Argentine: La crise argentine de 2001, un cas d'école des méfaits de la mondialisation néo-libérale
Françoise Lopez, 7 mars 2002
LA CRISE ARGENTINE : INTRODUCTION : Qu'est-ce que l'Argentine ?
L'Argentine couvre 2 780 000 km2, c'est à dire 5 fois la France. Mais dès le départ, l'Argentine est considérée comme un lieu de transit : en effet, les conquistadores qui la découvrent n'envisagent pas de s'y installer, ils en veulent seulement l'or. Au temps de la Colonie, les gauchos ne sont que des métis pauvres et fiers qui louent leurs services aux riches éleveurs de bovins qui possèdent de vastes « estancias ». Au XIX° siècle, toute la pampa humide est conquise sur les Indiens, liquidés sans pitié.
En 1879 commence la période des migrations vers l'Argentine :
paysans pauvres du « Mezzogiorno » italien,
de la Galice espagnole
du sud-ouest de la France,
juifs de Russie et de Pologne,
syrio-libanais,
croates.
En 1850, l'Argentine compte 800 000 habitants.
En 1914, ils sont 8 000 000
1 habitant sur 3 est étranger,1 sur 2 habite Buenos Aires mais l'intégration ne se fait pas. Longtemps, les Argentins se sont considérés comme des Européens transplantés plutôt que comme des Latino-américains ordinaires :
« Nous sommes le seul pays blanc au sud du Canada » déclarent-ils volontiers et ils rejettent l'ensemble des pays métissés du continent.
Il est impossible en Argentine d'acquérir de petites propriétés. Les immigrants, qui ne s'attachent pas à une terre qu'ils ne possèdent pas sont rejetés vers les villes où ils pratiquent le commerce, les petits métiers de l'artisanat, les professions libérales ou occupent des emplois dans la fonction publique. Ce prolétariat urbain et les différentes nuances des classes moyennes se retrouvent dans le parti Radical.
En 1916 a lieu la première élection au vote secret et obligatoire : les Argentins élisent le radical Hipolito YRIGOYEN. Buenos Aires devient une grande capitale moderne, de style européen.
L'Argentine exporte :
de la viande
du blé
de la laine
du cuir.
Vers l'Europe qui a bien du mal à se relever de la guerre.
Le capital étranger accourt, les banques et les sociétés anonymes se multiplient, l'Argentine est en tête des indicateurs de prospérité et pour son taux d'alphabétisation. Mais la crise de 1929 met fin aux achats et aux crédits et en 1930, le pays élit à sa tête une série de généraux pour « une décennie infâme ».
La seconde guerre mondiale relance l'économie et en 1948, le PIB de l'Argentine est supérieur à celui du Royaume-Uni.
Vient ensuite la période PERON pendant laquelle coexistent malversations, corruption et une législation sociale avancée que le petit peuple n'oubliera pas :
« Sale de la Rosada, gorilon, que es la casa de JUAN PERON ! » (« Sors de la Maison rose, gros gorille, c'est la maison de JUAN PERON ! ») hurlaient-ils après son départ lors d'une manifestation hostile à Carlos Menem.
Après la mort de PERON en 1974, l'armée reprend rapidement le pouvoir pour 7 terribles « années de plomb » : une dictature sanglante au cours de laquelle 30 000 personnes disparaissent et de nombreux intellectuels et membres des professions libérales choisissent de s'exiler.
En 1883, c'est enfin le retour à la démocratie mais Carlos MENEM entraîne son pays sur la voie d'un néo-libéralisme effréné en privatisant tout ce que PERON avait nationalisé et en perpétuant une tradition d'endettement solidement établie dont les conséquences seront extrêmement lourdes pour le pays.
I. LES ORIGINES DE LA CRISE :
1°) LA BANQUE MONDIALE :
Elle est fondée en 1945 dans le but de prêter aux alliés stratégiques des Etats-Unis pour des projets qui vont connecter plus étroitement ces pays au marché mondial. Il s'agit de reconnecter des pays qui avaient eu une politique d'éloignement des anciennes puissances coloniales, comme c'est le cas de l'Argentine de PERON. On prête beaucoup à bas taux d'intérêt.
La Banque Mondiale crée des institutions qu'elle contrôle pour faire pression sur les pouvoirs publics et les convaincre d'emprunter auprès d'elle et du FMI (cela s'appelle du lobbying). Par contre, elle ferme les yeux sur la corruption.
