Cuba: Quand la réaction a un public : Le mal-être anti-État et le désir du capitalisme
Par Iramís Rosique Cárdenas
Il y a un an, un camarade nous a demandé pourquoi les gens, à Cuba, prenaient des positions réactionnaires.
J'ai essayé d'éviter tous les clichés grossiers qui simplifient la façon dont se constituent les subjectivité collectives : il y a déjà l'économisme vulgaire qui dit avec facilité que les salariés pensent « comme des ouvriers » et sont de gauche et les patrons de confiseries pensent « comme des bourgeois » et sont de droite. J'ai aussi rejeté cette sorte d’idéalisme qui pense que les idées entrent dans les esprits par contagion des centres de (re)production idéologique de l'impérialisme, un idéalisme qui profane nos esprits vierges et font de nous des contre-révolutionnaires, comme a l'habitude de l'expliquer la théorie de la « pénétration » culturelle.
Une réponse définitive à la question de notre camarade ne peut tenir dans un seul article. Elle demande des approches successives vers la sociologie politique de la Cuba qui existe réellement. Mais la réalité nous oblige à tenter une de ces approche à cause de l'urgence de la situation et des compréhensions qu'elle exige du camp de la Révolution.
Le mal-être anti-Etat : une hypothèse de travail
L'idée marxiste que l'être social détermine la conscience sociale peut faire des ravages dans l'analyse sociale quand on présuppose qu'il existe une relation déterministe, immédiate, entre l’être social des individus, compris comme conditions matérielles de vie et la manière dont ils se représentent le monde. Cela peut conduire aux déviations ouvriéristes qu’on a trouvées dans beaucoup de partis communistes du siècle dernier qui regardaient avec méfiance les non-prolétaires, ce qui a exclu de valeureux révolutionnaires. L'autre visage de ce même phénomène a été l’idéalisation du fait d’être « né au sein d'une famille humble », ce qui pour beaucoup continue d'être une attestation idéologique.
Même s'il existe l'excès économiste dans l'analyse sociologique et historique, il existe aussi, comme nous le signalions auparavant, des idéalismes dont il faut s'échapper si quelque chose de plus que ne pas être jugé sur les apparences sociales comme dans un théâtre d'ombre nous intéresse. Les conditions matérielles de vie ou, mieux encore, la façon dont les personnes reproduisent matériellement leur vie non seulement mesure la façon dont elles s'approprient et se représentent la réalité mais sont un moment crucial de cette appropriation et de cette représentation.
Cuba partage avec les anciens pays socialistes d'Europe de l’est une économie politique de transition socialiste dans laquelle l'État est le centre structurant des différentes dimensions de la société. Si dans le capitalisme, le fonctionnement social tourne autour du marché, dans le modèle socialiste mis en place à Cuba, l'État fonctionne comme une cloche sous laquelle se développent presque tous les processus sociaux.
Même si le centralisme de l'État est un trait commun au modèle socialiste inspiré par l'URSS, son renforcement dans le cadre de la Révolution Cubaine a d'autres causes aussi ou plus importantes que simplement l'importation d’un modèle. En premier lieu, le développement de l'État cubain depuis la naissance de la République en 1902, enregistre une expansion ininterrompue. Nous pouvons apprécier cette transformation si nous comparons, par exemple, les fonctions attribuées à l'État par la Constitution de 1901 et celles attribuées par la Constitution de 1940. Pendant toute la République bourgeoise flotte l'idée de l'État en tant qu'outil indiqué pour accomplir les tâches historiques de la nation. D'où l'obsession pour la conquête de l'État et sa transformation en un Etat « véritable » et « meilleur. »
Au triomphe de la Révolution de 1959, le nouvel État se trouve non seulement face à des tâches de justice historique mais aussi face aux problèmes de la modernisation et du développement. La Révolution Cubaine à été, en effet, une modernisation de la société, un idéal impossible sans un pouvoir qui la coiffe et en fait un tout comme celui qu’assure un Etat fort et large. L’Etat doit à la fois devenir un instrument de protection du peuple de Cuba et un instrument de protection de sa volonté d'être libre face à l'agressivité de l'impérialisme, ce qui va renforcer progressivement son besoin de solidité et de force ainsi que son importance dans le système politique en tant que tel.
