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Amérique Latine : Les intellectuels médiatiques, les voix complices du système 

21 Août 2018, 17:21pm

Publié par Bolivar Infos

 

par Dênis de Moraes

Dans l'un de ses textes les plus incontournables, le grand géographe brésilien Milton Santos dessinait le scénario qui se renforce aujourd'hui : « l'instrumentalisation par les médias » des intellectuels qui travaillent dans les organisations du secteur ou qui, liés à l'enseignement, au marché ou aux institutions spécifiques s’entrelacent avec eux à cause de convergences politiques et idéologiques ou pour d'autres raisons. Il n'a pas échappé à la perception aigüe de Santos que la réputation de l'intellectuel ne dépend plus de la valeur de son œuvre ou de la force de sa prise de position. Maintenant, elle se confond avec la consécration du système médiatique basée sur la visibilité obtenue par l'insertion des véhicules. De là la réaction de l'auteur contre le déclin de l'image de l'intellectuel critique sans la société des écrans et des moniteurs : « Notre travail n'est pas de produire des flashs, des phrases, mais d'aider à produire de la conscience. La prudence de l'intellectuel face aux médias télévisés ne signifie pas les condamner parce qu'il faut diffuser sont travail. Mais il faut être prudent, une prudence qui vient seulement de la conscience totale du rôle que nous avons à tenir. »

 

En effet, la plupart des espaces d'opinion dans les médias hégémoniques est actuellement occupée par 2 sortes d'intellectuels : ceux qui ont été formés dans l'entreprise même ou créés par celles-ci (chroniqueurs, journalistes, commentateurs, scénaristes, etc...) en accord avec leurs principes et leurs priorités et ceux qui ont été sélectionnés à l'extérieur par les corporations à partir de leur spécialité professionnelles ou d'enseignement et surtout, pour leur profil idéologique.

 

Dans le premier cas, le politologue brésilien Carlos Nelson Coutinho a remarqué que « les médias créent leur intellectuel organique, » c'est à dire des cadres qui font leur apprentissage et montent selon des schémas fixés par les médias eux-mêmes avec moins d'autonomie et de créativité : « Ils sont organiquement constitués comme des intellectuels médiatiques, comme des producteurs de culture des médias . Cela renforce le processus de création. Le potentiel critique diminue dans la mesure où l'intellectuel n'est plus la figure qui, encore limitée par l'univers esthétique et politique des médias, garde une certaine distance critique. »

 

Dans le second cas, les conglomérats médiatiques choisissent une espèce de force opérationnelle d'analystes qui réunit des économistes, des consultants financiers, des membres des banques, des politologues, des sociologues, des diplomates à la retraite et des patrons, entre autres. Leurs interventions, rendues légitimes par leur travail dans leur domaine d'action, ne s'appuient pas seulement sur des raisons techniques mais s'alignent sur des idéaux politiques, économiques et culturels tendancieusement conservateurs, à différents niveaux.

 

Jean-Paul Sartre analyse le rôle tenu par beaucoup d'experts comme « techniciens du savoir pratique. » Ils appartiennent à une catégorie d'intellectuels qui exercent leurs activités en conservant des relations étroites avec l'ordre en vigueur, ce qui signifie établit des confluences avec les conceptions du monde des classes et des institutions hégémoniques. Selon le philosophe français, en validant l'idéologie dominante en tant qu'axe d'autorité et de pouvoir, les experts abdiquent tout sens de la contestation et mettent les intérêts universels eau service d'ambitions particulières. Leur fonction est « implicitement de transmettre des valeurs (en en changeant selon les besoins pour les adapter aux exigences de l'actualité) et de combattre, si besoin est, les points de vue et les valeurs de toutes les autres classes en argumentant avec des connaissances techniques. »

 

Sartre évoque le caractère élitiste des intellectuels de la bourgeoisie dans leur propension à s'approprier la parole et l'opinion dans l'arène de la société civile – en domaine de multiples relations de pouvoir, un lieu de dispute entre les forces sociales dans la formation des mentalités et la définition des ordres du jour publics. Ces intellectuels cherchent à réaliser des visions qui contribuent à maintenir les hégémonies constituées. Par conséquent, ils prennent parti dans la bataille des idées souvent pour défendre l'establishment. Pour accomplir leur mission, ils utilisent les instruments d’élaboration discursive des médias comme l'exposition publique « toujours selon les raisonnements admis par la bourgeoisie.

 

Les secteurs prédominants des médias manifestent une préférence pour des experts qui, à cause de leur passé et de leurs positions, ne représentent pas de risques pour l'idéologie. Ils cherchent à construire des récits qui expliquent les événements en se plaçant des des perspectives proches des intérêts du marché, de la hiérarchie politique, des lobbys patronaux et des corporations médiatiques en alimentant la spirale de reproduction du système. « Par conséquent, l'expert ne peut as être un inquisiteur notoire, un interrogateur qui amène de nouveaux angles de discussion ou un intellectuel qui démystifie le glamour d'un certain sujet, » résume le journaliste Luis Nassif qui a été éditorialiste et membre du conseil éditorial du journal Folha de S. Paulo.

