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Colombie : Surprises, désagréments et optimisme de la volonté

31 Mai 2022, 21:30pm

Publié par Bolivar Infos

Gustavo Pétro, le candidat du progressisme et de la gauche a obtenu une large victoire mais moins large que ce qu’on espérait. Maintenant, il devra affronter au ballottage Rodolfo Hernández, le « Trump créole » qui a déjà reçu le soutien de l’uribisme qui est arrivé en troisième position.

 

L’animatrice a fait des prouesses pour inventer une ferveur qui n’existait pas. Dans le bunker du Pacte Historique, les gros visages impossibles à dissimuler dominaient l’ambiance au-dessus de l’effort enthousiaste d’un groupe de militants qui agitait à chaque instant le « Oui, on peut. » Dans les environs du luxueux hôtel Tequendama, quelques 200 sympathisants suivaient sur un écran le discours de Gustavo Pétro sans la chaleur et la couleur qu’on prévoyait quelques heures plus tôt. Il n’y a pas eu de fête ni coups de klaxons dans les rues de Bogotá malgré le résultat inédit : pour la première fois dans l’histoire de la Colombie, une coalition du progressisme et de la gauche avait réussi à obtenir une victoire écrasante et devenait la première force politique.

 

Deux facteurs ont amené au premier plan le verre à moitié vide et occulté le verre à moitié plein. Les 40,3 % obtenus ont été considérablement inférieurs à ce qu’on espérait (il y avait même beaucoup de gens qui se faisaient des illusions et pensaient qu’il obtiendrait 50 % et gagnerait au premier tour). Mais surtout, ce à quoi on s’attendait c’était à ce que le ballottage se fasse avec le candidat uribiste Federico Gutierrez qui finalement a été troisième et non avec ce phénomène inattendu de Rodolfo Hernández.

 

Les calculs sur les résultats finaux placent le binôme Pétro–Francia Marquez devant une situation ardue. Si on ajoute les 28,1 % d’Hernández et les 23,9 % de Gutiérrez, on obtient 11 000 000 de voix, c’est-à-dire 5 000 000 de plus que celles qu’a obtenu le Pacte Historique.

 

Dans la composition de la concentration dans la rue prédominaient les visages de jeunes et des femmes. Certains témoignages recueillis apportaient les premières analyses à chaud et en général, évitaient le triomphalisme. « Nous savions que changer ce pays n’était pas une tâche facile. Ici, la gauche a toujours été diabolisée et il y a eu une campagne très rude des médias pour installer la peur en disant des mensonges sur nos candidats, » déclare Jazmín, une travailleuse sociale militante de quartier. Oscar, un professeur d’université, admet : « il ne faut pas s’y tromper, c’est foutu, maintenant ce sera tous contre Pétro. Il nous faut travailler dur pendant ces trois semaines et convaincre ceux qui ne sont pas allés voter. »

 

C’est grâce chez les nombreux abstentionnistes que Pétro pourrait remonter et perdre son désavantage numérique. La participation a été de 54 %, plus ou moins la participation habituelle en Colombie (le vote n’est pas obligatoire) et pour le ballottage, les possibilités d’interpeler une partie de cet électorat historiquement déçu augmentent.

 

L’autre facteur qui pourrait faire changer le scénario c’est si l’uribisme colle beaucoup à Hernández et lui provoque un effet piantavotos1 à cause du discrédit que suscite cette force associée aux acteurs narco–paramilitaires mais aussi à la crise économique qui s’est aggravée sous la gestion d’Ivan Duque, un adepte de l’ancien président Alvaro Uribé.

 

« Nous n’allons pas mettre en danger la Colombie ni notre famille ni nos fils et c’est pourquoi nous voteront pour Rodolfo le 19 juin prochain, » a annoncé ce soir même le candidat uribiste. Le patron vétéran devra être astucieux pour éluder ce baiser de l’ours.

