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Bolivie : La victoire symbolique

16 Mai 2022, 18:07pm

Publié par Bolivar Infos

Par Virginia Gonzales Salguero

 

Pendant les 20 dernières années, des transformations profondes ont fait irruption et bouleversé les représentations et les façons de concevoir, de percevoir, de sentir et de penser des secteurs sociaux et des classes subalternes qui constituent la société bolivienne.

 

Les références au monde symbolique, cependant, ont été abordées de façon limitée et constituent un domaine vital de réflexion et de confrontation dans le processus historique actuel.

 

Si nous prenons en compte qu’il « est facile de faire une révolution en profitant de la crise néolibérale, il est plus difficile de détruire l’ordre néolibéral dans l’esprit, dans la parole, dans l’éthique, dans la façon d’organiser la vie quotidienne, dans le sens commun1. » et que « le pouvoir symbolique, c’est-à-dire, le pouvoir de constituer le fait en l’énonçant, d’agir sur le monde et d’agir sur la représentation de celui-ci ne réside pas dans les « systèmes symboliques » sous la forme d’une « force illocutoire2 », on vérifie à l’intérieur et par l’intermédiaire d’une relation définie qui donne origine à la croyance dans la légitimité des mots et des personnes qui les prononcent et opère seulement dans la mesure où ceux qui l’expérimentent reconnaissent ceux qui l’exercent . » (Bourdieu, 1995 page 106)

Par conséquent, la valeur de la représentation du pouvoir des mots dits (le pouvoir symbolique du discours) ne dépend pas seulement de l’acte de faire un discours, elle dépend de la légitimité de ceux qui le diffusent face à ceux qui accordent cette légitimité à ceux qui font le discours.

 

Dans le cadre du discours de Gonzalo Sanchez de Lozada, représentatif du néolibéralisme en Bolivie, celui-ci avait un pouvoir symbolique à cause de la légitimité qu’il détenait face à ceux qui lui conféreraient cette légitimité. Des éléments comme l’importance du FMI dans les décisions concernant l’économie bolivienne, l’importance de « l’aide » nord-américaine (USAID, DEA, etc.), les conditions dans lesquelles se sont établis, à ce moment-là, les contrats avec les transnationales, la réduction de l’État à sa plus simple expression, la prémisse de la privatisation des entreprises nationales, l’extinction des entreprises nationales, les « avantages » économiques de la « relocalisation » des travailleurs, la flexibilisation du travail (qui permet aux patrons d’exploiter le travailleur), etc.… c’est-à-dire d’un ensemble d’idées forces qui constituent l’armature ou le corps systématique du discours néolibéral en configurant un discours défini par des intérêts spécifiques et orienté pour qu’il bénéficie aux transnationales et a un infime secteur privilégié de la société bolivienne.

 

Ce qui est sordide dans ce discours s’est matérialisé dans la cruauté de l’application du programme d’ajustement structurel (PAS) qui a frappé impitoyablement la majorité des Boliviens. Il a eu une large légitimité, une large acceptation et un large succès dans les années 80 et 90 du siècle dernier dans les secteurs hauts, moyens et même chez des gens de la « gauche » pragmatique et paradoxalement, chez des personnes touchées par l’exécution pratique de ce discours.

 

Pourquoi prendre comme exemple un politicien aussi éloigné de nous que Sanchez de Lozada qui ne fait plus partie depuis longtemps de la scène politique bolivienne ?

 

C’est simple, actuellement, parmi les politiciens néolibéraux, on n’en voit aucun qui possède la force du pouvoir symbolique ou la capacité de mobilisation.

 

En ce qui concerne la représentation symbolique de la droite déplacée, bouffée par les vers, décatie et affaiblie, aujourd’hui, c’est l’église catholique qui l’exerce mais, en plus des corporations, des entreprises médiatiques qu’on appelle aussi presse de droite, liées aux intérêts des propriétaires terriens exportateurs d’aliments, des banques, des grands commerces d’importation et d’exportation et des transnationales.

 

La puissance symbolique, qui peut être prédominante mais jamais absolue, à été arrachée par le secteur populaire indigène de Bolivie constitué de sujets sociaux du processus historique actuel qui a débuté en 2006 sous la présidence d’Evo Morales, composé de mouvements sociaux populaires et paysans, de syndicats de travailleurs organisés dans le Pacte d’Unité, d’assemblées de voisins, de la COB, etc...

 

Cette puissance symbolique du discours qui a déplacé la légitimité du discours néolibéral, qui a troublé la « normalité de l’ordre politique » et de l’activité politique a installé la poussée d’une nouvelle dynamique politique entre le secteur coopté par la version néolibérale et la position émergente de larges secteurs populaires qui, au moment d’insérer dans l’activité politique leurs propres codes de vie et d’organisation, renversent le tableau de l’organisation sociale en assumant le pouvoir et la conduite du gouvernement du pays. Il ne s’agit pas seulement de nouvelles visions, de nouveaux codes, de nouvelles significations, de nouvelles pratiques politiques et d’un ensemble constitué par la pluralité symbolique des peuples originaires.

 

Les peuples indigènes originaires de Bolivie « ont une identité, une culture, un mode de vie, des façons de produire, une sagesse, des savoirs, une pensée, une histoire, une vision du cosmos et une perception du cosmos propres qui ont survécu à l’avalanche de la modernité amenée par la colonie. »

 

Cette vision, ces pratiques et ce discours « ne représentaient pas une menace pour le pouvoir constitué mais que se passe-t-il quand les peuples des communautés se constituent en Gouvernement ou en partie d’un Gouvernement qui les représente, qui les reconnaît et encourage la reconnaissance politique, économique et culturelle de la diversité que ces communautés représentent, qui reconnaît leur justice communautaire, les codes de cohabitation et tout ce qu’elles représentent comme un bastion de civilisation ? »

 

L’émergence d’Evo Morales en tant que dirigeant d’un projet alternatif et émancipateur en a fait le sujet d’un discours légitime soutenu par des actions pratiques et politiques dans la mesure où il a réussi une coordination vertueuse avec la conscience collective des secteurs majoritaires du pays qui se traduit par l’existence d’Indiens qui non seulement se sentent maîtres de leur pays mais sont prêts également à le gouverner.

 

En résumé, que signifie ce remplacement du domaine du symbole ? Il signifie de cruelles luttes et des affrontements acharnés, évidemment, mais, si on oublie ce qui a été indiqué et qui va au-delà, il constitue le fondement du changement du type de société secouée dans ses fondations et dans les conceptions modernes qui la soutiennent, ces sociétés, non seulement ne fonctionnent pas et ne sont pas possibles sans l’exclusion, sans l’invisibilité, le rejet et la pauvreté de la majorité des gens mais, de plus, ce sont des conditions indispensables pour que cette sorte de société puisse exister. Tout cela a subi un tremblement de terre.

 

Traduction de Françoise Lopez pour Bolivar infos 

NOTES de la traductrice:

1(Garcia Linera , discours de Caracas)