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Equateur : Lenín Moreno lorgne vers les Etats-Unis

26 Juin 2018, 13:25pm

Publié par Bolivar Infos

 

Javier Calderón y Arantxa Tirado

Peu à peu,la position anti-corréiste de l'actuel Gouvernement équatorien et le récit de rupture avec le « passé » commencent à se déplacer vers des faits importants de la politique étrangère du pays. Bien qu'en théorie, l'ordre du jour de politique étrangère (2017-2021) conserve les objectifs d'intégration régionale, la défense de la souveraineté et de la paix, le critère de multilatéralisme – des caractéristiques du Gouvernement précédent – le virage et la préoccupation du président Lenín Moreno pour se rapprocher du Gouvernement des Etats-Unis sont évidents. 

 

Ces dernières semaines, le président a qualifié l'asile accordé à Julian Assange de « pierre dans le soulier » dans les relations avec Donald Trump, en l'isolant et en donnant publiquement des signes de colère et il a déjà pris des décisions de politique intérieure basées sur l'offensive diplomatique du Département d'Etat des Etats-Unis.

 

L'offensive étasunienne de bonne réception

 

Le rétablissement de relations de bonne amitié entre les Gouvernements de Moreno et de Trump a été accéléré par des visites en Equateur de hauts fonctionnaires étasuniens comme Keith Mines, du Bureau des Affaires Andines du Département d'Etat et l'ex-secrétaire d'Etat Thomas Shannon, dans le cadre de sa tournée contre le Venezuela. A partir de ces visites, le Gouvernement équatorien a décidé d'accepter des lignes de coopération économique et stratégique basées sur « la lutte contre le trafic de drogues, » « l'investissement étranger » et sur des enquêtes policières.

 

Il est très important de s'intéresser au thème de la lutte contre le trafic de drogues. Donald Trump a durci la position étasunienne sur la lutte contre le trafic de drogues envers l'Amérique Latine, empêchant le débat sur l'inefficacité de la doctrine punitive contre les paysans qui cultivent la feuille de coca d'avancer et refusant la discussion sur les désastres environnementaux provoqués par l'aspersion de glyphosate (pas seulement dans les zones cultivées car les effets des fumigations sur les régions limitrophes sont dévastateurs). On renforce la présence militaire en territoire latino-américain sans apporter de solution réelle à la gestion de l'économie internationale du trafic de drogues.

 

Cette voie semble être acceptée par Lenín Moreno comme l'indique la signature, le 25 avril, d'un memorandum d'entente et d'un accord de coopération qui permet à la DEA et au Département de l'Immigration des Etats-Unis d'agir en territoire équatorien. Cette signature à quelques jours de l'enlèvement et de l'assassinat des journalistes équatoriens Javier Ortega, Paúl Rivas et Efraín Segarra sur la frontière nord du pays.

 

Les pressions intérieures et l'offensive diplomatique étasunienne qui avait débuté quelques mois auparavant , ont obtenu e retour des opérations militaires de la DEA, du FBI et d'autres agences étrangères en territoire équatorien sous prétexte de lutte contre les drogues dans un pays où elle n'est pas cultivée et qui n'est pas lié au circuit économique du trafic.

 

Dans le cadre de l'accord de coopération, l'Equateur a autorisé la DEA et la Police Nationale à remettre des agents nord-américains en activité permanente en territoire équatorien dans une Unité d'Enquête Criminelle Transnationale. De cette façon, les Etats-Unis obtiennent une importante augmentation de leur présence militaire dans le pays après la fermeture, en 2009, de la base militaire de Manta. L'ancien secrétaire d'Etat des Etats-Unis Thomas Shannon et l'ambassadeur des Etats-Unis en Equateur Todd Chapman, affirment qu'ils ne sont pas intéressés par une base militaire mais parlent de la nécessité d'une présence active dans la lutte contre « l'ennemi commun » des 2 pays.