2°) LE FONDS MONETAIRE INTERNATIONAL (FMI) :
Conçu à l'origine comme une institution régulatrice de l'économie mondiale, le FMI joue en fait dans cette économie un rôle à la fois capital et néfaste. Contrairement à une idée reçue, il ne vient pas en aide généreusement aux pays en difficultés mais se fait payer ses interventions au prix fort : selon la Banque Mondiale, entre 1980 et décembre 2000, il a mis 71,3 milliards de $ à la disposition des pays d'Amérique Latine et ceux-ci lui ont remboursé 86,7 milliards de $. Il a donc gagné 15,4 milliards de $.
Contrairement à une autre idée reçue, ni le FMI ni la Banque Mondiale ne sont ces institutions opaques que les médias nous présentent, et dont les décisions seraient prises dans l'ombre sans que quiconque puisse exercer aucun contrôle sur elles. Cela était vrai pour l'AMI mais ne l'est ni pour le FMI ni pour la Banque Mondiale. Bien au contraire, la France détient 5% du capital du FMI et de la Banque Mondiale et dispose d'un siège d'administrateur dans ces deux institutions. De sorte que les décisions qui y sont prises ne nous sont pas imposées mais ont été explicitement approuvées et votées par notre pays.
3°) LA DETTE :
Après le choc pétrolier de 1973, les banques privées possèdent beaucoup de liquidités en eurodollars. Elles démarchent les pays du sud pour leur faire faire des prêts à bas taux d'intérêts.
Au départ, les pays empruntent des sommes raisonnables qui pèsent peu sur leur économie.
En 1960, la dette duTiers-Monde représente 20 milliards de $, ce qui est effectivement très peu par rapport à l'économie globale du Tiers-Monde, mais elle va rapidement augmenter à partir de 1968 pour atteindre 560 milliards en 1980. elle a donc été multipliée par 12 en 20 ans ! De plus, les règles changent subitement : en 1979, aux Etats-Unis, les taux d'intérêts subissent une forte augmentation alors qu'en 1982, le dollar est fortement réévalué (50% d'augmentation de sa valeur). Ces prêts à faible taux vont se révéler être des pièges car ils sont indexés sur les taux des marchés financiers et 80% de la dette latino-américaine est payable en dollars. Il s'ensuivra une croissance exponentielle des intérêts de la dette et de nombreux pays ne pourront plus la payer.
L'Argentine, cependant, n'interrompra jamais réellement le paiement de sa dette sauf sur de très courtes périodes.
LA DETTE ARGENTINE :
A la fin de la période PERON, la dette argentine est de 8 milliards de $, aujourd'hui, elle atteint 155 milliards de $ dont 130 milliards de$ pour la dette extérieure publique. Que s'est-il donc passé entre-temps ?
Après le choc pétrolier de 1973, des sommes considérables sont placées dans les banques des pays industrialisés par les pays producteurs de pétrole. Ces fonds ne trouvent aucun débouché dans le Nord à cause de la récession qui règne dans ces pays. Dès 1974, le FMI encourage le recyclage de ces surplus. A certaines périodes, plus de 1 500 banques démarchent les pays d'Amérique Latine pour leur offrir des prêts importants dans des conditions chaque fois plus laxistes. Mais les apparences sont trompeuses car, par exemple :
Les chiffres sont indiqués en milliards de $ :
ANNEE | Somme prêtée | Somme retenue pour le paiement de la dette antérieure | Somme effectivement prêtée
|
1979 | 31,9 | 15,3 | 16,6 |
1980 | 34 | 22,3 | 11,7 |
1981 | 33,7 | 32,2 | 1,5 (5% du prêt nominal) |
Les intérêts, eux, sont calculés sur la somme totale. Il est bien évident dans cet exemple qu'aucun pays ne peut venir à bout de sa dette dans ces conditions.
Mais revenons à l'Argentine. Pendant la dictature mise en place en mars 1976, la dette de l'Argentine augmente de façon exponentielle : en 7 ans, elle est multipliée par 4 ! Le FMI, la Banque Mondiale et les banques transnationales prêtent à tour de bras sans s'inquiéter de la façon dont seront utilisées les sommes prêtées :
70% des sommes empruntées par la Junte seront placées par ses membres à leur nom propre dans des banques étrangères (celles-là même qui avaient octroyé les prêts et qui récupèrent ainsi leurs fonds) comme soi-disant « réserve internationale ».