Pendant l'époque de plus grande splendeur et de plus grand développement du modèle socialiste cubain, qu’on appelle « l'âge d’or », l'État a réussi à coordonner un réseau de mécanismes et de relations sociales de production et de consommation à l'intérieur duquel passait tout ce qui était nécessaire à la vie sociale : accès aux biens, postes de travail, reconnaissance publique, réalisation personnelle, etc.… Nous pouvons appeler cet espace de reproduction sociale circuit d'État socialiste. Et même s'il a toujours cohabité avec un circuit non étatique associé au marché noir et à la petite économie informelle, il avait un poids déterminant sur la vie de la population.
Mais à partir des années 90, il y a un changement dans ce fonctionnement social. La crise réduit de façon dramatique les capacités matérielles de l'Etat pour garantir la reproduction sociale. En même temps, en réponse à l'effondrement de l'économie et d'un modèle économique concret, nous avons assisté à des réformes successives qui renforcent le rôle du marché dans la société, marché qui occupe à présent des espaces auparavant garantis par l’État. Dans cette situation de fortes pénuries qu’on a appelée « période spéciale », se produit un élargissement de l'économie de marché non socialiste hors ou à l’intérieur de l'État mais avec des règles clairement différentes de celles qui prédominaient jusqu'alors dans le circuit d'État socialiste. Que cela se produise et se produise sous la protection de la légalité ou non n'est pas important pour cette analyse : les effets des camelots sur la subjectivité collective ne sont pas très différents de ceux des magasins en devises qui affirment le pouvoir de l’argent comme mesure de toute chose au détriment des valeurs qui prédominaient et privilégient l’autre logique sociale. Evidemment, aucun de ces changements économiques ne produit mécaniquement et en soi une conscience politique: c’est simplement une possibilité. Mais à partir des années 90 et de la contraction de l'action de l'État socialiste dans la reproduction matérielle directe de la vie, de plus en plus de personnes trouvent que le circuit non étatique est l'espace dans lequel réaliser totalement ou partiellement leur vie.
Nous pourrions citer un éventail de positions à propos du circuit étatique. A une extrémité, il y aurait celle de personnes ou de familles qui réalisent la plus grande partie de la reproduction de leur vie « dans » l’État. Un cas exemplaire pourrait être celui d'un officier d'active des forces armées qui vit pratiquement dans une unité militaire où il mange, reçoit des vêtements, fait sa toilette, reçoit des soins médicaux et dort. Un autre exemple pourrait être celui d'un dirigeant de l'État à différents niveaux qui reste aussi longtemps sur son lieu de travail et auquel celui-ci assure, presque totalement, sa vie individuelle et familiale.
Vers l'autre bout de cette échelle se trouve la majeure partie de la population qui continue à participer au circuit d'État socialiste et à en dépendre mais qui dans une plus grande ou dans une moindre mesure, doit « en sortir » pour satisfaire complètement ses besoins et ceux de sa famille. La tendance qu'on peut observer depuis la réforme de 2011 et de l'élargissement du rôle du marché officiel ou informel dans ce processus est la diminution du poids des vieux mécanismes du circuit d'État socialiste. C'est-à-dire que nous sommes passés d’un Etat bienfaiteur à un scénario dans lequel la responsabilité retombe plus sur l’individu.
A l'autre extrémité se trouve une frange qui s'élargit aussi chaque jour et qui est occupée par ceux qui ne travaillent pas pour l'État et n’ont pas besoin de lui –ou le perçoivent ainsi– pour vivre et réaliser leurs plans de vie. Cela va des patrons, des travailleurs privés et de ceux qui bénéficient des envois d'argent de leur famille à l'étranger aux artistes et aux sportifs liés aux industries internationales qui ont cessé d'avoir besoin du concours ou de l'aide des institutions de l’État. On trouve aussi dans cette frange des personnes marginales qu’à une autre époque nous appelions « non intégrées » et même « éléments asociaux » qui vivent, dans le sens commun, « de l’invention (du marché). »
L'idée de ne pas avoir besoin de l'État peut être mise entre guillemets étant donné qu’il y a tout un ensemble de fonctions de reproduction sociale indispensables à tous sur les épaules de l'État : la santé, l'éducation publique, le quota des auberges, la sécurité des citoyens ou les services de l’eau et de l'énergie subventionnés. Personne n'échappe à cette dépendance mais tout cet ensemble de fonctions compose le socle de dignité produit par la Révolution Cubaine et comme tout socle, paraît naturel et est inconscient et invisible pour le gros de la population. C'est pourquoi, dans sa façon de se représenter le monde, le secteur des « autonomes » pense être autosuffisant et n’avoir pas besoin de l’Etat. Il est tout de même curieux, pour le moins, qu'ils ne comprennent pas que beaucoup d'affaires ne peuvent exister que dans le cadre de cet Etat particulier étant donné qu'elles fonctionnent au prix de déficiences comme, par exemple, le détournement de ressources.
