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Argentine: Pas de capitalisme sans racisme

25 Juillet 2025, 16:03pm

Publié par Bolivar Infos

Interview de Mireille Fanon Mendès France

Traduction Françoise Lopez pour Amérique latine–Bolivar infos

« Nous devons comprendre que, dans le monde, le système colonial a créé le problème racial et qu'il n'y a pas de possibilité de concrétiser le système capitaliste sans racisme. À l'inverse, le racisme ne peut pas non plus exister sans le capitalisme, » déclare Mireille Fanon Mendès France, célèbre activiste des droits de l'homme et présidente de la fondation internationale Frantz Fanon, devant un auditoire avide dans la ville d’El Bolson. Elle explique de cette façon la discrimination raciale, l'expulsion des territoires et la criminalisation qui pèsent sur le peuple mapuche. Et elle explique que les conflits territoriaux ici, au Moyen-Orient, ou en Afrique ont leur origine dans la colonisation. Une définition qu'elle répétera dans chacune des conférences qu’elle a données en Patagonie. La même qu’elle reprendra en détails dans cette interview accordée à Página/12 à la fin de sa visite.

« Les colonisateurs ont commis un génocide, si on regarde l'histoire du système colonial dans les Caraïbes, en Amérique, du Nord et du Sud, ou en Afrique, nous pouvons le dire. Il n'y a aucun doute, », explique la fille du philosophe antillais français emblématique Frantz Fanon en se présentant dans la région andine. « Et le génocide se poursuit, pas seulement en Palestine, en République démocratique du Congo, au Yémen, et dans d'autres pays d'Afrique, en utilisant d'autres méthodes pour éliminer les gens qui gênent. Ici, c'est le peuple mapuche. »

« Un peuple millénaire en lutte permanente pour ses terres bien que celles-ci soient protégées par la convention 169 de l'OIT, », avait-elle déclaré avant de se rendre en Patagonie. Avant son parcours  par Neuquén, Río Negro et Chubut. « Il est incompréhensible que non seulement on les empêche de vivre sur leurs terres, mais que s'ils résistent, ils soient considérés comme des criminels, » indiquait-elle.

Maintenant, elle était là, avec eux, et avec son point de vue humaniste, elle a discuté avec les communautés. Elle relie des histoires de lutte et de résistance pour mettre en évidence le fait que l'actuel état de conflit découle du génocide perpétré à partir « de ce qu'on appelle la découverte. » Elle situe la l'origine de la soumission des condamnés de la terre « dans le génocide qui a commencé après 1492 ici, en Amérique du Nord, dans les Caraïbes ou en Afrique. »

Le droit à la souveraineté

Dans la soirée d’automne lors de laquelle elle a été reçue à El Bolsón, Fanon, la prestigieuse, juriste internationale, à déclarer voix, « une situation parallèle entre le premier moment de la colonisation, des peuples, indigènes et africains et entre les pays encore colonisés et le peuple mapuche qui est encore sous mandat colonial. » Mais elle observe aussi des différences: « Le peuple mapuche a droit à sa souveraineté et reconnaît la nécessité de s'organiser en communautés, de préserver son patrimoine culturel et de s'opposer au racisme de l'État argentin. »

Fanon aussi signalé la différence avec ce qu'il se passe « sur mon île », la colonie française de Martinique. Là, « les afro-descendants alignés sur la suprématie blanche ne peuvent s’unir en tant que peuple à travers un héritage culturel partagé. Et comme ici, en n'ayant pas de titres de propriété, la revendication des terres devient plus complexe. »

Avec d'autres méthodes, le modèle se perpétue dans des endroits comme la Palestine. « Bien que les Palestiniens aient des titres de propriété, Israël ne les reconnaît pas, et les Palestiniens sont expulsés, alors, on arrive à la situation de massacre dans laquelle nous sommes aujourd'hui. »

«Le génocide peut être le massacre de masse, disproportionné et intentionnel, mais ce peut être aussi forcer de façon violente les gens à abandonner leurs territoires. Ce qui se passe avec le peuple mapuche a été appliqué en Palestine pendant la première et la seconde intifada. Et aujourd'hui, c'est devenu un massacre, à la face du monde. »

La suprématie colonialiste

Fanon explique l'ambition, capital pour le territoire et les ressources naturelles : « en Palestine, il y a de l'eau et du gaz, c'est pourquoi on en arrive à la situation actuelle comme ici avec le peuple mapuche dont on viole les droits élémentaires parce que leur refuser l'eau est une façon de les expulser de leurs terres et de leur vie. »

