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Médias : Des instructions pour couvrir les événements

16 Janvier 2021, 18:21pm

Publié par Bolivar Infos

Dans Full metal jacket, le film de Stanley Kubrick sur le Vietnam, il y a une scène dans laquelle l'officier étasunien chargé de la presse pendant la guerre donne des instructions aux journalistes sur la façon de couvrir les événements sur le terrain

 

Auteur: Iroel Sanchez | informacion@granmai.cu13 janvier 2021 11:01:14

 

Dans Full metal jacket, le film de Stanley Kubrick sur le Vietnam, il y a une scène dans laquelle l'officier étasunien chargé de la presse pendant la guerre donne des instructions aux journalistes sur la façon de couvrir les événements sur le terrain. Aucune place pour le moindre faux-pas, de la façon de photographier un chanteur et une actrice qui arriveraient pour remonter le moral des troupes, jusqu’au mot exact pour chaque type de personne, du côté de l'ennemi ou du sien, y compris si ceux qui fuient la guerre doivent être appelés « évacués » ou « réfugiés ». Les moindres détails sont précisés pour chaque couverture et chaque rapport. Plus tard, dans la guerre d'Irak, les mêmes que Kubrick situait à Saigon, seront appelés « journalistes embarqués ».

 

Cela peut coûter très cher aux non-embarqués, indépendants du commandement étasunien, qui tentent de couvrir la guerre en dehors des troupes. Ainsi, le premier jour de l'arrivée de l'armée étasunienne à Bagdad, lors de la guerre de 2003, les journalistes assurant la couverture depuis l'hôtel Palestine en ont très vite eu la preuve : un char de l'armée étasunienne les a mis en ligne de mire et deux cameramen ont été tués, dont l'Espagnol José Couso.

 

Il n'y a jamais eu de justice pour Couso. En premier lieu, le gouvernement de droite du PP faisait partie de la coalition qui, contre l’avis de l'onu, a envahi l’Irak, puis le gouvernement « de gauche » du psoe a retiré ses troupes de ce pays, mais les instructions qu'il a reçues du Département d'État, répertoriées dans Wikileaks prouvent que le procureur général espagnol, Candido Conde-Pumpido, de même que le procureur général de l'Audience nationale espagnole, Javier Zaragoza, ainsi que la vice-présidente sociale-démocrate de l'époque, Maria Teresa Fernandez de la Vega, se mirent d’accord avec l'ambassade des États-Unis pour clore l'affaire. Tel est le multipartisme unanime lorsqu'il s'agit de questions qui intéressent l'empire.

 

À propos de Wikileaks, nous sommes au courant de la persécution et des mesures arbitraires de toutes sortes promues successivement depuis la Maison-Blanche par les Républicains et les Démocrates contre ce projet véritablement indépendant. Peut-être devrait-on espérer que des philanthropes comme George Soros et son Open Society, qui ont parrainé des médias et des « laboratoires d’idées » pour Cuba au nom des libertés d'information et d'expression, aient une attitude différente. Or, on peut lire dans le livre Inside Wikileaks, de l'ancien collaborateur de Julian Assange, Daniel Domscheit-Berg : « Julian (Assange) s’est entretenu avec un représentant de l'Institut Open Society (osi) de George Soros, qui lui a demandé d’où nous obtenions les fonds de Wikileaks, et il a laissé entendre que l'osi subventionnait des projets comme le nôtre. Selon Julian, il s'est également intéressé à nos besoins et a déclaré que nous ne devions pas être modestes. Pour autant que je sache, nous n'avons rien obtenu non plus ». C'est ainsi que cela se passe avec le pouvoir, gouvernemental ou non, mais réellement existant, lorsque vous dites ce qu'ils ne veulent pas que cela soit dit ».

 

Et ce qu’ils veulent que vous disiez ? Le militaire qui, dans Full Metal Jacket, donne les ordres aux journalistes est un officier des forces armées étasuniennes, mais comme l'a rapporté John Stockwell, l'officier de la cia chargé de travailler avec la presse, lequel est resté à Saigon presque jusqu'à ce que les derniers Étasuniens soient héliportés depuis le toit de leur ambassade, – des images qui sont devenues emblématiques –, le travail de commander et de publier des articles dans les grands médias, les maisons d'édition et les agences de presse est une activité que l'Agence a toujours exercée, en utilisant des journalistes et des écrivains rémunérés, ou en les fabriquant et en ne demandant ensuite que leur signature.