 

Le début de 2018 a vu le retour de l'Equateur sous la tutelle nord-américaine. Un événement malheureux comme l'assassinat des journalistes a été le cadre de la modification de la politique étrangère souveraine, multilatérale et de paix exprimée dans les documents du Gouvernement et pratiquée par le Gouvernement de Rafael Correa. Non seulement la DEA, le FBI et d'autres agences reviennent en territoire étasunien pour agir mais ce virage aura des effets sur la politique économique « rendre leur grandeur aux et sur les relations d'intégration régionale, à présent alignées sur l'intention exprimée par Donald Trump de « rendre leur grandeur aux Etats-Unis. »

 

Assange, le gênant

 

Le président Lenín Moreno justifie toutes ses décisions qui supposent un virage dans l'orientation politique du Gouvernement par l'argument du « lourd héritage » (duquel il fait partie). Il utilise aussi cet argument en politique étrangère et dans le cas de l'asile accordé à Julian Assange à l'époque de Rafael Correa. Ses expressions de mécontentement sont calculées : la colère exprimée par Moreno dans des interviews accordées au journal britannique The Guardian ou à la presse locale montre une rage contre son prédécesseur quand il qualifie cet asile d'obstacle aux relations avec les Etats-Unis.

 

Ce qui est sûr, c'est que Julian Assange est gênant pour le Gouvernement actuel de l'Equateur à cause des câbles publiés sur la page de Wikileaks sur Lenín Moreno quand il était vice-président (2007-2013). Ces documents rendent compte d'une inquiétude excessive des Etats-Unis concernant les problèmes de santé de Moreno qui semblaient alors l'empêcher d'être candidat à la présidence en 2013 en remplacement de Correa. Ces câbles confidentiels montraient aussi que l'Ambassade étasunienne à Quito avait pour informateurs des personnes très proches de l'actuel président. Des amis du cercle rapproché de Moreno étaient chargés d'informer l'Ambassade de l'évolution des décisions de l'ex-vice-président concernant son éventuelle candidature à la présidence.

 

Est-ce que ces câbles sont la cause de l'abandon d'Assange par Lenín Moreno? Ou est-ce l'amitié retrouvée entre l'Equateur et les Etats-Unis ? Peut-être un mélange des 2. Ce qu'on peut démontrer, c'est que les actions du Gouvernement actuel de l'Equateur ont changé du tout au tout par rapport à son prédécesseur : il a accédé à la demande des Etats-Unis de limiter l'accès internet de Julian Assange et lui a retiré la sécurité particulière qu'il avait à l'Ambassade de l'Equateur à Londres où il a trouvé refuge.

 

Tandis que dans son pays, Lenín Moreno parle d’abroger la Loi sur les Médias promulguée sous le Gouvernement de Rafael Correa – en mettant en avant les limites à la « liberté de la presse » - il refuse à Julian Assange l'accès aux communications à cause de ses commentaires sur le referendum sur le droit à l'autodétermination de la Catalogne.

 

En donnant asile à Julian Assange, l'Equateur avait matérialisé un sentiment mondial de solidarité avec Wikileaks et pratiquait une politique indépendante en soutenant la liberté de la presse et de l'information que le site avait exprimée en révélant des milliers de courriers entre des fonctionnaires du Gouvernement des Etats-Unis qui ont prouvé l'ingérence étasunienne dans a politique des pays du monde entier. L'Equateur avait reçu des éloges des défenseurs des Droits de l'Homme, des intellectuels et de certains Gouvernements à cause de sa courageuse défense de l'activiste attaqué et persécuté par le pays le plus puissant de l'Occident.

 

Les attaques du président Moreno contre Assange sont une composante de plus du crépuscule de l'époque de l'indépendance de la politique étrangère de l'Equateur et font se demander si la politique étrangère actuelle du pays est tellement souveraine... C'est dans ce contexte que se produira la visite du vice-président des Etats-Unis Michael Pence, en Equateur.

 

La visite de Michael Pence 

 

Pence a annoncé son voyage le 4 juin pendant une réception des membres de l'Organisation des Etats Américains (OEA) lors de laquelle il a demandé la suspension de la qualité de membre et de la participation du Venezuela à cet organisme. La tournée, qui se déroulera fin juin et sera sa troisième visite en Amérique du Sud en moins d'un an, suppose aussi un passage au Brésil de Michel Temer, un Gouvernement qui se montre parfaitement aligné sur les intérêts des Etats-Unis.

 

Le contexte de l'annonce de cette tournée n'est pas un hasard. En effet, en plus d'aborder les sujets commerciaux et de sécurité bilatérale, cette visite a pour but de traiter le sujet du Venezuela. Le prétexte est la soi-disant « crise des réfugiés vénézuéliens » qui affecterait différents pays d'Amérique du Sud, aux dires des Etats-Unis. Il s'agit de reprendre la stratégie d'impliquer les pays d'Amérique du Sud dans la « crise vénézuélienne » de façon à justifier une participation plus active de leur part dans les organismes régionaux multilatéraux comme l'OEA ou au moins leur soutien tactique à d'éventuelles interventions étasuniennes dans la politique intérieure vénézuélienne.