Pendant son débat à El Bolsón, Fanon a été précise : « La volonté de l'Occident d’étendre sa modernité n'a pas de limite bien qu'il y ait une ONU qui prévienne les guerres, préserve la paix et protège le respect entre tous les Etats, petits et grands. Il y a quelque chose de commun depuis le début du processus, c'est pourquoi il faut revenir à l'histoire de la colonisation. »

C'est ainsi qu'elle a rappelé que quelques décennies avant « ce qu'ils appellent la découverte, » un pape a émis un décret –la bulle de 1452– autorisant le roi du Portugal « à conquérir et à coloniser tous les païens et les croyants non chrétiens. Et une autre bulle, 20 ans plus tard, destine d'autres territoires aux colonisateurs. » La modernité européennes blanche a très bien compris cela et a appris qu’elle « avait le devoir de christianiser le monde. »

« C'est pourquoi il n'y a ni loi ni droit international, le droit humanitaire international a totalement perdu sa légitimité, c'est pourquoi ils peuvent tuer les gens d'en nos pays. » Et elle insiste : « aujourd'hui, il existe un droit à tuer les Mapuches. Et quand cela arrive, il n'y a pas de justice. En France, des Noirs ou des Arabes sont assassinés par la police, de plus en plus souvent. Nous en arrivons à être comme les États-Unis, mais quand des jeunes sont assassiné par la police, on déclare que la police a utilisé une force excessive pour se protéger. »

Quand tout a commencé

Interrogée par Página/12 sur l'état d'exception qui soumet le peuple mapuche, Fanon a répondu que c'est la conséquence du génocide perpétré par la Campagne du Désert : « Nous, les peuples indigènes, comme les peuples africains et les afro-descendants, sommes victimes dans tous les cas des conséquences de la colonisation qui a débutée en 1492. C'est systématique. Et cela s'est radicalisé au XIXe siècle. Mais la doctrine des découvertes a amené l'esclavage, c'est ainsi que tout a commencé. »

Dans le contexte du Gouvernement actuel aligné sur la droite internationale, que pensez-vous du processus de revendication identitaire et territorial peuple mapuche en Argentine ?

–Le Gouvernement de Milei poursuit la politique installée depuis le XVe siècle, avec des pics tragiques dans les différents génocides, en accaparant les terres et en pillant les ressources naturelles. Ces évènements traversent l'histoire des peuples indigènes, en particulier du peuple mapuche en Argentine et au Chili. Mais cela s'est passé et continue à se passer en Afrique. Cette période inaugure cette politique fondée sur le racisme et soutient la guerre institutionnalisée et permanente contre les peuples qui gênent. Nous le voyons aujourd'hui contre les gens qui résistent ou dénoncent les politiques d'exploitation, la criminalisation ou la répression, dans le monde entier.

Sur le processus de revendications identitaire du peuple mapuche, Fanon prévient: « si nous voulons obtenir la récupération identitaire et territoriale, nous nous épuisons si nous le faisons chacun depuis l'endroit où nous sommes. Nous sommes fatigués, les uns et les autres, de demander réparation pour que les crimes contre l'humanité soient condamnés pour ce qu'ils sont, nous nous usons en le faisant ainsi, isolément. »

Que suggérez-vous, alors ?

–Je me demande si ceux d'entre nous qui partageons cette histoire tragique ne devraient pas unir leurs luttes. Demander la réparation, la revendication et la restitution de l'ensemble des territoires volés par les colons, ceux qui représentent aujourd'hui l'Etat des colonisateurs. Les luttes isolées menées uniquement par les peuples concernés, compte tenu de la puissance du système capitaliste libéral et de la militarisation que ces Gouvernements utilisent actuellement, sont vouées, d’une certaine manière, à l’échec.

Comment la lutte pour ces revendications pourraient-elles se renforcer ?

–Dans un processus de rapport de force inégal, si nous ne changeons pas cela, nous n'arriverons jamais à faire entendre le droit qui nous concerne. Plus qu’analyser individuellement les revendications du peuple mapuche, il faudrait penser à quelque chose qui soit à la fois local, mais aussi international, mondial, avec d'autres peuples impliqués dans d'autres processus.

–Pourquoi pensez-vous que la justice argentine, en général, néglige la voix du peuple mapuche un appliquant la jurisprudence dans les conflits territoriaux qui les impliquent ou déforme, trompe ou ment en énonçant les cas qui deviennent publics?

–C'est que le rapport de force n'est pas en faveur du peuple mapuche. Quand il y a une jurisprudence qui n'est pas respectée, la jurisprudence ne sert à rien. C'est quelque chose que nous oublions parce que la répression est institutionnalisée. La voix du peuple mapuche, le plus souvent, est entendue depuis une position qui les sous-estime. Le problème est que les Argentins sont, à propos du peuple mapuche, la plupart du temps et dans le meilleur des cas, paternaliste, mais à partir d'une supériorité coloniale. Sinon, ils sont racistes. Alors, comment un peuple ancestral peut-il se faire entendre si la suprématie blanche domine tous les niveaux, que ce soit juridique ou culturel?

