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Cuba : Les interprétations paradoxales de la Révolution Cubaine en Argentine

9 Octobre 2022, 17:25pm

Publié par Bolivar Infos

 

 

Le 9 octobre était assassiné à  La Higuera, Bolivie, Ernesto Che Guevara, alors qu'il tentait d'amener la révolution en Amérique du Sud. Médecin, homme politique et guérillero révolutionnaire, il a été commandant de l'armée révolutionnaire qui a renversé le dictateur    Fulgencio Batista, le 31 décembre 1958. Après le triomphe de la Révolution, il a été la main droite de Fidel Castro.

 

Nous reproduisons ici la correspondance entre Ernesto Guevara et Ernesto Sabato, un an après le triomphe de la Révolution cubaine. Dans sa lettre, Ernesto Sabato lui parle des interprétations paradoxales de la Révolution Cubaine en Argentine : elle avait été reçue avec allégresse par une oligarchie et des intellectuels qui assimilaient le dictateur cubain Fulgencio Batista au général Juan Perón et voyaient en Fidel Castro une version de la « Révolution Libératrice. »

 

1er février 1960

Au Commandant Ernesto Che Guevara

 

Cher Guevara,

 

Lors de son voyage à Buenos Aires, le journaliste R. Walsh nous a expliqué minutieusement et avec enthousiasme l’exploit que vous avez réalisé (…) C'est précisément cela qui m'incite à vous écrire cette lettre pour que vous, en tant que chef de la Révolution Cubaine et en votre qualité d'Argentin, puissiez aider à une meilleure compréhension du problème qui nous touche mutuellement et pour que le mouvement cubain ait dans notre patrie la répercussion populaire qu'il devrait avoir. Schématiquement, ce problème a certaines caractéristiques qui demandent à être analysées : (…)

 

La Révolution Cubaine a été saluée bruyamment par l'oligarchie argentine dans sa totalité parce qu'elle voyait en elle la poursuite ou l'équivalent de la révolution de 1955 contre le péronisme. L'utilisation abstraite et ambigüe de mots comme « liberté » et « tyrannie » a donné ce résultat paradoxal. La même cause qui a amené tant d’intellectuels argentins à se situer contre l'authentique peuple argentin.

 

Comme conséquence inévitable de ce qui précède, l’immense majorité du peuple travailleur a pris position contre vous. On peut lire dans des quartiers ouvriers du Grand Buenos Aires d’énormes pancartes qui disent « Vive Péron, mort à Fidel Castro. »

 

Avec le déroulement des événements cubains et surtout avec l'application de mesures sociales « communistes », les dames de notre oligarchie et les autorités de notre démocratie craignent de plus en plus de s'être trompés et on peut déjà en entendre beaucoup soutenir que Castro va devenir un nouveau Péron. Par malheur, les masses populaires n'expriment pas corrélativement l'inverse (c'est la confusion qui règne) et Castro continue à être par antonomase un libérateur du même genre que l'amiral Rojas.

 

Comment peut-on en être arrivé à une situation aussi ambiguë et même paradoxale ? L'analyse nous amènerait très loin et ne vaut pas la peine d'être faite ici. (…) Quand, à l'époque de notre fameuse Union Démocratique, tant d'intellectuels de « gauche »  ont marché à côté des conservateurs comme Santamarina et des dames de la société, nous devrions avoir soupçonné que quelque chose fonctionnait mal.

 

Quand, au moment où se produisait la révolution de 1955, j'ai vu de modestes bonnes pleurer  en silence, j’ai pensé que les arbres nous avaient empêché de voir la forêt et que les célèbres textes que nous avions lus sur les révolutions chimiquement pures nous avaient empêchés de voir de nos propres yeux une révolution sale (comme toujours, ce sont les mouvements historiques réels) qui se déroulait tumultueusement devant nous.

 

Ne croyez pas, Guevara, que je vous demande un examen ou un réexamen de notre problème argentin : je vous demande quelque chose que beaucoup d'entre nous ici sont train de faire en toute humilité.

