Afrique : Patrice Lumumba, l'assassinat le plus important du XX° siècle
Par Jaume Portell
La République Démocratique du Congo est le meilleur exemple des relations entre l’Afrique et l'Europe, une relation associée au colonialisme. Archétype du dictateur africain, Mobutu ne serait pas resté 32 ans au pouvoir sans le soutien des puissances occidentales.
Le 30 juin, 60° anniversaire de l'indépendance du Congo, Politique Etrangère a publié un article intitulé « Rêves brisés au Congo. » Son auteur, Marcos Suárez Sipmann, revenait sur le discours historique de Patrice Lumumba, premier ministre du nouveau pays et sur l'histoire des Congolais jusqu'à nos jours.
Dans ses conclusions, Suárez Sipmann condamnait le colonialisme, de l'esclavage et la corruption, » les 3 facteurs qui avaient marqué le Congo et il ajoutait que l’Afrique n'aurait pas dû tomber dans la culture de la victimisation à cause du passé colonial. Mais il est nécessaire d'ajouter à cela quelques considérations.
Nous ne parlerons que de ce que nous connaissons aujourd'hui comme la République Démocratique du Congo. Ce territoire est probablement le meilleur exemple que nous ayons aujourd'hui des relations entre l’Afrique et l'Europe. La première révolution des automobiles (le caoutchouc), la bombe atomique d'Hiroshima (l'uranium), les balles de la guerre du Vietnam (le cuivre), les téléphones portables (le coltan), les drones et les batteries des voitures électriques (les 2 cobalts) ont un point commun : les matières premières qui ont facilité ces processus venaient et viennent toujours du Congo. La relation entre les 2, hier et aujourd'hui, ne peut pas être qualifiée d'autre chose que de colonialisme.
L'assassinat de Lumumba a été un épisode de plus de la guerre sans trêve entre colonisateurs et colonisés. L'article de Sipmann semble donner à entendre que le choc entre Lumumba et Mobutu Sese Seko a ouvert la voie à un conflit avec des acteurs internationaux. Le chronologie a plus été en sens inverse : déjà en 1958, l'ambassadeur des Etats-Unis, Larry Devlin, avait engagé des premiers contacts avec Mobutu. Sa présence à la table ronde à Bruxelles a convaincu Washington que Mobutu serait son homme au Congo et dès lors, ils ont travaillé pour qu'il arrive au pouvoir.
L'assassinat de Lumumba a été applaudi par le journal ABC et le dirigeant des Katanguais qui l'ont assassiné, Moïse Tshombe, en est arrivé à s'exiler dans l'Espagne franquiste un peu plus tard. L'historien congolais Georges Nzongola-Ntalaja considérait l'assassinat de Lumumba comme le plus important du XX° siècle car c'était « un obstacle pour les idéaux d'unité nationale, d'indépendance économique et de solidarité panafricaine que Lumumba avait défendus.
Il est certain que Mobutu est l'archétype du dictateur africain mais l'auteur ne dit pas que s'il n'avait pas eu le soutien des puissances occidentales, Mobutu ne serait pas resté 32 ans au pouvoir. Le satrape congolais a accumulé 5 000 000 000 de $ pendant cette période et à plusieurs occasions, les Français lui ont envoyé des parachutistes pour en finir avec les problèmes territoriaux de son pays. Mobutu a été reçu par Kennedy et Reagan à la Maison Blanche et Bush père a fait l'éloge de ses efforts dans la guerre d'Angola.
Une fois, un économiste du fonds Monétaire International (FMI), Erwin Blumenthal, s'est déplacé dans ce qu'on appelait alors le Zaïre pour contrôler l'état des finances du pays. Son rapport n'aurait pas pu être plus tranchant : la frontière entre le compte bancaire de Mobutu et les comptes du gouvernement n'existait pas et il n'y avait aucune possibilité que les crédits soient payés. Après ce rapport, le FMI, dont « l'actionnaire majoritaire » est les Etats-Unis, a triplé les fonds envoyés au dictateur.