15 des 55 milliards de la dette ont servi pour le télédisque, la télé couleur, l'achat d'armes et la construction de 3 stades pour le Mondial de Foot, la Compagnie Nationale des Pétroles (4,6 milliards de $).
Le reste s'est évaporé ou a servi au financement des sorties de capitaux (les Argentins placent systématiquement dans les paradis fiscaux l'argent qu'ils gagnent dans leur propre pays! D'autre part, les classes possédantes ne paient pas d'impôt ou presque...).
En mars 1984, les 55 milliards de $ de la dette argentine absorbent 70% de ses recettes d'exportation. L'Argentine rue dans les brancards mais malgré l'aide du Mexique, du Venezuela, du Brésil et de la Colombie, ne pourra échapper aux conditions du FMI pour renégocier et devra mettre en place une politique d'austérité.
QU'EST-CE QU'UN PLAN D'AUSTERITE ?
C'est un PLAN D'AJUSTEMENT STRUCTUREL imposé par le FMI et dont les conditions, pour que le prêt soit accordé, sont les suivantes :
Réduction drastique du déficit du pays emprunteur alors que les Etats-Unis font de celui-ci la clef de leur récupération économique.
Réforme des structures.
Réduction de l'inflation.
Démantèlement des services publics.
Privatisation de toute activité lucrative, l'Etat ne conservant que les secteurs non productifs.
Equilibre de la balance extérieure par l'orientation de la production nationale vers l'exportation afin de favoriser l'entrée de devises destinées au paiement de la dette.
Suppression des subventions de l'Etat aux produits de première nécessité.
Blocage ou baisse des salaires.
Réduction des déficits publics par la baisse des dépenses de l'Etat.
Licenciement de fonctionnaires.
Réduction des investissements de l'Etat en particulier dans les secteurs sociaux : santé, éducation.
Ce qui est particulièrement intéressant dans le cas de l'Argentine, c'est qu'elle a toujours été le meilleur élève du FMI et a toujours appliqué à la lettre tous ses diktats. La responsabilité du FMI est donc particulièrement claire dans la catastrophe actuelle.
Les 21 et le 22 juin 1984, constatant que la valeur cumulée de la dette extérieure latino-américaine est supérieure à la moitié de son PIB, le Groupe de Carthagène ( Argentine, Bolivie, Brésil, Chili, Equateur, Mexique, Pérou, Uruguay, Venezuela, Saint-Domingue) met l'accent sur la nécessité d'une approche politique de la question au niveau international. Il pose en principe :
de subordonner le paiement de la dette à la récupération de la croissance économique,
la nécessité d'ajuster le service de la dette (les intérêts) à la capacité de paiement,
la coresponsabilité entre endettés et créanciers, ceux-ci ne pouvant plus alors se désintéresser de l'utilisation des sommes qu'ils prêtent ou de la personnalité des régimes auxquels ils prêtent.
L'urgence de reconsidérer les mécanismes de la dette.
Cet appel, comme ceux qui vont suivre, sera purement et simplement ignoré, sans doute à cause de la présence au pouvoir dans la majorité des grands pays industrialisés (USA, Grande Bretagne, Allemagne, Japon) des conservateurs qui considèrent le marché comme la seule solution possible à tous es problèmes économiques.
En janvier de la même année, un groupe de prestigieux économistes étasuniens parmi lesquels James TOBIN met en cause la responsabilité des pays créanciers et en particulier des Etats-Unis :
« Nos propres politiques économiques ont une grande responsabilité dans la crise globale des liquidités. De grands déficits fédéraux résultant de réductions des impôts allant de pair avec une croissance des dépenses, accompagnés d'une politique monétaire restrictive ont généré des taux réels d'intérêts extraordinairement élevés. »
Pendant les 25 années qui ont suivi la dictature, l'Argentine a remboursé plus de 200 milliards de $, c'est à dire beaucoup plus qu'elle ne devait. C'est une première raison pour demander l'annulation de la dette mais il en est une seconds, qui est la notion de « dette odieuse ». En effet, un gouvernement démocratique n'est pas obligé, selon le droit international, de rembourser les dettes d'un régime dictatorial. Cette notion a déjà été appliquée au moins dans 2 cas :
par les Etats-Unis lorsque les Cubains ont chassé les Espagnols avec leur aide et qu'ils ont pris le contrôle de l'Ile. Ils ont alors refusé de rembourser la dette de Cuba envers l'Espagne.