Les changements dans l'économie politique de la société cubaine décrits précédemment ont impliqué d'une façon ou d'une autre une divergence entre le pacte social révolutionnaire et la réalité de la société, entre ce que les gens attendent de l'État et ce que cet État est en capacité de donner à la majorité. Et nous soulignons que le défi est toujours de respecter le pacte pour la majorité parce qu'il s'agit d'un État qui prétend se soutenir grâce au consensus et non à la coercition.
Malgré cela, l'État cubain, au moins dans son discours, n'a pas renié le pacte social malgré l’affaiblissement de ses capacités matérielles et les changements socio-économiques de ces dernières années. C'est pourquoi il a conservé presque intacte sa façon de se relier politiquement à la société: les mécanismes d'exercice et de légitimation du pouvoir, de production de consensus, de coercition, tous propres au pacte social en vigueur et compris et accepté en lui. Le fonctionnement politique de l'État a commencé à varier peu à peu récemment à partir de la Constitution de 2019 et des conflits politiques survenus à la faveur de la pandémie.
Alors, bon, comme le dit Leyner Ortiz dans son texte « Les masses en juillet », le secteur social qui vit avec une relative autonomie par rapport à l'État « semblait un secteur absent » et il conclut : « l'horizon de visibilité de ce secteur social est lié aux distances et aux exclusion que lui impose l'État et ses secteurs sociaux validés mais aussi à la manière dont le circuit même, c'est-à-dire ses gens en inter-relations sociales, réussit à se percevoir lui-mêmes. » L'espace de ce qui est public, de ce qui est politique et de ce qui est visible à Cuba est accaparé par l'État. Ce qui n'appartient pas à l'État, qui est perçu généralement comme non politique, est cantonné dans l'espace privé, un phénomène qui se renforce à cause des conditions de vie des vaincus du circuit non étatique : des liens avec ce qui est illégal, un point de départ familial des affaires, la méfiance et la suspicion à partir des zones de l'État, un cadre juridique insuffisant et restrictif.
Le secteur privé existe comme dans « une autre Cuba » : une Cuba « en dehors », « libre », de l'État. Ce ne sont pas des entreprises d'État, il n'y a pas de politique des cadres, il n'y a pas de subventions ou de rationnement… C'est « autre chose ». Il arrive alors que le sujet qui est hors de l'État soit aussi hors du pacte social socialiste et par conséquent, renonce à certaines obligations envers l'État et parfois aussi, bien que ça ne soit pas automatique, à des droits que le pacte garantit.
Combien de personnes pendant la pandémie et même aujourd'hui ont renoncé à faire leurs courses dans les magasins ou participent au scandaleux phénomène de la santé privée illégale ? Ces exemples sont pris dans la zone la plus riche de ce secteur « autonome » mais la perception d’autosuffisance par rapport à l'État ne leur est pas réservée.
Cette situation fait que la frontière entre l'État, le monde du privé et les gens qui l’habitent est un terrain de conflit. Comment l'État se présente-t-il dans ce conflit aux yeux des gens ? Il ne peut le faire que d'une seule façon : comme un obstacle. Il ne vaut pas la peine d'énumérer ici les multiples raisons déjà mentionnées pour lesquelles l'État est également nécessaire pour ceux qui vivent dans le monde privé : cela reste simplement hors de leur horizon de visibilité. Ce qui est évident pour ces gens, c'est l'intrusion de l'État dans le fonctionnement « normal » de leur vie et de leurs activités particulières. Cette intervention peut se faire de différentes façons : l'inspecteur qui vient contrôler le commerce, le chef de secteur qui « m’a mis le doigt », l'officiel qui fait la citation pour le SMA et « me sort le petit de la maison », le maître qui prétend « imposer » une discipline et des valeurs différentes de celles de la maison, le CDR qui m'appelle à voter, tout cela incarne l'État quand il remplit les fonctions qui sont les siennes. Les groupes qui vivent « hors de l'État » ou qui se perçoivent ainsi considèrent ces fonctions comme une perturbation de leur placide « paix sans Etat. »
Ce qui est compris comme une tentative de l'État pour « forcer » à participer au pacte social des individus qui ne le partagent pas, cette perturbation, cette « invasion » de l'État dans la vie des gens qui pensent vivre en marge de celui-ci produit un mal-être anti-Etat.