 

Dans une longue interview que nous publierons bientôt dans le blog La pupila asombrada, Stockwell, qui était également responsable de l'opération de propagande de la cia pendant l'intervention étasunienne pour la médiation de l'indépendance de l'Angola, raconte comment il a fabriqué des fausses nouvelles sur les troupes cubaines qui s’y trouvaient, en les publiant dans un journal de la Zambie voisine, où l'agence afp les a transformées en dépêches qui ont ensuite généré des publications dans les médias en Europe et aux États-Unis. De même, l'ex-officiel de l'Agence relate la publication de textes complets dans ce but dans le Time magazine et le Washington Post, ainsi que la rédaction de nombreux livres sur commande qui restent encore, sans être identifiés comme de la propagande payée par la cia, dans d'importantes bibliothèques aux États-Unis.

 

On pourrait dire que les histoires ci-dessus datent d'il y a longtemps, et que ce n'est plus ainsi, qu'elles ont changé avec la maîtrise à travers les réseaux sociaux sur l'internet et la concentration croissante de la propriété des médias, rendant inutile une intervention aussi envahissante ; mais il est très difficile de changer de méthode quand on agit en toute impunité.

 

Déjà dans cette décennie, le journaliste allemand Udo Ulfkotte, qui a travaillé pendant 17 ans au grand quotidien Frankfurter Allgemeine Zeitung, dénonçait dans un livre de 2014 intitulé « Journalistes achetés », des actions très similaires à celles décrites par Stockwell. Ulfkotte parle de l'ambassade des États-Unis à Berlin qui envoie des paiements aux principaux médias allemands, et révèle une liste de fondations et d'organisations « non gouvernementales » étasuniennes et européennes, et de journalistes qui y participent. Il s'agit notamment du Fonds Marshall, du Pont de l'Atlantique, de l'American Academy et de l'Aspen Institute, entre autres.

 

Le journaliste allemand détaille les sujets sur lesquels il a été chargé d'écrire, en particulier les campagnes de presse sur la Russie, la Libye et l'Ukraine, dans lesquelles les services de renseignement allemands et étasuniens lui ont remis des textes sur lesquels il n'a apposé que sa signature. Toujours dans une interview, Ulfkotte a expliqué ce qui peut arriver à quiconque refuse de coopérer, avec des exemples de situations de travail de ses collègues. Mais le témoignage le plus puissant est celui de sa propre vie, qui s'est terminée par une crise cardiaque, alors qu'il n'avait que 56 ans, après avoir signalé à plusieurs reprises des menaces de mort et des raids d’agences de sécurité dans son appartement.

 

Nous en avons appris très peu sur ce sujet dans la grande presse occidentale, ni sur les attaques répétées auxquelles sont soumis les artistes, les journalistes et les intellectuels cubains par des médias financés depuis les États-Unis pour qu’ils se plient à une certaine position politique, mais on peut imaginer ce qui se passerait si un cas comme celui d'Ulfkotte se produisait à Cuba.

 

La campagne de haine déclenchée sur Internet contre les musiciens qui ont participé au clip vidéo Con Cuba no te metas est un exemple du fonctionnement d'une machinerie de censure qui, d'une part, dans les grands médias, ne s'intéresse aux artistes et intellectuels cubains que s'ils « protestent contre le gouvernement » et passe sous silence un fait de valeur culturelle et politique mené par des personnes à la trajectoire artistique reconnue, tandis que la machine de guerre médiatique, surtout, financée contre Cuba par les États-Unis, les calomnie, les insultes et les attaques. L'une des personnes attaquées m'a écrit face à une telle situation : « les attaques qui m'ont été lancées dernièrement, organisées, coordonnées et disant la même chose, il est logique qu'elles répondent toutes à une organisation dirigeante. S'il me restait un doute, ils se sont chargés de le dissiper. »

 

Les nouvelles, à l'exception des catastrophes naturelles, ne sont pas spontanées, et même ceux-ci sont toujours interprétées et couvertes par la presse avec une intention politique. Il est clair que l’on impose un agenda au monde, qui passe des médias d'élite (cnn, The New York Times...) jusqu’au journal d’une petite ville de province.

