Bolivie: Diviser pour perdre
Par Milton Machuca Cortez
Traduction Françoise Lopez pour Amérique latine-Bolivar Infos
Depuis le début de 2024, la presse bolivienne et internationale a mis sa loupe sur l’éventuelle candidature d’Andrónico Rodríguez, l’actuel président du Sénat, une figure émergente du Mouvement Vers le Socialisme (MAS) à la présidence. Les analystes pensent tous que cette candidature apparaît dans une situation de fracture interne du parti au gouvernement: la bagarre entre l’ancien président Evo Morales et le président Luis Arce a énormément affaibli le parti qui dominait la gauche bolivienne de façon hégémonique depuis 2005.
A cela s’joutent des sondages récents qui donnent Rodríguez favori avec un pourcentage relativement bas, ce qui laisse prévoir un vote fragmenté et inc certain. Cet article analyse les raisons pour lesquelles Andrónico n’aurait pas de vraies possibilités de gagner les élections et la façon dont sa candidature contrit serait encore plus à la fragmentation du MAS et profiterait à une opposition avide de reprendre le pouvoir.
Intentions de vote et fragmentation du MAS
Plusieurs sondages diffusés en 2025 donnent Andrónico Rodríguez en tête des intentions de vote mais avec un pourcentage très éloigné de la majorité absolue que le MAS avait l’habitude d’obtenir. Par exemple, un sondage national commandé par le patron Marcelo Claure (réalisé sur 5 000 personnes) place Rodríguez en première position avec 25% des intentions de vote, suivi par le patron Samuel Doria Medina (16%), l’ancien président Jorge “Tuto” Quiroga (15%), le pasteur Chi Hyun Chung (13%) et le maire Manfred Reyes Villa (11%), et 20% d’indécis.
Aucun candidat ne dépasse les 30%, ce qui prouve une profonde fragmentation des votes pour les élections de 2025. Cet « effet Andrónico » montre un MAS divisé: Evo Morales lui-même est disqualifié et la popularité de Arce s’effondre (à peine 1-2% de soutien selon certaines études), ce qui l’a conduit à ne pas présenter sa candidature, de sorte que la base du parti au pouvoir se disperse entre Rodríguez et l’indécision. En effet, les analystes signalent que les 18% à 25% obtenus par Rodríguez sont modestes par rapport aux taux obtenus traditionnellement par le MAS qui, aux dernières élections, se situait entre 50% et 60%.
Cette chute radicale, résultat de la rupture entre « évistes » et « arcistes » laisse à penser que Rodríguez ne réussit pas à rassembler l’électorat du MAS mais seulement une partie de celui-ci. En termes de théorie politique, le MAS affronter une crise de l’hégémonie: après 3 ans pendant lesquels il a dominé les élections, son bloc populaire implose et aucune personnalité de réussit à le représenter dans son ensemble. En 2025, la Bolivie étrennera le système du second tour (ballotage) aux élections présidentielles, jamais appliqué auparavant bien qu’il ait été » introduit en 2009. C’est pourquoi certains observateurs concluent que, divisé, le MAS ne peut pratiquement pas gagnerai second tour: même si le candidat d’une fraction du parti au pouvoir (par exemple Andrónico) accède au second tour, il sera probablement vaincu par le candidat de l’opposition unie.
Ce scénario de « tous contre le MAS » ôte à Rodríguez une voie claire vers la victoire finale. Même au premier tour, son plafond de 25% l’éloigne de la barre des 40% et des 10 points d’avance nécessaires pour gagner au premier tour. Ainsi, dans une perspective institutionnelle et numérique, les possibilités réelles qu’Andrónico Rodríguez soit élu semblent très limitées si le MAS se présente divisé.
Le rôle de Marcelo Claure et le récit diviseur
Pourquoi alors certains sondages présentent-ils Rodríguez comme « viable »? Là a paraît le rôle polémique de Marcelo Claure, la magnat bolivien qui a financé des sondages et a donné son avis activement sur la panorama électoral. Claure a diffusé c e qu’il a appelé « le sondage le plus important de l’histoire » et ensuite, après la proclamation de Rodríguez comme candidat (mai 2025), publié des messages ambigus: il a d’abord fait l’éloge d’Andrónico en disant qu’il avait « très confiance en lui » et qu’il serait « mille fois meilleur qu’un pédophile ou un incapable » - des allusions très peu subtiles à Evo Morales et à Luis Arce- mais ensuite, il a précisé qu’il en le soutenait pas politiquement et a appelé instamment l’opposition à s’unir autour d’un candidat unique.