Mais cette une sorte d'interaction entre l'Etat et les individus hors de son pacte n'est pas la seule source de mal-être anti-État. C'est peut-être la principale pour ces individus particuliers mais ce ne sont pas les seuls capables de ressentir ce mal-être : ceux qui sont à l'intérieur du pacte, qui n’y ont pas renoncé et qui sont la majeure partie de la population peuvent aussi ressentir ce mal-être mais dans ce cas, sa cause est différente.
Pendant les trois dernières années de crise renforcée par la recrudescence du blocus et aggravée de façon dramatique par la pandémie de Covid–19, la capacité de l'État à garantir le pacte social socialiste s'est réduite encore plus avec l'élargissement correspondant des îlots de capitalisme existants et de leur capacité à coloniser des espaces inattendus et de mettre en danger les fondements mêmes du socialisme à Cuba.
Peut-être le cas le plus dramatique est-il la marchandisation des services médicaux grâce à la corruption qui est un secret de Polichinelle qui scandalise le pays. Une camarade nous disait il y a quelques semaines alors qu'elle souffrait d'une forte rage de dents que si à Cuba, on ne pouvait pas garantir le matériel pour plomber une dent, que lui reste-t-il pour défendre le socialisme ou pour avoir des arguments pour ne pas émigrer? Cette anecdote sur une expérience qui se répète à propos des services de santé dans ces dernières années que ce soit pour obtenir des antibiotiques, du matériel chirurgical ou, effectivement, pour plomber une dent est une autre des sources les plus importantes du mal-être anti-Etat : le non-respect progressif du pacte social en vigueur.
En fait, la faible résistance de la population pendant les 10 dernières années face à la réduction de la couverture sociale et à la croissance des taux d'inégalités à Cuba avait beaucoup à voir avec la promesse implicite contenue dans les tentatives de recomposition du pacte social socialiste par le Gouvernement du général d'armée Raul Castro : la fin des gratuité « injustifiées », la rationalisation du marché du travail, la restructuration du schéma économique et de ses priorités d'investissement… Tout cela avait comme corollaire social, au bénéfice de tous, la réussite d'un socialisme prospère, démocratique et soutenable. Une décennie plus tard, une bonne partie de la population peut avoir perdu son enthousiasme et sa confiance dans une réforme qui en réalité a diminué sensiblement le poids de l'État en tant que garant et protecteur de la vie des famille mais qui n'a pas pu réaliser de la même façon la prospérité promise.
On peut savoir et comprendre qu'il existe des limitations matérielles objectives au respect du pacte par l'État mais, tant que ce pacte sera en vigueur et personne n'a dit le contraire jusqu'à présent, il continue à être un concept social en tant que « devoir être » et en tant que mesure de beaucoup de choses et cela fait que les gens réagissent face à une façon d'être de l’État, ont avec celle-ci une relation d'exigence qui ne rencontre pas de correspondance avec la partie qui dans ce contrat, est comprise comme ce « qui revient » à l’État.
Le désir du capitalisme
Pour un projet socialiste, le mal-être anti-Etat n'est pas une menace en soi même quand ce projet a dans l'Etat son quartier général. La rébellion anti-État peut servir de combustible à une action politique de perfectionnement ou de transformation révolutionnaire de l'État dans la transition socialiste.
Le problème commence quand ce sentiment anti-Etat n'a pas d'issue à l'intérieur de la Révolution et qu'il prend la forme d'un désir du capitalisme. Pourquoi cette rébellion anti-Etat que nous avons décrite prend-elle, à Cuba, dans la plupart des cas, la forme d'un désir du capitalisme ? C'est une question essentielle que nous, les révolutionnaires cubains, devons affronter.