 

L’autre donnée centrale de ces élections a été justement le déclin de l’uribisme, principal vecteur des élites colombiennes pendant ces 20 dernières années, la locomotive de cette machinerie de guerre responsable de tant de massacres, de « faux positifs » et d’assassinats de dirigeants sociaux. « Uribe paramilitaire, le peuple est déterminé » criait-on avec force lors de l’explosion sociale de l’année dernière, un fait qui a marqué le début de l’effondrement du régime uribiste et encouragé une candidature progressiste.

 

C’est ce que disait Pétro dans son discours de ce soir : « Le projet politique du président Duque et de ses alliés a été vaincu. Le vote total de la Colombie lance ce message au monde : une période s’achève, une ère s’achève. Le pays qui ne veut plus continuer avec les mêmes qui nous ont mis dans la situation douloureuse dans laquelle nous sommes a gagné. »

 

La mauvaise nouvelle, c’est que les classes dominantes ont montré à nouveau leur pouvoir de recyclage et fabriqué en très peu de temps une image de remplacement conforme à ces temps d’indigestion d’uribisme.

 

« Un peu vieux mais délicieux »

 

Ainsi se présente sur ses réseaux sociaux Rodolfo Hernández Suárez, le patron d’une entreprise de construction, 77 ans et ancien maire de Bucaramanga, dans le nord-est de la Colombie. Sa grande réussite a été de se connecter avec cette population déçue par les partis traditionnels en se présentant comme un outsider avec des slogans basiques et un discours anti corruption.

 

Il a eu une croissance vertigineuse pendant ces dernières semaines à partir de son action sagace sur tic-toc, du grand espace que lui ont donné les médias et de son soi-disant profil « ni de droite ni de gauche. » Presque sans présenter de propositions de gouvernement, sans réaliser d’actions publiques et sans assister aux débats présidentiels, le « Trump créole » est arrivé au ballottage et semble même être favori. « Aujourd’hui, le pays de la politicaillerie et de la corruption a perdu, » a-t-il écrit ce soir sur ses réseaux sociaux.

 

Hernández a construit le son personnage dans un style familier et agressif, en provoquant des polémiques comme quand, alors qu’il était maire, il a donné une gifle à un conseiller devant les caméras. Ou quand il a avoué qu’il était un admirateur d’Hitler. Il cache aussi sa rhétorique machiste et misogyne : « La femme qui se mêle de gouverner les gens ne me plaît pas. Il est bon qu’elle fasse des commentaires et soutiennent depuis sa maison, »a-t-il déclaré lors d’une interview. 

 

Il a également fait un faux pas extraordinaire en ne connaissant pas l’existence d’une province de l’Occident de la Colombie alors qu’un sympathisant qui s’était approché de lui lui demandait de saluer le département de Vichada. « Pour Vichada ? Qu’est-ce que c’est ? » Ce qui est tragi-comique dans cette affaire, c’est qu’Hernandez à été le candidat qui a obtenu le plus de voix dimanche à Vichada…

 

Fin ouverte

La gauche colombienne a eu une élection historique. Pétro a obtenu presque 5 000 000 de voix de plus qu’au premier tour de 2018 (de plus, pour la première fois, ce sera la première minorité au Congrès). Mais les fortes attentes préalables ont laissé un goût amer et un immense défi face au ballottage du 19 juin.

 

Mais la politique ne s’accorde pas bien avec les mathématiques et souvent, Il faut revenir à cette célèbre maxime attribuée à Antonio Gramsci : affronter le pessimisme de la raison avec l’optimisme de la volonté.

 

Traduction de Françoise Lopez sur Bolivar infos

NOTE de la traductrice:


1Politique qui, par sa conduite ou sa mauvaise image publique, fait perdre des voix à son parti.

 

Source en espagnol :

https://www.resumenlatinoamericano.org/2022/05/30/colombia-elecciones-sorpresas-sinsabores-y-el-optimismo-de-la-voluntad/

URL de cet article :

http://bolivarinfos.over-blog.com/2022/05/colombie-surprises-desagrements-et-optimisme-de-la-volonte.html