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Cuba : La relation complexe entre l'individuel et le collectif

26 Juillet 2020, 16:45pm

Publié par Bolivar Infos

Ces derniers temps, la perception du droit de décider de la chose publique s’est accrue à Cuba : les Cubains débattent de n’importe qu’elle question de la vie nationale, depuis une décision architecturale locale jusqu'à ce qu'il faut faire des frontières de tout un pays

 

Auteur: Karima Oliva Bello | internet@granma.cu24 juillet 2020 15:07:06

 

Récemment a eu lieu la commémoration des 59 ans des paroles emblématiques adressées par Fidel aux intellectuels cubains. Un passage du discours a particulièrement attiré mon attention. Fidel a déclaré, je cite : « La Révolution (…) doit agir de telle manière que tout ce secteur des artistes et des intellectuels qui ne sont pas véritablement révolutionnaires, trouvent dans la Révolution un espace pour travailler et pour créer ; et que leur esprit créatif, même s'ils ne sont pas des écrivains ou des artistes révolutionnaires, ait la possibilité et la liberté de s'exprimer. C'est-à-dire au sein de la Révolution. Et de poursuivre immédiatement : « Cela signifie qu'au sein de la Révolution, tout ; contre la Révolution, rien ! » Les discours ne doivent pas être interprétés indépendamment du moment historique et du contexte dans lequel ils ont été prononcés, mais dans ces paroles Fidel aborde une contradiction qui est toujours d’actualité, peut-être l'une des plus importantes auxquelles est confronté un processus révolutionnaire : la relation complexe entre l'individuel et le collectif.

 

Le libéralisme porte cette contradiction jusqu’à l’agonie : les libertés individuelles annoncées sont formelles et finissent par n'être effectives que pour ceux qui possèdent le pouvoir économique ou lorsqu'elles n'affectent pas directement les intérêts de ces groupes de pouvoir. L'histoire des mouvements sociaux à l'échelle mondiale a montré que les libertés individuelles, pour tous ceux qui ont été historiquement dépossédées, doivent être avant tout une conquête collective des conditions déterminées de faisabilité, dont la continuité, de plus, doit être défendue dans le temps, également collectivement. Là où les collectifs ont été atomisés, captés, corrompus, les droits et les libertés individuels ont été violemment balayés, sans que les personnes concernées aient eu les moyens de les défendre. C'est ce que nous avons constaté avec la précarisation du monde du travail, à l'échelle mondiale, au cours des dernières décennies : aujourd'hui, il est de plus en plus difficile d'obtenir un emploi avec un minimum de droits du travail garantis, alors que ceux-ci étaient des conquêtes historiques de la classe ouvrière.

 

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Le besoin impérieux de valoriser le collectif nous amène à reconsidérer l'individuel, qui ne saurait être annulé : le collectif doit être un véhicule permettant aux intérêts individuels d’avoir une meilleure chance d’exister. Ainsi, les choix biographiques doivent être situés à la lumière de la trame collective, ce qui n'est pas toujours simple. Julio Cortazar l'a fait avec une acuité exemplaire lorsque, en mars 1980, à la Casa de las Américas, il déclara : « Je n'ai caché à personne ma conviction qu'en ce moment l'horizon critique devrait s'ouvrir davantage à Cuba, que les médias – comme certains dirigeants l'ont déjà souligné – restent encore en-deçà de ce qu'ils pourraient être à l'heure actuelle, et qu'il y a un certain nombre de choses qui pourraient être faites et qui ne se font pas ou qui pourraient être mieux faites. Mais je fais ces critiques en partant toujours d’un sentiment qui est pour moi la joie de la confiance, je les fais en voyant et en vivant la quantité prodigieuse de choses positives que la Révolution cubaine a accomplies dans tous les domaines et, surtout, je les fais sans m'ancrer stupidement dans ce que je suis, à savoir un écrivain, sans m’enfermer dans mon critère exclusif d'intellectuel au moment où tout un peuple, contre vents et marées, avec ses erreurs et ses faux pas, est un peuple infiniment plus digne de sa cubanité qu'à l'époque où il végétait sous la coupe de régimes aliénants et exploiteurs. »

 

Le peuple dont parle Cortazar est précisément le sujet collectif du processus historique que fut la Révolution cubaine. Et quand je dis peuple, je ne fais pas allusion à un bloc homogène. Penser de cette façon est intenable. Le peuple cubain est hétérogène dans ses conditions de vie et dans ses désirs, le nier aujourd'hui n'aurait aucun sens. Qu'est-ce qui définit alors ce sujet collectif qui se fait sentir quand il défile sur la Place, approuve une Constitution ou ignore l' « opposition » à Cuba ? Peut-être est-ce parce qu'un consensus structurant continue d'exister sur la base de certains principes fondamentaux qui ont été construits de pair avec le sentiment de cubanité et d'identité nationale (d'où son poids), à travers un processus historique complexe de luttes, de résistances, de revendications, de grands sacrifices et de dévouement, prix à payer pour réaliser un désir : la souveraineté de la nation cubaine et la défense d'un système considéré comme plus juste dans la mesure où il garantit de manière universelle et inaliénable un ensemble de droits collectifs, c'est-à-dire à tous et à toutes de manière égale, et dont l'efficacité en ce sens a été présente ces derniers temps, lorsque des vies portant noms et prénoms ont été sauvées, au-delà des statistiques.