Le discours colonialiste du passé disait que les Africains étaient pauvres parce qu'ils étaient idiots. Les analystes actuels, plus élégants, citent des rapports sur la Transparence Internationale et concluent que les Africains sont pauvres parce qu'ils sont corrompus. Ils ne tiennent pas compte du fait que la corruption, comme les grossesses, a besoin de 2 acteurs : Mobutu était un voleur mais les richesses, il les accumulait dans des banques suisses. Aujourd'hui, les dictateurs africains font toujours la même chose. Critiquer la corruption dans l'abstrait accuse l'un et absout les autres.
L'article a la vertu de mentionner le mot « néocolonialisme » plusieurs fois mais pas suffisamment concrètement. A partir de là, on nous présente le Congo comme un endroit détruit par les guerres, le chaos, la corruption et de mauvais dirigeants. Le lecteur pourrait conclure que le pays a été pris dans un cycle d'action-réaction entre des personnages infâmes (Tshombe, Mobutu, Kabila) et que les puissances étrangères profitent de ce chaos. Une espèce de « le profiteur profite de la confusion. » La réalité congolaise , cependant, est moins fortuite et plus causale.
Sipmann parle des 2 guerres du Congo et de la présence des « troupes régulières d'une demi-douzaine de pays africains et de plusieurs organisations de guérillas. » ensuite, « d'innombrables groupes rebelles armés. » Dans la Guerre Mondiale Africaine sont intervenus le Rwanda et l'Ouganda mais la politique étrangère des 2 pays ne peut pas être comprise sans le soutien explicite de Washington. A propos de la question des réfugiés rwandais dans l'est du Congo, Susan Rice en est arrivé à dire que « Kagame et Museveni savent ce qu'il faut faire, la seule chose que nous ayons à faire, nous, c'est de regarder de l'autre côté. » Suite à cela, les troupes rwandaises ont anéanti des dizaines de milliers de personnes.
Depuis la fin de la guerre en 2003, les 2 pays ont des groupes avec des sigles qui changent et des objectifs fixes : contrôler les mines d'or, de coltan et d'autres ressources pour ensuite les envoyer au Rwanda et en Ouganda. Tous 2 aussi, fournissent des troupes – entraînées par les Etats-Unis – aux missions de paix de l'ONU en Afrique. En échange, la Maison Blanche - au-delà des admonestations périodiques – ignore leurs méfaits. Kagame a déplacé les lignes pour rester à la présidence jusqu'en 2034 et Museveni est président de l'Ouganda depuis 1986.
Avec toute cette histoire derrière lui, Kagame continue à être un invité d'honneur à Yale ou à Harvard où il expose ses dons pour le commandement. Quand ils perdent le pouvoir, les analystes les considèrent comme des « archétypes de dictateurs africains » et la ronde continue. Quand nous tombons dans le récit chaos-guerres-morts-analphabétisme, nous perdons les schémas clef qui déterminent l'histoire du continent africain. Même quand l'article parle de « puissances coloniales et néo-coloniales, » il ajoute le tic de la « victimisation » dans la phrase suivante.
Pour comprendre la situation, il suffit de jeter un coup d'oeil à la structure de la propriété des compagnies minières qui opèrent aujourd'hui au Congo. Bien qu'elle sortent des noms locaux, le pourcentage versé aux actionnaires étrangers dépasse presque toujours les 50% et dans certains cas, arrivent à 99%. Lés bénéficiaires sont belges, canadiens, étasuniens et maintenant aussi chinois. L’histoire la plus vieille est celle de la multinationale belge Groupe Forrest International. Fondée en 1922, elle n'a jamais cessé d'extraire des minerais et des richesses du Congo, quel que soit le Gouvernement.
C'est Mobutu lui-même, sur son lit de mort, qui a le mieux défini le système. Quand le mur de Berlin est tombé, ses alliés occidentaux l'ont abandonné : triste et destitué, le dictateur congolais, atteint d'un cancer de la prostate qui l'emporterait, s'est défini comme « la dernière victime de la Guerre Froide. »
traduction Françoise Lopez pour Bolivar Infos
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