Par Lénine qui a refusé, après la Révolution Russe, de rembourser les dettes du tzar.
Le président ALFONSIN, élu démocratiquement après la chute de la junte, aurait été fondé à dénoncer la dette. Mais il ne l'a pas fait...
Le 21 novembre 1986, John Kenneth GALBRAITH, prix Nobel d'économie, déclare lors d'une conférence à Sao Paulo :
« En encourageant des projets insensés, des gouvernements insensés ont réussi à se faire accorder des crédits insensés par des banquiers tout aussi insensés. Ce festival d'absurdités ne fait pas du tout honneur au système capitaliste et constitue une offense au régime démocratique ; il a ruiné des dizaines de pays du Tiers-Monde dans le cadre d'un processus encore jamais vu d'appauvrissement des pauvres à partir de l'enrichissement des riches. »
Reste à savoir si ce fonctionnement ne découle pas des fondements même du capitalisme, dont le but suprême est de faire toujours plus de profits...
LE SYSTEME ECONOMIQUE :
La fin des années 80 marque un tournant décisif dans la politique monétaire des 3 grands pays d'Amérique Latine : le Brésil, le Mexique et l'Argentine.
Au lendemain de la crise mexicaine de 1982 au cours de laquelle le ministre des finances Jésus SILVA HERZOG décrète un oratoire sur le paiement des intérêts de la dette avant d'arracher l'aide du FMI, de la Banque Mondiale et de Washington pour éviter la cessation de paiement, les premiers Plans d'Ajustement Structurels préconisent tous une dévaluation de la monnaie. Leur logique est d'orienter l'économie vers la recherche systématique des devises nécessaires au paiement de la dette. Il faut assainir le budget pour supprimer la « concurrence » de la dette publique et donner la priorité à la dette extérieure, réduire la demande intérieure et privilégier les exportations.
La contrepartie immédiate de la croissance des exportations est l 'inflation : le prix des importations augmente, ce qui retentit sur l'ensemble des biens et des services. Mais ceci n'est pas un mécanisme purement économique : dans la plupart des cas, les importateurs répercutent les hausses provoquées par la baisse de la monnaie afin de capter, de manière purement spéculative, une fraction supplémentaire des marges bénéficiaires.
L'inflation provoque une augmentation brutale des taux d'intérêts qui, naturellement, retentit sur les intérêts de la dette qui se mettent à gonfler à leur tour. Même si le budget est souvent équilibré, voire excédentaire avant le paiement du service de la dette, le déficit public se creuse : l'Etat s'endette pour payer des intérêts que gonfle l'inflation et les ressources disponibles pour le paiement de la dette externe sont réduites d'autant. L'inflation entraîne une perte de substance de la monnaie qui aliemente à son tour la spirale infernale.
Cette hyperinflation, présente dans la plupart des pays, atteint son maximum en Argentine en 1989 avec un taux de 4900%, ce qui provoque une désagrégation sociale : la fin de cette année-là voit des pillages et des émeutes dont la répression fera 14 morts à rosario, la deuxième ville du pays.
La mise en place d'une parité fixe entre le peso et le dollar apparaît alors comme une solution à cette situation catastrophique : le Mexique l'adopte dès 1987, l'Argentine en 1991, le Brésil en 1994.
En Argentine, c'est Carlos MENEM et son ministre des finances Domingo CAVALLO qui instaurent la « loi de convertibilité » qui restera en vigueur jusqu'en 2001 et c'est sur le souvenir de ces années de « fonte monétaire » que les Péronistes appuieront leur argumentaire, de telle sorte que même le gouvernement de coalition de centre gauche élu en 1999 ira jusqu'à rappeler Domingo CAVALLO , considéré comme le sauveur de l'économie argentine.
La parité fixe constitue un engagement à l'égard des capitaux étrangers en quelque sorte assurés contre une dévaluation brutale de leurs actifs mais cela supposa aussi que l'on ne touche pas au taux de change : le principal inconvénient est la perte de compétitivité des productions du pays à monnaie forte. Par contre, une monnaie forte a l'avantage de dégonfler le poids nominal de la dette intérieure et de minimiser la charge réelle de la dette extérieure. Mais le modèle néo-libéral ne fonctionne que si l'apport régulier de capitaux étrangers vient combler le déficit chronique de la balance courante, que la monnaie forte tend à creuser.