En fait, Claure interprète les données en sa faveur: il met en avant le fait qu’avec un seul candidat d’opposition, les anti-MAS obtient draient plus de 50% des voix et « gagneraient dan s tout le pays et dans tous les secteurs sociaux, » c’est pourquoi « ils ne peuvent vaincre le parti au pouvoir qu’unis. » Ce récit est destiné à configurer le camp politique de 2025 comme une lutte entre un parti au pouvoir divisé et sans important ce et une opposition unie capable d’incarner le « changement. »
La théorie marxiste dirait que Claure - un représentant de l’élite patronale- opère comme un « appareil idéologique » hoirs de l’Etat, modelant l’opinion publique pour diviser les classes subalternes (le bloc paysan-peuple du MAS) et faciliter une restauration du bloc d’opposition (dominé par d’anciennes élites). Ses sondages et ses déclarations font partie du combat idéologique pour l’hégémonie: ils présentent Andrónico comme une alternative seulement pour affaiblir le MAS de l’intérieur et légitimer l’idée de la nécessité d’une opposition unie. Certains acteurs ont « acheté » ou profite de ce scénario.
D’une part, des secteurs mêmes du MAS ont vu en Rodríguez une issue à la crise (ce qui a justifié sa candidature comme un mandat des organisations sociales de gauche en brandissant la représentation organique de la base). D’autre part, les opposants désespérés par la candidature viable sont remontés dans les sondages. Des porte-parole de Doria Medina se sont réjouis que ces chiffres montrent « qui est qui » et que Samuel serait l’opposant qui aurait le plus de chances de vaincre le MAS.
Par contre, les alliés de Tuto Quiroga ont ôté toute crédibilité au sondage de Claure et l’ont ouvertement qualifié de manoeuvre destinée à « manipuler » les intentions de vote. Certains analystes indépendants doutent également de la véracité de ces sondages précoces et signalent qu’ils n’ont pas l’aval officiel et que sans les candidats définitifs, le panorama peut changer du tout au tout. En somme, il existe des indices indiquant que les sondages favorables à Andrónico font partie d’une stratégie politique: gonfler une candidature qui divise le vote du p parti au pouvoir et rende l’opposition optimiste.
Quand le sondage crée le candidat: l’ingénierie du vote
A la lumière de ce qui précède, la candidature d’Andrónico Rodríguez ressemble plus à un symptôme de ‘autodestruction interne du MAS qu’à un projet avec de réelles chances de succès électoral. Les données indiquent que Rodríguez n’est en tête des préférences que parce que le vote traditionnel du MAS est fragmenté et qu’aucun autre dirigeant du parti au pouvoir n’est habilité ou n’a un soutien significatif. Mais son avantage relatif (environ 20%) ne suffirait pas pour qu’il soit élu président, en particulier si on considère un éventuel second tour dans lequel l’opposition unie aurait des chances de gagner. Au contraire, sa candidature contribue à diviser et à disperser encore plus le capital électoral du MAS en mettant fin à l’unité qui lui donnait sa force hégémonique.
En termes de théorie politique, nous sommes face à la crise d’un mouvement populiste-caudilliste qui n’a pas réussi à mettre en place une succession institutionnelle: comme le dit la littérature, chaque caudillo crée son propre réseau de loyautés et quand deux dirigeants s’opposent, le parti se brise. Andrónico tente de se présenter comme le « successeur » qui sauve l’unité du peuple mais finit par approfondir le différend des représentations (le « vrai peuple » est-il avec Evo, avec Arce ou avec lui?) Pendant ce temps, l’opposition profite de l’absence d’hégémonie: grâce à des sondages et à des discours, elle installe l’idée que le cycle du MAS est terminé et qu’un nouveau bloc peut prendre le pouvoir.
En dernière instance, Rodríguez n’a pas de possibilités réelles de gagner dans ces conditions mais sa candidature a été instrumentalisée en tant que pièce d’une stratégie de division. La fragmentation du vie du parti au pouvoir profitera directement à ceux qui cherchent à mettre fin au projet du MAS que ce soit par la voie des élections ou de l’intérieur. Ainsi, la ces d’Andrónico Rodríguez illustre la façon dont la combinaison de conflits à l’intérieur des partis et l’ingénierie de l’opinion publique peut reconfigurer la lutte pour l’hégémonie politique dans une démocratie: l’ancien ordre perd sa cohésion et ses adversaires emploient tous leurs outils -sondages, médias et idéologie- pour lui disputer la légitimité et le pouvoir réel.
Note: A cette analyse, il faut ajouter ce qui s’est passé pendant ces derniers jours quand une marche d’une multitude de partisans d’Evo Morales fut chargée violemment pas la police. Ensuite, le parti au pouvoir a proclamé ses candidats et désigné le ministre le plus détesté des partisans d’Arce, Del Castillo, comme candidat à la présidence avec le soutien de l’actuel président: Arce!
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