Lopez pour Bolivar Infos


1Principe énoncé par le romancier italien Lampedusa dans son roman « Le Guépard » : les choses doivent changer pour que rien ne change.

 

Source en espagnol:

http://misionverdad.com/opinion/presidenciales-en-colombia-una-generacion-que-recupera-su-vocacion-de-poder

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