De 1997 à 2001, le taux de change du peso s'est maintenu à 1 peso pour 1$ avec des prix qui restaient stables alors que le réal brésilien qui s'est mis à glisser avant de se dévaluer de 50% en 1999, a perdu 60% de sa valeur par rapport au dollar pour une augmentation de 25% seulement des prix intérieurs : les prix argentins ont donc doublé par rapport aux prix brésiliens. Face aux Etats-Unis, le solde commercial se maintient mais il se dégrade par rapport aux autres pays d'Amérique Latine, en particulier ceux qui font partie du MERCOSUR (Brésil, Uruguay, Paraguay, Chili, Bolivie) et également par rapport à l'Europe.
En 2000, les exportations de l'Argentine représentent seulement 9% de son PIB, ce qui est très peu et introduit un doute chez les investisseurs. Pour enrayer ce mouvement, il a fallu procéder à de spectaculaires augmentations des taux d'intérêts, de manière à offrir des garanties contre le risque de change et contre un risque d'insolvabilité : en juin 2001, 29,5 milliards de $ d'obligations venant à échéance en 2005 sont échangés contre de nouveaux titres à plus long terme (jusqu'à 30 ans) en échange de taux d'intérêts plus rémunérateurs (en moyenne 15%). Cela alourdit d'autant la facture des intérêts.
Entre 1996 et 2000,cette facture a doublé rien qu'en ce qui concerne la dette publique (4,6 milliards de $ en 1996 et 9,65 milliards de $ en 2000). Cette même année, les 39,7 milliards de $ de « fonds de secours » du FMI négociés dans le cadre du « Plan de blindage financier » sont engloutis dans la tourmente.
Le plan de parité peso-dollar est très contraignant : la masse monétaire dépend des réserves officielles du change, qui évoluent elles-même au gré du solde de la balance des paiements. Cela conduit à la limitation des retraits de la monnaie déposée auprès des banques : le peso est fort mais il n'y a plus de pesos !
L'alignement du peso sur le dollar n'a été possible qu'au prix d'une formidable régression sociale.
Entre 1991 et 1998 :
la croissance est de 5% (3,5% pour l'ensemble de l'Amérique Latine)
la productivité par tête augmente de 30% (moins de gens travaillent)
le salaire moyen baisse de 3%
le chômage augmente de près de 10% (7% en 1992, 17% en 2002) sans parler du sous-emploi.
Enfin le partage des gains de productivité devient de plus en plus inégalitaire.1
Les bénéfices de ce modèle sont accaparés par une couche sociale très étroite, ce qui est évidemment inacceptable mais ce modèle est aussi économiquement vicieux car l'absence de dynamisme du marché intérieur finit par décourager l'investissement et les classes dirigeantes se comportent comme des rentiers : en pleine crise, la Bourse de Buenos Aires a monté en raison d'achats de titres facilement négociables en dollars (environ 120 milliards de $ de fuite de capitaux).
Pour conclure ce chapitre, il faut l'avouer, assez rébarbatif, je laisse la parole à Michel HUSSON qui écrit dans son article intitulé « Cette mortelle fascination du dollar » paru dans « Le Monde diplomatique » de mars 2002 :
« L'impossible quête d'un taux de change optimal fait ressortir l'incohérence du postulat sur lequel repose la mondialisation libérale. »... et, plus loin, « Les taux de change oscillent entre deux « attractivités » contradictoires qu'il faudrait exercer simultanément : attirer les acheteurs par des prix compétitifs (donc une monnaie plutôt sous-évaluée), attirer les capitaux par des rendements solides (donc une monnaie sur-évaluée). »
Nous le voyons clairement à présent, l'hypothèse de base de ce système est fausse et c'est ce qui produit les crises. Cependant, si les responsabilités du FMI, de la Banque Mondiale et du système néo-libéral sont énormes dans la crise argentine, les Argentins ou plutôt leur classe politique et leur classe possédante y ont aussi leur part, nous allons en parler à présent.
LES RESPONSABILITES :
La classe possédante argentine.