 

C'est le plus grand obstacle auquel se heurte « l'opposition » à Cuba. Une « opposition » fabriquée depuis Washington, dont les intérêts restent en dehors du consensus collectif à Cuba, dans la mesure où ils sont liés aux intérêts économiques de groupes de pouvoir auxquels le peuple ne s'identifie pas, est dans l’incapacité de déclencher une mobilisation sociale. En définitive, il n'a pas existé une « opposition » cubaine qui n’ait pas été fabriquée aux États-Unis. Il ne s’agit pas d’un discours paranoïaque sur l'ennemi, c'est une réalité qu’ils reconnaissent eux-mêmes. La presse privée et les autres acteurs politiques à Cuba sont financés par certaines des organisations les plus discréditées et les plus nuisibles de la droite internationale. Il serait même nécessaire de nous préparer à un contexte dans lequel cet élément pourrait devenir de plus en plus présent.

 

Avec la montée des réseaux sociaux, « l'opposition » cubaine diversifie son visage et nous ne sommes plus seulement confrontés à ces groupes de Miami qui perpétuent leur récit de haine, mais de nouveaux acteurs et des scénarios entrent en scène à l'intérieur même de l'Île, bien que formés et alimentés de l'extérieur. Ils jouent tout le temps avec les symboles qui ont une valeur dans l'imaginaire collectif et rassemblent autour des problèmes sociaux réellement existants. Bien sûr, je ne parle pas de ceux qui, en dehors des médias de l'État, mais en marge du financement étranger, publient sur Internet des matériaux de qualité intéressante, dont la perspective critique sur la société cubaine actuelle vient enrichir le débat sur notre réalité à partir de positions, parfois, profondément marxistes et décolonisatrices, qui apportent une contribution et ne détournent en rien le débat.

 

Ces derniers temps, la perception du droit de décider de la chose publique s’est accrue à Cuba : les Cubains débattent de n’importe qu’elle question de la vie nationale, depuis une décision architecturale locale jusqu'à ce qu'il faut faire des frontières de tout un pays. Certaines voix profitent de ce contexte pour manipuler l'opinion publique dans les médias à propos de la gestion de l'État et de toutes ses institutions ; nous ne pouvons pas ignorer cette réalité. Mais il est également vrai que tout ne se résume pas à cela, et malgré les semeurs de haine, il existe un sentiment de défense du bien commun. La nécessité d'une gestion gouvernementale au niveau local qui approfondirait les mécanismes de participation populaire, et ferait de la consultation, de la transparence et de la l’information opportune sur les processus décisionnels sa philosophie de travail, s'impose comme un élément consubstantiel au développement du socialisme.

 

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En mars 2020, le Programme national contre le racisme et la discrimination raciale a été annoncé et récemment l'adoption cette année d'un décret-loi sur la protection des animaux. Et il faudra continuer à créer des plates-formes de travail pour analyser, débattre et construire des alternatives face aux problématiques présentes dans la société cubaine actuelle, lesquelles permettront d'approfondir le caractère démocratique et juste du système politique à Cuba. Cela ne pourra pas se faire en marge du socialisme. À l’heure actuelle, le capitalisme exacerbe chacune de ces problématiques dans le monde. La transition socialiste ne les résout pas de manière naturelle ou spontanée, comme quelque chose d'inhérent en soi, mais elle crée de meilleures conditions pour que ces problématiques soient analysées, débattues et qu’un travail soit mené sur ces questions. Ces plateformes devront être inclusives et transparentes visant la construction de dialogues et de consensus. Lorsque les causes sont justes, elles trouvent une place au sein de la Révolution et de ses institutions. C'est peut-être ce à quoi Fidel faisait référence lorsqu'il a déclaré qu'il devait y avoir de la place pour tous dans la Révolution.

 

Personne payé depuis l'étranger pour changer Cuba n'a présenté de proposition décente au peuple. Se battre sans relâche pour que les Cubains poursuivent leur vie au milieu des conditions les plus défavorables, alors que Cuba est un pays pauvre, sans sacrifier une once de souveraineté, c’est une proposition digne de ce peuple. C'est peut-être à cela que Fidel faisait référence lorsqu'il affirmait : « au sein de la Révolution, tout, et contre elle rien. » Bien que beaucoup de choses, comme le disait Cortazar, – ce que nous, les révolutionnaires, reconnaissons –,devraient être mieux faites en faveur de ce sujet collectif, afin que l'individuel ait des possibilités d’acquérir de plus en plus de plénitude.

 

http://fr.granma.cu/cuba/2020-07-24/cuba-et-la-relation-complexe-entre-lindividuel-et-le-collectif