 

Quiconque cherche à changer l’agenda doit être prêt à perdre des sources de financement et d’annonceurs. Et si cela ne suffisait pas, il y a les dénonciations, les poursuites et les campagnes de diffamation. Dans l'environnement latino-américain, d'honorables et très rares exceptions, comme La Jornada au Mexique, confirment la règle qui dicte la mort, annoncée et survenue, de journaux dissidents comme O Diario au Portugal (avec plus de mille heures de procès devant les tribunaux) ; Liberacion, en Espagne (économiquement étouffé par les banques et les distributeurs), Egin, au Pays basque (criminalisé et fermé par le gouvernement de José Maria Aznar sous la menace d'une arme), pour ne citer que trois exemples de la manière dont fonctionne la liberté d'expression pour ceux qui recherchent une réelle indépendance. Noam Chomsky a expliqué, il y a longtemps, les trois filtres qui décident du contenu des médias : les propriétaires, les annonceurs et les sources. Si quelqu'un en doute, un livre récent de l'ancien rédacteur en chef du journal espagnol El Mundo, avec des témoignages impressionnants, bien que prévisibles, s'est chargé de le confirmer.

 

Les paroles de Fidel à propos de notre presse sont encore une aspiration : « il doit y avoir la plus grande liberté pour que le peuple utilise ces médias en faveur des intérêts de la cause, en critiquant sévèrement tout ce qui est mal fait. Je crois que plus il y a de critiques au sein du socialisme, mieux c'est... » Mais c'est dans la nôtre, et non dans celle des États-Unis, que l'on paie pour que le pays cesse d'appartenir aux Cubains et devienne le leur. Un journalisme indépendant est-il possible sans un pays indépendant ?

 

Avec 50 millions de dollars par an budgétisés – uniquement publiquement – par le gouvernement des États-Unis pour faire de la propagande contre Cuba, alors qu'il n'a cessé de proclamer durant ses 12 administrations l'objectif de changer le régime en place sur l'Île, est-il possible de penser que ce que Stockwell et Ulfkotte ont dit ne se produira pas avec la production « informative » sur les questions cubaines ?

 

Malgré cela, les participants à la toile d’araignées de propagande financière contre Cuba parlent de leur indépendance. Comme l'a récemment recommandé le philosophe argentin Néstor Kohan, ils devraient lire Frances Stonor Saunders, auteur du livre La cia et la guerre froide culturelle. Stonor Saunders définit la guerre psychologique comme « la mise en œuvre planifiée par une nation de la propagande et des activités non guerrières qui promeuvent des idées et des informations visant à influencer les opinions, les attitudes, les émotions et les comportements de groupes étrangers d'une manière qui favorise les réalisations et les objectifs nationaux ». Rien n'est plus éloquent que lorsqu'il cite l'un des responsables de la cia qui définit la « forme de propagande la plus efficace » comme celle où « l'individu agissait dans le sens attendu, pour des raisons qu'il croyait être les siennes. »

 

Tout n'est pas aussi explicite que l'envoi d'enveloppes d'argent. Ulfkotte affirme : « Ils ne viennent pas vous dire : "Nous sommes la cia, voulez-vous travailler pour nous ?" Non, ils vous invitent à découvrir l'Amérique, ils paient tous vos frais et vous êtes de plus en plus corrompus... » on n’achète pas seulement avec de l'argent, mais aussi en finançant des célébrités avec des voyages, des interviews, des prix et des invitations à des événements qui vous font vous sentir important, en applaudissant votre « rébellion », votre « indépendance » et votre « objectivité », surtout si on vous convainc que votre pays « a besoin de nouveaux dirigeants » et que vous pouvez être le prophète du changement, le Vaclav Havel cubain.

 

Stonor Saunders a déclaré catégoriquement lors d'une conférence à la Foire du livre de La Havane : « Cela n’a pas de sens de discuter de ces définitions, elles sont basées sur des documents du gouvernement et fournissent les principaux arguments de la stratégie de la guerre froide culturelle. » Mais certains peuvent préférer la toile rouge aux lettres dorées qui préside à la scène de Full Metal Jacket que j'ai décrite au début de cet article : « Premier arrivé, dernier à savoir. »

 

http://fr.granma.cu/cuba/2021-01-13/lindependance-des-derniers-a-savoir