Cuba: L’opération Peter Pan
ou comment les Etats-Unis ont déporté en secret 15 000 enfants dans leur guerre contre la Révolution.
Traduction Françoise Lopez pour Amérique latine-Bolivar Infos
Jusqu’où serait capable d’aller un père ou une mère pour protéger son enfant? Les quelques 15 000 enfants et adolescents qui se sont rendus de Cuba aux Etats-Unis en tant que mineurs non accompagnés au début des années 60 pour échapper à ce que leurs géniteurs voyaient comme une menace: perdre leur autorité parentale et les faire élever par l’Etat révolutionnaire cubain naissant se posent toujours la question.
A l’époque, cette opération dans laquelle étaient impliqués le Gouvernement des Etats-Unis, l’Eglise catholique, des compagnies aériennes, la représentation diplomatique de différents pays latino-américains et européens ainsi qu’un réseau interne de contre-révolutionnaires, a été connue sous le nom d’opération Peter Pan.
Concrètement, ces mineurs, qui avaient entre 4 et 16 ans, ont été remis ar leurs parents à des groupes de l’Eglise catholique qui opéraient alors sur l’île avec pour mission de les transporter en territoire étasunien pour un temps qui, en principe, devait être de quelques mois.
L’approbation, en décembre 1959 de la Loi sur la réforme intégrale de l’enseignement a été le point de départ d’une opération psychologique qui a provoqué lez déracinement de milliers d’enfants et de jeunes, la séparation -même permanente- de familles, des scissions identitaires et d’autres blessures qui, malgré le temps, ne cessent de saigner.
Ce qui a précédé
L’arrivée au pouvoir du Gouvernement révolutionnaire à Cuba, au début de 1959, a marqué un changement radical dans l’ordre social en vigueur jusqu’alors. sous la direction de Fidel Castro, les révolutionnaires se sont attelés à la tâche de lutter contre une culture qui avait exclu de larges secteurs de la population, privés de l’accès à l’éducation.
C’est dans ce contexte qu’a été promulguée la loi sur l’éducation dans laquelle le caractère universel, laïque, gratuit et démocratique était consacré. Enb fait, ce modèle chassait du pouvoir l’Eglise catholique qui avait le contrôle de nombreuses institutions d’éducation privées à tous les niveaux et mettait l’accent sur un plan massif d’alphabétisation.
Ainsi, dans le clan catholique, se produisit un mal-être qui a rapidement été capitalisé à des fins politiques, début 1960, par des groupes comme Action Catholique, Jeunesse Démocratique Chrétienne, Groupe Catholique Universitaire et des étudiants de l’Université Catholique de Villanueva.
Presque parallèlement, une féroce campagne de désinformation sur la portée de l’initiative du Gouvernement s’est développée. Grâce à des stations de radio comme Radio Swan –financée par la CIA– ou La Voix de l’Amérique, on affirmait que les autorités cubaines retiraient l’autorité parentale aux parents et allaient élever les enfants sans demander l’avis de la famille et les endoctriner dans les idéaux du communisme.
On a également dit que, comme pendant la guerre civile espagnole (1936-1939), les mineurs allaient être envoyés en Union soviétique pour être éduqués dans ce pays et qu’ils ne fouleraient plus jamais le sol cubain, selon ce que disent Ramón Torreira Crespo y José Buajasán Marrawi dans leur livre « L’Operación Peter Pan: un cas de guerre psychologique contra Cuba".
Pour rendre ces versions crédibles, on a distribué des copies falsifiées de la loi sur l’éducation approuvée par le Gouvernement l’année précédente contenant des articles dans lesquels était soi-disant consacrée la perte d’autorité parentale en faveur des autorités cubaines.
Les moteurs chauffent
La cible de ces opérations psychologiques était les familles aisées et de la classe moyenne traditionnellement liées à l’Eglise catholique. Il existait, en outre, un avantage sur le terrain: la plupart de celles-ci envoyait leurs enfants dans des écoles privées catholiques, un fait dont les organisateurs de l’Opération Peter Pan ont très bien su profiter.
C’est alors qu’apparaît à Miami la figure de l’évêque irlandais Bryan Walsh, directeur du Catholic Welafare Bureau -un bureau catholique pour le bien-être- qui fut, selon ses propres mots, recruté par le département d’Etat des Etats-Unis pour faire sortir les mineurs non accompagnés de Cuba.
« Le département d’Etat m’a appelé le jour du réveillon de 1960 pour me dire qu’ils voulaient (sic) aider des parents à Cuba qui voulaient envoyer leurs enfants ici mais qu’ils avaient besoin d’une agence sociale de l’Eglise qui puisse prendre la responsabilité des enfants et que nous pourrions compter sur l’aide du Gouvernement -argent et tout et tout- mais qu’ils avaient besoin de quelqu’un pour signer. Alors, j’ai dit: « Oui, nous allons signer le document, » raconte Walsh dans une interview accordée en 1979 à la cinéaste Estela Bravo.
A la havane, on a crée un groupe dont faisait partie, entre autres, Ramón ‘Mongo’ et Leopoldina ‘Polita’ Grau Alsina, le neveu et la nièce de l’ancien président Ramón Grau San Martín, ainsi que le révérend James Baker, directeur de l’école privée Ruston Academy, et l’éducatrice britannique Penny Powers qui, selon certains survivants, tenait le rôle de dirigeante.