L'orientation ultra-libérale du budget de l'Etat se traduit par une défiscalisation croissante des revenus des classes possédantes. Vito TANZI, directeur du département des affaires fiscales du FMI déclarait le 11 août 1997 dans le quotidien « Clarin » :
« L'actuelle structure fiscale a permis à beaucoup de gens de s'enrichir du fait qu'ils n'ont pas payé d'impôts, notamment ceux qui ont gagné beaucoup avec les profits du capital, intérêts et dividendes. »
Si ces profits étaient réinvestis en Argentine, la situation serait sans doute différente. Mais ils sont généralement placés dans les paradis fiscaux où ils rapportent plus et plus vite qu'en Argentine et ne profitent donc nullement au pays. Parfois même, ceux qui ont réalisé de gros profits quittent physiquement le pays, fortune faite, avec leur magot. De même, aucune infrastructure n'a été mise en place pour permettre la production locale des produits pour l'exportation. PERON avait axé sa politique sur l'auto-suffisance et ses successeurs n'ont pas dérogé à la règle. Ils n'ont pas non plus investi dans la modernisation des moyens de production. De sorte qu'il est beaucoup plus rentable d'investir dans des entreprises étrangères installées dans le pays que de faire produire par des entreprises locales. C'est ce qui explique le nombre important d'entreprises étrangères présentes sur le sol argentin (275 pour la France, l'Allemagne étant aussi très présente.) On peut citer pour mémoire parmi les entreprises françaises : Renault, Peugeot, Carrefour, BNP Paribas, Axa, EDF, Danone, Auchan, Casino, Gaz de France, etc...
Tout cela fait que l'Argentine, pays longtemps extrêmement prospère, se trouve actuellement non pas en voie de développement mais en voie de sous-développement. Une attitude plus responsable de la classe possédante serait donc éminemment souhaitable. Pour Pierre KALFON, ce comportement découle d'une crise des valeurs :
« Valeur de travail, considéré comme une naïveté dans une société persuadée que la richesse du pays est depuis toujours à portée de la main. Valeur éthique, dans un système où l'usage est plutôt de trouver la bonne combine pour tourner la loi en recourant au réseau clientéliste de tel ami bien placé. Valeur civique consistant à refuser de payer l'impôt et de réinvestir dans le pays ses bénéfices au lieu de les placer dans un paradis fiscal. Valeur proprement sémantique enfin, le moindre forfait du justicialisme (péronisme) n'étant pas d'avoir perverti les concepts-clefs du socialisme en les galvaudant de telle sorte qu'il est nécessaire, chaque fois, de redéfinir la signification des mots et, par exemple, d'une formule aussi manipulée que « justice sociale » en un temps où les injustices se multiplient avec la corruption. » (Pierre Kalfon « dieu n'est plus Argenitn » paru dans « Le Monde diplomatique » de février 2002.)
Mais cette crise des valeurs n'est-elle pas inévitable dans une société néo-libérale où le profit s'affiche comme but suprême ? Peut-on envisager sérieusement dans ce contexte de placer ses gains dans son propre pays où ils rapporteront fatalement moins et moins rapidement que dans un paradis fiscal ? Peut-on envisager sérieusement de payer un impôt, si minime soit-il, alors qu'on peut si facilement y échapper ? Cela semble difficile à imaginer. Et enfin, peut-on envisager sérieusement de respecter la loi alors qu'aucun des dirigeants à la tête du pays ne la respecte plus depuis bien longtemps sans même s'en cacher et que le profit n'est justement régi par aucune loi si ce n'est que « la fin justifie les moyens » et que tout est bon pour s'enrichir?
La classe politique argentine.
« Nous sommes une classe dirigeante de merde et j'en fais partie » déclarait récemment Edouardo DUHALDE, ancien vice-président de Carlos MENEM et tout nouveau président argentin. C'est le moins que l'on puisse dire. En effet, le détournement de fonds semble être devenu le sport national en Argentine. Cela a, semble-t-il, toujours touché « le haut de la pyramide » selon l'expression de Pierre KALFON (« Dieu n'est plus argentin », « Le Monde Diplomatique », février 2002) mais pendant la période PERON, le mal s'étend aux autres strates de la pyramide et prend avec ses différents successeurs des proportions proprement hallucinantes : nous avons déjà parlé des 70% des emprunts de la junte placés à leur nom propre dans des paradis fiscaux . Carlos MENEM, quant à lui, aurait détourné une partie des 40 milliards de $ que ses privatisations massives ont rapporté et se serait comporté en « chef mafieux ». Ses comptes sont d'ailleurs actuellement bloqués et si la justice ne semble pas très pressée de lui faire rendre gorge, il reste sous le coup d'une inculpation avec interdiction de quitter le pays.