 

Vous, comme moi, avez été l'un des étudiants et des intellectuels de gauche qui ont refusé la personnalité ambiguë et démagogique de Péron avec cette différence que vous, ensuite, êtes resté loin de notre réalité et que nous, par contre, avons vécu tout le processus, même le processus révélateur de la « Révolution Libératrice » (dans ce pays tout commence avec  des majuscules, passe ensuite aux minuscules  et enfin finit entre guillemets.) Quand les colonels d'origine nazi ont pris en charge le gouvernement en 1945, beaucoup d'entre nous qui étions anti fascistes avons condamné ce coup d'Etat, si je me réfère à ma propre personne, je dois dire que j'ai été expulsé de ma chaire et condamné à la prison pour désobéissance. Cela explique peut-être mon éloignement systématique d'un processus qui cependant est devenu de plus en plus populaire jusqu'à devenir le processus social le plus profond que notre patrie ait jamais expérimenté.

 

Je peux dire à ma décharge que je n'ai jamais été un antipéroniste du même genre que pourrait l’être, disons, Victoria Ocampo. (…)

 

Cela fait que jamais je ne prendrai contre le péronisme la position de notre oligarchie et de l'immense majorité de nos écrivains et intellectuels. J'ai toujours soutenu qu'il fallait faire la différence entre la personnalité du dirigeant et le mouvement qui s'était créé objectivement autour de lui. Les faits postérieurs (relâchement du régime, corruption, persécution injustifiée, tortures, etc.) qui s'achèvent finalement avec la fuite lâche et ignoble de Péron qui n'a pas été capable d'assumer devant son peuple le poste de chef authentique et valeureux ont confirmé une idée qui était correcte dans son essence.

 

Mais quoi qu'il en soit, ce qui est certain, c'est que beaucoup étaient, comme moi, contre le péronisme, c'est-à-dire, contre le peuple travailleur mais avaient, à cause de notre « gauchisme » ,  une position théoriquement populiste.

 

A présent, tout ce phénomène complexe ayant été clarifié par le temps, beaucoup d’écrivains ont engagé un processus de réajustement qui schématiquement consiste en ceci : le mouvement péroniste a eu des aspects négatifs et même néfastes du point de vue de la dignité humaine (servilité, corruption, persécution, tortures), la personnalité du Général Péron continue à être pour nous une personnalité tortueuse et corrompue mais le peuple péroniste, c’est le peuple travailleur et avec lui, nous devons mener le processus qui doit nous donner la définition de la libération économique et politique jusqu'à ses ultime conséquences ainsi que poser les bases de l'unité du continent latino-américain comme Bolivar et Saint Martin l’ont imaginée et comme les grandes puissances Impériales l’ont empêchée jusqu'à présent.

 

Dans cette perspective, il est facile de prévoir l’énorme importance qu’aurait un réexamen du mouvement cubain en relation avec le mouvement populaire de l'Argentine. Qui serait capable d'arrêter un processus combiné de cette envergure ? Vous, Guevara, par votre décision, par votre courage, par la clarté de vos idées que tous louent, pouvez être l'un des facteurs décisifs de cette nouvelle rencontre.

 

Recevez, avec l'expression de mon admiration la plus profonde, mon salut fraternel.

Ernesto Sábato
Santos Lugares, Argentina.

 

La Havane, 12 avril 1960
Année de la Réforme Agraire

A Mr. Ernesto Sábato

 

Cher compatriote,

 

Il y a peut-être 15 ans, quand j'ai rencontré un de vos fils qui devait avoir environ 20 ans et sa femme à cet endroit dont je pense qu’il s’appelait  Cabalango, à Carlos Paz, et ensuite quand j'ai lu votre livre « Un et l'univers » qui m'a fasciné, je ne pensais pas que ce serait vous, possesseur de ce qui pour moi était le plus sacré du monde, le titre d’écrivain, qui me demanderait avec le passage du temps une définition, une tâche de nouvelle rencontre, comme vous l'appelez, sur la base d'une autorité abandonnée à cause de certains faits et de beaucoup de phénomènes subjectifs.