« Penny Powers a joué un rôle actif dans l’organisation de l’Opération, à cause de ses nombreux contacts dans les cercles nord-américains à Cuba et dans les organisations clandestines sur l'île. Elle avait, en outre, une longue expérience à cause de sa participation remarquable à une opération du renseignement britannique au cours de laquelle elle avait contribué personnellement à faire sortir de l’Europe occupée par les Nazis pour l’Angleterre entre 9 000 et 10 000 enfants juifs qui ne reverraient plus jamais leurs parents.
La façon d’opérer
Initialement, il avait été décidé que les vols se feraient directement entre Miami et La Havane. Pour mettre le plan en marche, Walsh reçut 20 visas pour des étudiants. Sur les formulaires, il était indiqué que les bénéficiaires faisaient partie dur quota à la Coral Gables High School, d’où, était envoyée les documents que demandaient les autorités locales pour autoriser les départs.
A La Havane, une équipe se chargeait de faciliter l’obtention des visas, des passeports et des autorisations nécessaires pour voyager. tout se faisait avec la participation active des parents des mineurs parmi lesquels on faisait courir le bruit que c’était la bonne solution pour « sauver ses enfants. »
Une fois les documents prêts, des compagnies aériennes comme la compagnie étasunienne Pan Am ou la compagnie la néerlandaise KLM se chargeaient d’imprimer les billets d’avion dont le montant était payé par Washington. On bloquait aussi des sièges pour garantir qu’il y en aurait de disponibles sur tous les vols et on émettait de fausses listes d’attente.
Bien que l’enquête postérieure ait dégagé la CIA de toute responsabilité directe, il est hors de question que le Gouvernement des États-Unis ait été au courant de cette migration induite, comme l’attestent des documents déclassifiés de l’époque. En particulier, le cas est présenté comme faisant partie du défi que représentait pour Washington l’attention à apporter à un nombre croissant d’exilés cubains dans la ville de Miami.
Peu après, sur les instances de Walsh, on a établi une route parallèle La Havane-Kingston-Miami, avec la collaboration des autorités britanniques -qui exerçaient alors leur souveraineté sur la Jamaïque- et de l’Eglise catholique locale.
Ensuite, face au nombre de plus en plus important de demandes, on a opté pour expédier ce qu’on appelait les ‘visas waiver’ qui, dans la pratique, étaient un document par lequel le Gouvernement des États-Unis exemptait de visa celui qui le détenait. Tr!ès peu de ces papiers étaient authentiques. On le simprimait dans la capitale cubaine et les autorités migratoires des États-Unis les recevaient, même sachant que c’étaient des faux.
La réalité
Les offres de bourses et la promesse d’une réunification familiale rapide sont rapidement apparues comme des mensonges flagrants. A leur arrivée à Miami, les mineurs étaient reçus par un Cubano-américain du nom de George Guash. Pour éviter les problèmes, on leur apprenait qu’is devaient e chercher à l’aéroport. de là, ils étaient immédiatement conduits dans une auberge.
Au début, il n’y avait que des adolescents mais ensuite, l’âge a été abaissé déplus en plus. Alors, les mineurs ont été divisés selon sur âge et leur sexe dans les auberges. En outre, beaucoup de ces espaces se sont rapidement effondrés et on a décidé de les envoyer dans des orphelinats et des lieux d’accueil, même dans d’autres états où les conditions étaient souvent dures.
Beaucoup ont du affronter des situations d’abus sexuels, de mauvais traitements scolaires, des châtiments physiques, de violence de la part de leurs camarades, d’isolement et de solitude. comme on le constate dans les témoignages recueillis par Estela Bravo pour son documentaire « L’Opération Peter Pan, fermer le cercle à Cuba. »
De tout cela, affirment-ils, le pire a été la séparation de la famille. Ceux qui tiraient les fils de l’opération pariaient sur le succès rapide de l’invasion mercenaire de Playa Girón, en avril 1961. L’espoir des parents, confiants en un regroupement rapide, reposait sur la promesse d’une chute imminente du Gouvernement révolutionnaire mais toutes les tentatives contre-révolutionnaires ont été vaincues et ainsi s’est effondrée la possibilité du retour des mineurs sur l’île.
Néanmoins, les organisateurs du plan n’étaient pas prêts à se considérer facilement comme vaincus. Ils ont revu leur stratégie et ont promis que la rencontre aurait lieu aux États-Unis. Maintenant, ce seraient les parents qui devraient entreprendre l’exode.
Comme. on pouvait s’y attendre, e départ des adultes ne fut pas légal. Dans le meilleur des cas, la séparation s’est prolongée pendant des mois ou des années, dans d’autres, le regroupement n’a jamais eu lieu.
L’Opération Peter Pan a touché à sa fin en octobre 1962 avec la « Crise des Missiles » mais le plan a perduré quelques temps via Madrid. Par cette voie, entre 10 et 12 mineurs quittaient Cuba chaque semaine. En arrivant en Espagne, ils étaient conduits dans des auberges gérées par des religieux dans lesquelles ils restaient pendant des mois, jusque’à ce qu’on les envoie au sud de la Floride. Entre 2 000 et 3 000 enfants et adolescents ont quitté Cuba grâce à cette procédure.
Des années plus tard, certains « Peter Pan » comme s’appelaient eux-mêmes les survivants d cette opération macabre, ont fondé la Brigade Antonio Maceo pour créer des liens avec l’île, dénoncer le blocus et briser l’idée que la Révolution cubaine était rejetée unanimement par les expatriés qui vivent aux Etats-Unis.
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