Un mal-être politique peut avoir beaucoup d'issues. Ces issues sont en relation avec la texture de ce mal-être mais aussi avec des alternatives qui réussiraient à construire un lieu à l'horizon du possible. Nous, les révolutionnaires et les communistes cubains, pourrions être d'accord sur le fait qu'un socialisme cubain dans lequel les problèmes et les conditions qui produisent le mal-être anti-Etat de beaucoup de gens aujourd'hui soit absent est possible. Nous pourrions dire comme le David de « Fraise et chocolat » que ces problèmes sont « la partie de la Révolution qui n'est pas la Révolution. » Mais une frange non négligeable de la population cubaine souhaite vivre dans le capitalisme comme solution aux problèmes qui la tourmente. Il y a tout un ensemble de facteurs qui favorisent le fait que pour beaucoup de gens à Cuba, l'issue de leur mal-être anti-Etat est réactionnaire, est le capitalisme.
Le socialisme cubain se bat en tant qu’île contre le capitalisme mondial qui nous entoure et dont les tentacules matérielles et culturelles traversent notre frontière et vivent avec nous. Nous sommes à l'époque du réalisme capitaliste résumé dans cette lucide et terrible sentence de Fredric Jameson: « Il est plus facile d'imaginer la fin du monde que la fin du capitalisme. » Nous, les Cubains, ne sommes ni exempts ni protégés de l'influence de la sophistication des dispositifs culturels du capitalisme mondial intégrés destinés à nous empêcher d'imaginer des alternatives au capitalisme qui existe réellement. Ce qui fait que, face à la crise d'un modèle ou d'une tentative de socialisme donnée, la seule issue visible est « ce qui est normal », « ce qui s'est toujours fait », « ce que tout le monde fait. »
De plus, la résistance à cette marée culturelle ne survient pas non plus en terrain calme mais dans les conditions que l'autre sorte d'agressivité capitaliste, la guerre économique, impose à la transition socialiste à Cuba. Et cela a une importance particulière en ce qui concerne le problème de la consommation et du désir, précisément parce que la sous-consommation est l'une des conséquences et des objectifs directs de l'asphyxie économique et que le mélange de cette sous-consommation et de la machinerie culturelle capitaliste produit un consumérisme refoulé, désespéré et vorace qui renforce encore plus les conditions pour que le désir du capitalisme augmente.
L’une des conditions qui favorisent cette issue réactionnaire est la détérioration du pacte social socialiste que nous avons évoquée. Il y a des gens qui, pour leur survie et celle de leur famille, sont à la merci des règles capitalistes du marché informel. Il y en a qui, pour garantir la qualité de l'éducation de leurs enfants, doivent payer des professeurs privés qu'on appelle par euphémisme « répétiteurs ». Il y en a qui, pour se soigner ou soigner un patient, doivent dépenser des milliers de pesos sur le marché noir pour payer des médicaments ou payer « pour les deux » un professionnel de la santé. Il y en a beaucoup qui travaillent pour un employeur privé dans des conditions extrêmes d'exploitation sans aucun droit du travail. Face à cela, il faut se demander: Pourquoi cette personne ne souhaiterait pas le capitalisme si en fait, elle vit déjà dans le capitalisme ? La réaction aux îlots de capitalisme qui augmentent dans notre société ne doit pas nécessairement être la nostalgie ou le désir d'un meilleur socialisme : cela peut plutôt être l’aspiration à un capitalisme « meilleur », plus développé, plus efficace, plus « libre » et démocratique ». Soit dit en passant, nous pouvons aussi chercher les causes de la migration dans le désir du capitalisme.
Ce que nous pourrions appeler le problème des limites contribue aussi à donner l'avantage au désir de capitalisme sur l'alternative révolutionnaire à Cuba, il y a un effort marqué de pratiquement tous les acteurs de la contre-révolution pour tromper et transformer en une même chose la Révolution, le socialisme, l'État, le Gouvernement, le parti et les dirigeants. Mais la contre-révolution n'est pas seule dans ce néfaste jeu discursif. Le discours bureaucratique contribue à renforcer cette confusion et à empêcher toute limite : il reproduit et renforce la perception d'unité de tout ce qui a été dit et il lie le destin de chaque élément au destin des autres. Si la Révolution ou le socialisme sont la même chose que tel mode de fonctionnement de l'État ou que telle politique du Gouvernement ou que tel dirigeant, alors, le discrédit de l’un de ces éléments, par exemple d'un mauvais dirigeant ou d'une politique impopulaire, s’étend au reste. C'est pourquoi lier le destin de la Patrie, la Révolution ou le socialisme à des politiques de gouvernement particulières, à des façons d'exercer le pouvoir, à des problèmes de société connus de tous ou à des dirigeants particuliers est un jeu opportuniste de la contre-révolution mais de la part de l’Etat lui-même ou de certains de ses secteurs, c'est directement irresponsable.
