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Bolivie : un pays en collapsus, le seul à affronter la pandémie sous une dictature (officialisée)

28 Juin 2020, 17:43pm

Publié par Bolivar Infos

 

par Véronique Zapata*

Après 100 jours de quarantaine, la Bolivie fait état, au 24 juin, de 27 487 contagions, de 876 décès et d'une moyenne de 1000 contaminations par jour. Et aussi, de la fermeture partielle d'hôpitaux et de laboratoires, de la contagion du personnel de santé, du manque d'équipements de biosécurité et de malades décédés dans la rue suite à l'absence de mesures politiques et à la corruption du gouvernement de facto.

 

Le système sanitaire s'est effondré au Béni et à Santa-Cruz, et il devrait rapidement se produire la même chose à Cochabamba et à La Paz. Ces quatre départements concentrent 92% des contagions et la ville de Santa-Cruz en est le foyer principal.

 

La Bolivie est le seul pays de la région à affronter la pandémie sous une dictature et se dirige, en l'absence de politique d'état de prévention et d'endiguement du COVID-19, vers un effondrement total au niveau national. Il n'existe pas de plan d'intervention d'urgence coordonné, ni de comité scientifique qualifié alors qu'il y a un besoin pressant de médecins spécialisés et d'équipes sanitaires. La Présidente de fait, Jeanine Añez, se contente de gérer les chiffres officiels de contagions et de morts.

 

Trois Ministres de la Santé qui se sont succédés pendant la quarantaine, ont présenté leur "plan stratégique" fondé sur des promesses d'approvisionnement en équipements sanitaires dont l'acquisition n'a pas pu être vérifiée. Añez n'a pas su atteindre l'objectif de la quarantaine qui était de fournir des intrants, des équipements sanitaires, des infrastructures, du personnel soignant, etc. au système de santé, afin de répondre à la forte demande qui pouvait se produire.

 

Il n'existe pas de coordination entre le niveau du pouvoir central et les niveaux administratifs départementaux et municipaux, ni avec les différents secteurs de la société, ce qui rend impossible tout engagement dans une approche sérieuse de la conjoncture.

 

Le "Comité Scientifique" manque de qualification : six associations scientifiques de médecine d'urgence, de thérapie intensive, de médecine interne, d'infectiologie, de pédiatrie et de l'Université Mayor de San Andrès (UMSA) ont été exclues de sa formation. Il se compose de huit médecins sans expérience en la matière dont le président est le gendre d'Añez, Mohammed Mostago, qui a fait office de conseiller pour définir les actions du plan contre le COVID-19 et effectuer les achats de fournitures et d'équipements sanitaires. Impliqué dans le "cas des respirateurs", il s'est enfui aux Etats-Unis au motif que "son travail de conseiller était terminé" en plein effondrement sanitaire.

 

Depuis le début de la quarantaine, de nombreuses manifestations de médecins ont eu lieu dans le pays, réclamant instamment des équipements de biosécurité, le renforcement des compétences, le recrutement de personnel, etc. Les Maires eux-mêmes ont exigé que leur soit attribués les budgets nécessaires pour verser les salaires impayés des médecins.

 

Le département du Beni, dont est originaire Añez, se trouve en plein collapsus et 50% des médecins y ont été contaminés, selon Jorge Gomez, directeur du Service Départemental de la Santé (SEDES), en raison du manque d'équipements de biosécurité. Trinidad, sa capitale, est le foyer de l'épidémie.

 

Le 22 mai, le Gouverneur du Beni a déclaré l'état de catastrophe sanitaire et s'est vu obligé de demander de l'aide à un district limitrophe du Brésil.

 

Le 25 mai seulement, six Ministres dont l'actuelle Ministre de la Santé, Eidy Roca se sont rendus au Beni avec 10 ambulances et des dons en matériel de biosécurité de l'ONG "Main à main" ainsi que 3 avionnettes ambulances. On vend ainsi l'image d'une Bolivie "pauvre" qui survit grâce à la charité.

 

L'héritage reçu

 

Añez impute "l'héritage reçu" à Evo Morales. Pourtant, en Bolivie, le budget santé n'était que de 362 millions jusqu'en 2005 ; en l'espace de seulement 13 ans, Evo l'a multiplié par 7.