La population dénie donc toute légitimité à la classe politique et ne s'est pas gênée pour le faire savoir à grand renfort de casseroles. C'est d'ailleurs ce qui a entraîné la démission tout d'abord du ministre des Finances puis du gouvernement tout entier et c'est aussi ce qui explique qu'il soit si difficile de former un gouvernement qui soit accepté par le peuple.
Il ne faut pas oublier non plus que les partis de gauche ont été complètement laminés par les exactions de la junte (près de 30 000 morts et disparus qui, naturellement, n'étaient pas n'importe qui et qu'il est difficile de remplacer). Même le parti péroniste n'a conservé de PERON que les orientations de droite de son dernier mandat et pratique une politique économique néo-libérale, nous l'avons vu.
Cela fait deux raisons, corruption et néo-libéralisme, pour que le peuple rejette ce parti car il est bien évidemment conscient que c'est cette politique économique qui a conduit le pays à la catastrophe. Car si la dette a tellement augmenté ces dernières années, (multipliée par 2 sous le mandat de Carlos MENEM), c'est que les dirigeants y ont trouvé leur compte, de même que dans les privatisations massives imposées par le FMI dont ils ont détourné une grande partie. L'alliance de la corruption et du néo-libéralisme a donc produit le terreau fertile aux agissements du FMI, de la Banque Mondiale et des banques étrangères. Bien entendu, personne dans la classe politique n'a réagi et pour cause. Mais le peuple semble avoir repris la situation en mains et être sorti de la léthargie dans laquelle l'avait plongé la terreur instaurée par la dictature militaire.
LA SOLUTION :
La solution de la crise argentine est à la fois économique et politique, tout cela étant intimement lié. Economiquement, les trois calamités qui pèsent sur l'Argentine sont, nous l'avons vu :
la dette
le néo-libéralisme
le FMI et sa complice la Banque Mondiale
à quoi il faut ajouter la corruption de la classe politique.
Pour que le pays se relève, il faudrait donc un gouvernement honnête qui renonce à appliquer une politique économique néo-libérale, rompe avec le FMI et dénonce la dette comme odieuse. Déjà, il ne sera pas facile de trouver en Argenine un homme politique propre. De plus, rien de tout cela ne peut se faire sans une volonté politique réelle. Car pour sortir d'une crise pareille, il est bien évident qu'on ne peut se contenter de demi-mesures et que l'économie d'un pays, pour avoir un sens, doit d'abord avoir été pensée politiquement.
C'est déjà ce que pensait CHE GUEVARA en 1966 :
« Tout part de la conception erronée de vouloir construire le socialisme avec des éléments du capitalisme sans réellement en changer la signification. C'est ainsi qu'on arrive à un système hybride qui mène à une voie sans issue difficile à percevoir dans l'immédiat mais qui oblige à de nouvelles concessions aux éléments économiques, c'est à dire un retour en arrière. »
Amérique Latine et Caraïbes : dette extérieure brute (en millions de $)
| 1982 | 1991 | 1995 | 1999 (a) |
Argentine | 37000 | 61334 | 98547 | 145000 |
Bolivie (b) | 3800 | 3628 | 4523 | 4570 |
Brésil | 80000 | 123910 | 159256 | 240000 |
Chili | 16500 | 17319 | 21736 | 33975 |
Colombie | 8000 | 17335 | 24912 | 34350 |
Costa Rica | 3000 | 3992 | 3889 | 3790 |
Cuba | 3900 | _ | 10504 | 11040 |
Equateur | 3390 | 12802 | 13934 | 16100 |
El Salvador (b) | 780 | 2200 | 2168 | 2705 |
Guatemala | 82 | 2614 | 2936 | 3950 |
Guyana | 65 | 1873 | 2058 | 1500 |
Haïti | 29 | 809 | 898 | 1195 |
Honduras | 143 | 3441 | 4243 | 4545 |
JamaÏque | - | 3874 | 3452 | 3030 |
Mexique (d) | 83000 | 116552 | 169699 | 161500 |
Nicaragua (b) | 1970 | 10313 | 10248 | 6685 |
Panama (b) | 2360 | 3699 | 3715 | 5590 |
Paraguay | 890 | 1637 | 1405 | 2100 |
Pérou | 6300 | 25444 | 33378 | 28715 |
République Dominicaine | 1500 | 4614 | 3999 | 3505 (e) |
Uruguay (b) | 1630 | 2949 | 4426 | 5535 |
Venezuela | 30000 | 36000 | 38498 | 28600 |
TOTAL : Amérique Latine et Caraïbes | 284339 | 458777 | 620329 | 749310 (a) |
Sources : (1991-1995-1999) : Commission Economique pour l'Amérique Latine (CEPAL) sur la base des chiffres officiels. Inclus la dette externe des secteurs publics et privés ainsi que la dette avec le FMI. Ne figurent pas dans le corps du tableau le Bélize et le Surinam (chiffres non publiés par la CEPAL) ainsi que Trinidad et Tobago (dette en 1999 : 1330 millions de$).