 

Je ne suis revenu sur ces faits que pour vous rappeler que j'appartiens, malgré tout, à la terre sur laquelle je suis né et que je suis toujours capable de ressentir profondément toutes ses joies, tous ses espoirs et aussi ses déceptions. Il serait difficile de vous expliquer pourquoi « cela » n'est pas la Révolution Libératrice. Je devrais peut-être vous dire que j'ai vu les guillemets au mot que vous dénonciez dans les jours mêmes où cela a commencé et que j'ai identifié ce mot comme le même qu’on trouvait dans un Guatemala qui a fini par abandonner, vaincu et presque déçu. (…) Nous ne pouvions pas être « libératrice » parce que nous ne faisions pas partie d'une armée ploutocratique mais que nous étions une nouvelle armée du peuple, qui s'était levé, en armes, pour détruire le vieux, que nous ne pouvions pas être « libératrice » parce que notre drapeau de combat n'était pas une vache mais, en tout cas, un fil de fer près d’une latifundia détruit par un tracteur comme l’insigne actuel de notre INRA. Nous ne pouvions pas être « libératrice » parce que nos bonnes pleuraient de joie le jour où  Batista s’est enfui de La Havane et aujourd'hui continuent à fournir des données sur toutes les manifestations et toutes les conspirations naïves des gens du Country Club qui sont les même gens du Country Club que vous avez connu là-bas et qui parfois ont été vos camarades de haine contre le péronisme.

 

Ici, la soumission des intellectuels a pris un aspect beaucoup moins subtil qu'en Argentine. Ici, les intellectuels étaient des esclaves tout court, pas déguisés en indifférents comme là-bas et encore moins déguisés en intelligents. C'était un esclavage simple, au service d'une cause honteuse, sans complication, ils vociféraient simplement. Mais tout cela n'est rien d'autre que de la littérature. Vous expédier, comme vous l'avez fait pour moi, un livre sur l'idéologie cubaine, c’est vous renvoyer à dans un an. (…)

 

Dans la Sierra Maestra, un dirigeant communiste qui nous avait rendu visite, admiratif devant tant d’improvisation et devant la façon dont tous les ressorts qui fonctionnaient pour leur compte s’ajustaient à une organisation centrale, disait que c’était le chaos le plus parfaitement organisé de l’univers. Et cette révolution est ainsi parce qu'elle a avancé beaucoup plus rapidement que votre idéologie antérieure. Après tout, Fidel Castro était candidat à un poste de député pour un parti bourgeois aussi respectable que pouvait l’être le Parti Radical en Argentine et qui suivait les traces d'un dirigeant disparu, Eduardo Chibás, dont nous pourrions trouver les caractéristiques identiques à celles d’Yrigoyen et nous, qui le suivions, étions un groupe d’hommes avec peu de préparation politique, seulement beaucoup de bonne volonté et une énorme honnêteté. (…)

 

Pendant que les situations externes s’aiguisent et que la tension internationale augmente, notre révolution, pour survivre, doit s’aiguiser une fois de plus, dans un cercle vicieux qui semble indiquer qu'elle va se rétrécir de plus en plus jusqu'à se rompre. Nous verrons alors comment nous sortirons de ce bourbier.

 

Ce que je peux vous assurer, c'est que ce peuple est fort parce qu'il a lutté, qu'il a vaincu et qu'il connaît la valeur de la victoire. Il connaît le goût des balles et des bombes et aussi le goût de l'oppression. Il saura lutter avec une entièreté exemplaire. En même temps, je vous assure qu'en ce moment, bien qu’il y ait un timide effort en ce sens, nous avons très peu théorisé et les événements, nous allons devoir les résoudre avec la souplesse que la vie de dans la guérilla nous a donnée. Je sais qu'aujourd'hui, votre arme d’intellectuel honnête tire vers où se trouve l'ennemi, notre ennemi, et que nous pouvons vous avoir là-bas, présent et luttant avec nous. Cette lettre a été un peu longue et n'est pas exempte de cette petite quantité d’affectation qu’on impose aux gens simples comme nous mais essaye de démontrer devant un penseur que nous sommes aussi ce que nous ne sommes pas : des penseurs. De toute manière, je suis à votre disposition.

 

Ernesto «Che» Guevara

 

Traduction Françoise Lopez pour Bolivar infos

 

Source en espagnol :

https://www.resumenlatinoamericano.org/2022/10/07/cuba-el-che-guevara-sobre-las-paradojicas-interpretaciones-de-la-revolucion-cubana-en-la-argentina/

URL de cet article :

http://bolivarinfos.over-blog.com/2022/10/cuba-les-interpretations-paradoxales-de-la-revolution-cubaine-en-argentine.html