 

Entre 1825 et 2005 (époque républicaine), il y avait 2870 hôpitaux dans tout le pays ; entre 2006 et 2018, le gouvernement d'Evo en a construit 1061 de plus.

 

De 1825 à 2005, le recrutement de personnel de santé s'élevait à 17 175 items ; de 2006 à 2018, ce chiffre a augmenté de 18 550 items atteignant un total de 35 725.

 

En 2005, il n'y avait que 579 ambulances dans tout le pays, le gouvernement populaire d'Evo a porté leur nombre à 2076.

 

Le Système Unique de Santé (SUS) a été mis en place, garantissant la protection médicale universelle et gratuite à 51% des Boliviens et Boliviennes qui ne bénéficiaient d'aucune assurance de santé. Un transfert de technologie a été réalisé de l'INVAP argentin à trois centres d'oncologie de Bolivie, ce qui est complètement inédit dans l'Histoire du pays.

 

Des médecins boliviens ont bénéficié de bourses pour se spécialiser à Cuba, en Russie, en Argentine, en Chine, entre autres pays. La création d'un Ministère des Sciences et de la Technologie était prévue pour cette année, projet interrompu par le Coup d'Etat. 20 hôpitaux de seconds et troisièmes niveaux que le gouvernement de Morales était sur le point d'inaugurer, ont été laissés à l'abandon, de même que les avionnettes ambulances achetés sous son gouvernement.

 

La pandémie

 

Le premier cas de COVID-19 dans le pays a été enregistré le 10 mars. Le 22 mars, une quarantaine stricte a été établie, puis est devenue une quarantaine active le 1er juin afin de rouvrir certains secteurs de l'économie, comme cela se faisait dans d'autres pays, et de contrôler en même temps la courbe des contagions.

 

Quelque chose de très insolite est arrivé alors en Bolivie : le gouvernement central, sans aucun plan de sortie progressive de la quarantaine rigide, s'est dégagé de sa responsabilité d'endiguer le COVID-19 en la transférant aux administrations départementales et aux mairies.

 

Plusieurs régions du pays se sont "auto encapsulés" en voyant se répandre la contagion et ses niveaux augmenter.

 

A La Paz et à Cochabamba, plusieurs hôpitaux ont fermé, entre autres celui du Thorax et le "Viedma" suite à la contagion massive du personnel qui n'a pas été remplacé, et la quarantaine y a été renforcée cette semaine.

 

La mauvaise gestion d'Añez a eu pour effet que des personnes sont mortes dans la rue, certaines devant les portes mêmes des hôpitaux et d'autres chez eux. Ces images ont rappelé la cruelle réalité de Guayaquil.

 

Un fait choquant est survenu à Cochabamba où le cadavre d'un homme a été retrouvé dans la rue : il s'est avéré que cette personne atteinte de Covid-19 s'était déplacée d'hôpital en hôpital, sept au total, durant cinq heures en demandant une aide médicale, sans l'obtenir.

 

D'autres cas similaires ont été relevés au Beni, à Santa-Cruz et à La Paz. Le 24 juin, un patient atteint de COVID-19 s'est suicidé en voyant son état clinique s'aggraver faute de médicaments, en se jetant du troisième étage de l'Hôpital Solomon Klein, à Cochabamba.

 

D'autre part, l'Institut Médico-Legal a rapporté 50 décès quotidiens pour insuffisance respiratoire sévère de personnes qui attendaient chez eux le résultat de leurs tests à Santa-Cruz. A Cochabamba, 13 corps ont été retrouvés à leur domicile et des fosses communes ont dû être aménagées en raison de l'encombrement du crématorium destiné aux cadavres non-identifiés.

 

Le Ministre des Travaux Publics, Ivan Arias, affirme que les décès dans les rues sont survenus du fait que des gens "attendent la dernière minute pour se rendre à l'hôpital". En revanche, la Commission Interaméricaine des Droits de l'Homme soutient que "ces décès sont dus à l'impossibilité pour les personnes contaminées à obtenir une assistance médicale, en raison de la saturation des hôpitaux".

 

Le pays a besoin de toute urgence de fournitures et d'équipes de santé. D'après l'Association Bolivienne de Médecine d'Urgence et de Thérapie Intensive (SBMCTI), il n'y a que 210 médecins urgentistes et il est indispensable de doubler ce chiffre ; mais Añez interdit la venue de médecins cubains.