À cela s'ajoute l'absence ou l'invisibilité d’alternatives à ce qui existe réellement dans le domaine de la Révolution. Dans la Révolution, les sujets, les mouvements, les individus ou les programmes révolutionnaires et alternatifs aux politiques de l'État ne sont pas visibles. C'est la prétention de monolithisme de l'État et de ses organisations politiques et de masse, enclins à extraire de l'espace public le conflit, qui rend son fonctionnement opaque et qui l’empêche. C'est mis en évidence clairement, par exemple, dans les résumés de délibérations qui sont diffusés, délibérations dans lesquelles, en réalité, il y a de chauds débats mais dont on a l'habitude de donner une image d'unanimité, de consensus et de conciliation. Ce comportement opaque se manifeste également quand il s'agit de communiquer et de mettre en place des politiques dont on ne connaît jamais ceux qui ont été battus dans les débats, les alternatives qui ont été discutées, les positions qui se sont affrontées et qui ont amené cette décision. Tout cela empêche les gens d'identifier les tendances qui existent dans le pouvoir qui n'est jamais homogène bien qu'il se veuille ainsi et de se reconnaître dans certaines de ces positions en tant qu’horizon politique.
En ce qui concerne l'activisme révolutionnaire hors des espaces traditionnels qui est en train d'émerger, il y a un problème d'échelle concernant l'accès aux grandes masses. Nous parlons de petits groupes de personnes qui font de l'activisme dans des conditions précaires. Il y a une limite matérielle à leurs conditions de massification.
Il y a aussi une limite sociologique liée à ce que nous mentionnions au début sur ce qui est étatique et non étatique et à leurs horizons de visibilité. À ces acteurs, il arrive la même chose qu’aux autres, non étatiques : face aux gens, le public, l'étatique, continue à être le « normal », le « légitime » et même si cela n'affecte pas l'accès à l'économie, cela se traduit par une suspicion généralisée face au politique : « Est-ce qu'une institution l'a convoqué ? », S’il n'y a pas une institution impliquée, je ne me mêle pas de cela »… Cette limite affecte la contre-révolution aussi car elle répond à une culture politique bien ancrée bien que cette culture politique soit en train de changer.
Le dernier aspect qui ouvre la voie au désir du capitalisme est la déception. Le pacte social entraîne non seulement un échange d’obédience et de biens entre les dirigeants et ceux qui sont dirigés mais contient aussi une éthique qui prend corps dans la conduite de la bureaucratie. L'impunité de la corruption, la non correspondance entre le discours et la réalité, les injustices, l'absence de sensibilité, l'indifférence, le cynisme, l'incapacité à reconnaître ses erreurs, l'intolérance, la double morale, entre autres, sont des conduites méprisables pour la société qui, portées par les dirigeants, blessent la sensibilité et l'engagement socialiste des gens du peuple. C'est pourquoi la complaisance envers ces détournements de l'éthique de la Révolution, à n'importe quel niveau et dans n'importe quelle situation, est un suicide. La rébellion anti-État et le désir du capitalisme sont deux phénomènes qui s'expriment dans la vie quotidienne de notre société et qu’on peut observer dans de multiples situations. Comprendre pourquoi des secteurs du peuple se sentent ainsi envers l'État cubain et son projet socialiste est essentiel pour renverser cette tendance et sauver la Révolution. Le mal-être anti-Etat et le désir du capitalisme ne sont pas une fatalité et ne sont pas inévitables. Quel pôle obtient la majorité du peuple est une lutte historique dont décideront ceux qui savent la livrer avec le plus « d’audace, d'intelligence et de réalisme. »
Depuis 1959, la politique révolutionnaire qui a été amenée aux gens avec la Révolution est à la tête de l'Etat. La perspective que cela change est inadmissible car si un destin est lié à celui de la Révolution, c'est le destin du peuple.
Traduction Françoise Lopez pour Bolivar infos
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