 

Dans l'immédiat, le Gouvernement de Lenín Moreno a abandonné sa position de défense de la souveraineté du Venezuela devant l'OEA. Ces derniers temps, l'Equateur est passé des on vote traditionnel contre les résolutions qui remettent en question la souveraineté du Venezuela à l'abstention. Il faut rappeler que Lenín Moreno a eu l'aval de l'OEA qui a reconnu sa victoire face aux dénonciations d'irrégularités de son adversaire Guillermo Lasso.

 

Il semble envisager une éventuelle sortie de l'Equateur de l'Alliance Bolivarienne pour les Peuples de Notre Amérique -Traité de Commerce des Peuples (ALBA-TCP), ce qui contribuerait à briser l'architecture d'intégration et de concertation régionale que l'Amérique Latine et les Caraïbes ont construite da façon souveraine pendant ces dernières années. 

 

Cela, ajouté à la débâcle de l'UNASUR, peut profiter aux Etats-Unis. En effet, le secrétaire particulier du président Moreno, Juan Sebastián Roldán, a exprimé son désaccord avec les pays de l'ALBA-TCP concernant le Venezuela, ce qui pourrait servir à justifier d'éventuels mouvements comme la sortie de l'Equateur. Ce qu'une telle décision oublierait, c'est que derrière l'ALBA-TCP ont coexisté, depuis sa naissance, diverses perspectives et diverses positions à propos du Venezuela. Par exemple, beaucoup de pays des Caraïbes qui font partie de l'ALBA-TCP ne votent pas nécessairement comme le Venezuela dans les organismes multilatéraux.

 

Avoir une relation plus étroite avec l'Equateur est important pour les Etats-Unis car cela renforcerait les liens avec un pays qui, dans l'imaginaire de la région, est gouverné par la gauche et pourrait être une porte d'entrée pour faciliter leurs relations avec d'autres gauches de la région pour isoler le Venezuela et ramener la carte géopolitique de la région vers des positions plus favorables aux intérêts étasuniens.

 

Le départ de María Fernanda Espinosa – ex-chancelière à présent secrétaire générale de l'ONU, considérée comme très proche de l'ex-président Correa – laisse la place à Lenín Moreno pour prendre plus facilement ses distance avec le Venezuela. Son remplaçant, José Valencia, est diplomate de carrière et était en poste à l'OEA. Le terrain est aplani : l'Equateur, lors de la récente session de l'OEA contre le Venezuela, a exigé un referendum pour légitimer les élections. Il a été applaudi par Julio Borges ( un opposant vénézuélien) et ensuite Antonio Ledezma – en fuite devant le justice vénézuélienne – a été invité à faire des conférences et le maire de Guayaquil lui a rendu hommage.

 

Les pressions des Etats-Unis ont réussi à influer sur l'actuel Gouvernement de l'Equateur. Avec la prochaine visite du vice-président des Etats-Unis Michael Pence, pour parler du Venezuela et de la sécurité de l'hémisphère, les relations des 2 pays pourraient encore se renforcer, entre autres choses grâce à l'achat d'armes, à la vente d'actifs de l'Etat à des entreprises nord-américaines - reléguant au passé la politique souveraine suivie pendant la Révolution Citoyenne.

 

Il s'agit d'un scénario très inquiétant dans un contexte où la droite la plus extrême reprend des positions en Colombie après la victoire d'Iván Duque et l'entrée imminente du pays dans l'OTAN comme partenaire mondial. Un Equateur aligné sur les Etats-Unis et la Colombie serait une mauvaise chose pour le Venezuela mais aussi pour les avancées de la région dans la défense d'une Amérique Latine souveraine.

 

traduction Françoise Lopez pour Bolivar Infos

 

Source en espagnol :

http://www.resumenlatinoamericano.org/2018/06/24/ecuador-lenin-moreno-mira-hacia-estados-unidos/

URL de cet article :

http://bolivarinfos.over-blog.com/ 2018/06/equateur-lenin-moreno-lorgne-vers-les-etats-unis.html