 

100 lits seulement sont destinés au Covid-19 dans tout le pays, alors qu'il en faudrait au moins 700. A ce propos, l'achat de 500 lits pour les unités de soins intensifs et de 450 000 réactifs a été annoncé e 16 avril. Les lits ne sont jamais arrivés et jusqu'au jour du 3 juin, soit presque deux mois plus tard, seuls 70 000 réactifs sont disponibles.

 

Les ex-Ministres de la Santé, Anibal Cruz et Marcelo Navajas, avaient promis 500 respirateurs il y a trois mois de cela ; le 15 mai sont arrivés 170 respirateurs surfacturés et inutilisables pour les patients gravement atteints par le COVID-19. Le 22 juin, on a appris que 10 respirateurs avaient été achetés, encore une fois à un prix abusif, et ont disparu.

 

Le pays manque de réactifs depuis le début de la quarantaine et les tests sont réservés aux patients qui présentent "une symptomatologie active", de telle sorte que la Bolivie est devenue le pays de la région où l'on pratique le moins de tests. Les résultats de ces tests en nombre insuffisant ne sont souvent connus que post-mortem, car, étant acheminés par voie terrestre, ils mettent plus d'une semaine à parvenir aux laboratoires de Cochabamba, Santa-Cruz et La Paz. Il y a de cela un mois à peine, des laboratoires ont été mis en service à Tarija, au Beni et à Chuquisaca. Le collapsus de ces laboratoires est imminent faute de personnel en nombre suffisant. Au Centre National des Maladies Tropicales (CENETROP), le laboratoire le plus important de Santa-Cruz s'est déclaré en état d'urgence, du fait qu'il n'a pas reçu les thermocycleurs nécessaires pour l'analyse des tests, 4000 analyses restant de ce fait en suspens.

 

Le plus choquant, c'est qu'il n'y a que 33 laboratoires pour tout le pays, d'après ce qu'a annoncé Mohammed Mostajo le 16 avril dernier, dont 23 relevant du Programme HIV et Tuberculose, et 10 donnés par le Programme de Développement des Nations Unies (PNUD), ce qui représente 3 laboratoires pour chacun des 9 départements du pays.

 

Par ailleurs, les tests coûtent en moyenne 150 dollars dans les cliniques privées, ce qui fait de la Bolivie le deuxième pays de la région en ce qui concerne la cherté des tests. Le 18 juin, Añez, qui tient un faux discours sur sa préoccupation pour la santé publique, a empêché l'entrée en Bolivie d'un avion provenant de Chine avec une cargaison de 1 600 000 équipements de biosécurité surtaxés à 400% : 800 000 masques N95, 200 000 gants, 50 000 combinaisons, 20 000 bonnets et 10 000 lunettes destinés à des entreprises privées et au Ministère de l'Energie, qui était intervenu dans la transaction.

 

Le vol a été annulé pour éviter un nouveau scandale de corruption après la fuite de l'information.

 

On assiste à une gestion macabre des chiffres épidémiologiques dans le but d'empêcher la tenue des élections. Au début de la quarantaine, ces chiffres étaient bas et ont été vendus comme un "succès". Mais du jour au lendemain, quand le peuple bolivien a exigé la tenue d'élections, ils se sont envolés et Eidy Roca, l'actuelle Ministre de la Santé, prévoit plus de 130 000 contagions pour la date des élections le 6 septembre, triplant quasiment les projections de l'ex-Ministre de la Santé, Anibal Cruz, qui évoquait 48 000 contagions. Les putschistes manipulent les chiffres épidémiologiques depuis le début de la pandémie, en fonction de leurs intérêts et calculs électoraux pour empêcher la tenue des élections.

 

Du fait de l'inaction du gouvernement de fait, les chiffres épidémiologiques ne sont pas connus avec exactitude, non seulement parce que les tests ne sont pas réalisés à grande échelle et que nombre d'entre eux sont en attente d'analyses, mais aussi parce qu'Añez dissimule et manipule systématiquement les informations à ce sujet.

 

*Journaliste et psychologue Bolivienne. Collaboratrice du Centre Latinoaméricain d'analyses stratégiques.

 

traduction Frédérique Buhl pour Bolivar Infos

 

Source en espagnol :

http://estrategia.la/2020/06/25/colapsa-bolivia-unico-pais-que-atraviesa-la-pandemia-con-dictatura/

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