(a) : chiffres préliminaires
(b) : dette externe publique
(d) : la dette publique l'investissement en valeurs gouvernementales de la part des non-résidants exclu.
(e) : en septembre
Maurice Lemoine « La dette » p. 372
Population, mortalité infantile, moyenne d'habitants pour chaque médecin (pays d'Amérique).
PAYS | POPULATION | MORTALITE INFANTILE | HABITANTS POUR 1 MEDECIN |
Argentine | 32608680 | 28,8 | 600 |
Bolivie | 6344300 | 84,8 | 1962 |
Brésil | 153322000 | 57 | 685 |
Colombie | 33613000 | 37 | 1079 |
Chili | 13386000 | 16,9 | 2930 |
Cuba | 10736000 | 7,2 | 207 |
Equateur | 10851000 | 57,4 | 826 |
Etats-Unis | 252688000 | 9 (1) | 404 |
Guatemala | 10029414 | 48,5 | 2238 |
Haïti | 6625000 | 95 | 6087 |
Honduras | 5265000 | 59,7 | 1695 |
Mexique | 87836000 | 35,2 | 600 |
Nicaragua | 3999000 | 52,1 | 1678 |
Panama | 2466000 | 20,8 | 840 |
Paraguay | 4397000 | 47 | 1393 |
Pérou | 22914606 | 75,8 | 1000 |
Porto Rico | 3551000 | 17 | 350 |
République Dominicaine | 7313000 | 56,5 | 934 |
Salvador | 3376000 | 45,6 | 1603 |
Uruguay | 3112000 | 20 | 344 |
Venezuela | 20266000 | 33,2 | 595 |
Les statistiques sont de 1990-1995 excepté pour Porto Rico : 1988, pour la Bolivie et le Brésil : 1990 et pour Cuba : 1997.
A Washington, 30 pour 1000 nouveaux-nés, à Harlem : 25 pour 1000 et à New York : 10,2 pour 1000.
Source : Almanach Mondial 1994.
Jean Solbès : « Le défi cubain »
Population et pourcentage d'analphabètes (pays d'Amérique).
PAYS | POPULATION | ANALPHABETES | % D'ANALPHABETES |
Argentine | 32608680 | 1532608 | 4,7 |
Bolivie | 6344300 | 1427468 | 22,5 |
Brésil | 153322000 | 29231000 | 19 |
Colombie | 33613000 | 4470529 | 13,3 |
Costa Rica | 3064000 | 220608 | 7,2 |
Chili | 13386000 | 883000 | 6,6 |
Cuba (1) | 10736000 | 0 | 0 |
Equateur | 10851000 | 1504842 | 14,2 |
Etats-Unis | 252688000 | 11370000 | 4,5 |
Guatemala | 10029414 | 4503206 | 44,9 |
Haïti | 6625000 | 3113750 | 47 |
Honduras | 5265000 | 1416285 | 26,9 |
Mexique | 87836000 | 11155162 | 12,7 |
Nicaragua | 3999000 | 520000 | 13 |
Pérou | 22914606 | 2451862 | 10,7 |
Porto Rico | 3551000 | 387059 | 10,9 |
République Dominicaine | 7313000 | 1221271 | 16,7 |
Salvador | 3376000 | 1451520 | 27 |
Uruguay | 3112000 | 118256 | 3,8 |
Venezuela | 20266000 | 2411654 | 11,9 |
Les statistiques sont de 1990 excepté pour Porto-Rico : 1980, pour le Brésil : 1988, les Etats-Unis : 1989, le pérou et la République Dominicaine : 1991.
Cuba fut déclarée exempte d'analphabétisme en 1062.
source : Almanach Mondial 1994
Jean Solbès : « Le défi cubain »
NOTE:
1Chiffres cités : « Commission Economique des Nations Unies pour l'Amérique Latine » (CEPAL) « estudio economico de America Latina y el Caribe » 2000-20001.