 

Il n'est pas difficile de vérifier, en particulier dans les informations économiques, l'élimination des critiques du néolibéralisme en faveur d'analystes qui donnent la priorité à des sujets comme les taux d'intérêt, la rentabilité des investissements et les indices de la bourse. Dans leurs discours, ils utilisent abondamment des mots et des expressions du lexique néolibéral : « avantages compétitifs » « flexibilisation, » « optimisation, » « gestion des affaires », « rationalisation des coûts. »

 

Il convient de montrer clairement que le problème en soi n'est pas ce que pensent les experts ni même pourquoi plusieurs de leurs interprétations trouvent du soutien dans certains secteurs sociaux. S'il n'en était pas ainsi, Fox News, qui appartient à la colossale News Corporation, du magnat Rupert Murdoch, ne serait pas à la tête de la compétition entre les chaînes d'information de la télévision payante aux Etats-Unis depuis presque 20 ans, même sous l'ère Donald Trump (que Murdoch a soutenu pendant la campagne présidentielle de 2016). tout au long des programmes quotidiens, les commentateurs, de tendance conservatrice évidente, abordent des sujets politiques et des questions polémiques (sur la vidéo apparaît le hashtag #FoxNewsSpecialists). Lucy Dalglish, directrice de la Faculté de Journalisme de l'Université du Maryland, attribue le succès de Fox News à l'absence de compétition dans la niche d'audience dans laquelle se concentrent les spectateurs fidèles : « Ils savent comment alimenter l'appétit de l'audience conservatrice. »

 

Les économistes du pouvoir, de l'enseignement ou des finances, sont interviewés successivement dans des émissions de radio et de télévision, des journaux, des journaux télévisés, des revues et des sites internet, la plupart d'entre eux, disant, en substance, la même chose seulement par des voies qui leur sont propres. Cette prévisibilité met en évidence les critères qui orientent les règles que les experts sont toujours appelés à approuver. Le choix délibéré de sujets qui mettent en valeur la doctrine néolibérale ne passe pas inaperçu : Etat minimum, autonomie des marchés, ajustements fiscaux, privatisations, arrêt des dépenses publiques, réduction des investissements sociaux, suppression des droits du travail, etc...

 

Au bon vouloir de chaque émission, parfois sont invités des opposants aux politiques néolibérales pour participer au débat. Mais nous devons nous demander si cette présence sporadique d'expressions dissonantes représente une ouverture de circonstance au pluralisme ou si ce n'est qu'une façon de dissimuler l'insistance de la pensée unique.

 

Quand par exemple, on approuve une loi de portée sociale qui affecte la logique d'exclusion du système économique, des experts ne tardent pas à apparaître pour alerter sur les « mauvais effets, » les « énormes coûts, » « les graves risques, » les « déséquilibres, » soi-disant provoqués par cette mesure. Si, au contraire, les grandes entreprises sont favorisées par des réductions d'impôts, des exemptions fiscales ou des taux d'intérêt bas dans les banques publiques, la force opérationnelle est immédiatement activée pour vanter les « impacts positifs » et les « bénéfices pour la production. » Dans tous les cas, ils interfèrent comme des éléments de pression permanente.

 

Dans ce contexte, le pouvoir d'un petit nombre de journalistes dont les points de vue restent proches des directions éditoriales et des politiques des médias augmente. Les noms, disons, « fiables » qui ne représentent pas l'ensemble divers de la catégorie professionnelle) disposent d'un véritable arsenal de chaînes, même celles liées aux oligopoles, pour répandre leurs verdicts. Ils passent en même temps à la télévision et à la radio, ont des articles dans des journaux et des revues,, ont des blogs sur internet, publient des livres, participent à des événements dans les entreprises et dans l'enseignement et sont présents sur les réseaux sociaux où leurs pages attirent des milliers ou des millions de sympathisants. Si leurs appréciations renforcent constamment les lignes d'analyse des éditoriaux des entreprises qui les engagent, nous avons une piste pour comprendre la place privilégiée qu'occupent les intellectuels médiatiques dans la chaîne de production. Nous percevons aussi pourquoi ils occupent des espaces de diffusion qui se multiplient. C'est un échange de bons procédés : s'ils se soumettent aux prescriptions qui leur sont faites sur les contenus qui doivent ou ne doivent pas être diffusés, ils sont rétribués largement, et acquièrent le prestige et la visibilité au premier plan de la scène médiatique.

 

Nous pouvons conclure que les voix autorisées par les groupes médiatiques sont loin d'offrir une variété d’arguments. Bien que leurs discours aient la prétention d'hypocritement refléter la « volonté générale, » en vérité, ils agissent, à diverses occasions, comme des porte-parole non officiels du pouvoir économique et du conservatisme politique qui se lient à cause de leurs intérêts complémentaires qui se croisent.

 

L’ultime objectif du travail idéologique et culturel des médias et de leurs épigones intellectuels est d'influer, dans la plus grande mesure possible, sur les modes de connaissance des faits du public ou de ses fractions les plus susceptibles, avec les forces et les idiosyncrasies de chaque véhicule. Le but sous-jacent est de persuader l'audience d'intégrer certaines optiques de révélation de la réalité aussi imprécis, déformés ou séditieux qu'ils puissent être.

 

Quand les mécanismes de contrôle de l'opinion s'exacerbent, apparaissent l'intolérance envers le dessein et la dissimulation des discordances qui caractérisent l'absence de diversité. Comme le soulignait George Orwell, « celui qui défie l'orthodoxie dominante est réduit au silence avec une surprenante efficacité. »

 

traduction Françoise Lopez pour Bolivar Infos

 

Source en espagnol :

http://www.resumenlatinoamericano.org/2018/08/20/intelectuales-mediaticos-las-voces-complices-del-sistema/

URL de cet article :

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