Fanon s'explique : « dans le meilleur des cas, le Mapuche devient une attraction touristique, et, dans le pire des cas, un peuple, à éliminer, à traiter comme un criminel, à emprisonner ou à tuer. C'est un sociocide, un ethnocide, et c'est réellement un terricide. Parce que qui dit peuple mapuche dit terres ancestrales et ce sont ces terres qui intéressent au plus haut point les transnationales, le Gouvernement et les grands propriétaires terriens.

Les racines du mal

A El Bolsón, en  expliquant que le problème a une racine commune « et vient de la colonisation, » Fanon vise la « question raciale » installée par le capitalisme pour soutenir son existence. « À l'inverse, il ne peut pas non plus exister de racisme sans capitalisme. »

Pour le confirmer, elle fait appel à son père : « Fanon –qui était psychiatre– essayait de faire comprendre que dans la santé mentale, il n'est pas seulement nécessaire de traiter la personne. Si on ne traite pas la situation sociale, la personne ne va pas aller mieux. D'abord, il faut comprendre comment fonctionne le contexte politique et social et identifier les lieux dysfonctionnels. »

––Où pourrait-on identifier aujourd'hui ces lieux dysfonctionnels ?

–Dans les différentes sortes de violence que nous affrontons. En particulier dans la négation de la justice. Cela arrive au peuple mapuche, au peuple palestinien et à d'autres peuples colonisés. Il faut identifier la sorte d'aliénation à laquelle nous sommes soumis et ne pas avoir peur de chercher à résister à cette aliénation. Nous n'avons rien à perdre un résistant parce que le système cherche à nous tuer. Le peuple mapuche, les Noirs ou en Palestine, dans le monde entier, les gens radicalisés, pauvres, marginaux.

Pour Fanon, le système cherche à avoir des gens qui ne valent rien », qui méprisent leur propre existence. Si nous ne mettons pas le génocide sur la table, le système va continuer à l'utiliser pour nous contrôler, pour instiller la peur. Mais si nous le mettons sur la table, nous devons demander réparation. Et pour nous, à la fondation Frantz Fanon, cela ne signifie pas des compensation monétaires individuelles mais un processus de décolonisation collectif. »

La colonisation a brisé « la perception de l'altérité » de l'autre, de l’inter-subjectivité collective de l'humanité, signale la juriste alors que le soir tombe sur la région andine. « C'est pourquoi la réparation est destiné à reconstruire ce sens de l'humanité et de l'altérité, » déclare-elle. Et elle pose comme hypothèse de résolution, une unique possibilité : « lutter et résister. » Et bien que les autorités refusent d'appliquer la justice : « Utiliser la justice pour que le droit positiviste soit écarté et jouer avec ce que nous pouvons tordre dans le système judiciaire pour aller de l’avant. »

Pensez-vous possible qu'on puisse créer un Etat plurinational comme celui qui est en marche en Bolivie ?

–Je ne sais pas assez de choses sur l'État pluri national bolivien. Mais dans l'état actuel du capitalisme, je ne pense pas qu'on puisse parler d'un État plurinational parce que la politique capitaliste est basée sur le fait de favoriser la domination sur d'autres peuples. L'État plurinational n'est pas compatible avec le capitalisme. Si on regarde les accords de « 67 pour la Palestine, on voit qu'aujourd'hui, on n’envisage même pas un État palestinien parce que la volonté de l'État israélien est un génocide de l'ensemble du peuple palestinien pour éliminer le problème. »

« Dans l'état actuel du monde, avec les rapports de force qui se sont dessinés, avec la fascisation du monde, je me demande ce que veut dire Etat plurinational. C'est une question philosophique, philosophico-politique. Même si le capitalisme cesse d'exister, un Etat plurinational ne serait pas la fin de la domination parce que plurinational est un fait penser par les blancs dominants comme « inter-culturalité ». Ils intègrent des mandats qui masquent les désirs coloniaux d'appropriation des processus culturels des peuples qui résistent. »

Son pari est « le  droit des peuples de disposer d’eux-mêmes. De leur souveraineté. Et de penser ensemble peut être à une autre définition de ce que pourrait être l’humanité, l’humain, dans un cadre de rupture totale avec le capitalisme et la modernité eurocentrique. Ainsi nous pourrions penser une structure plurinationale, ontologique et épistémologique. Pour l’instant ce sont des inductions paradoxales du monde blanc, avec lesquelles le monde blanc sait parfaitement jouer. »

Source en espagnol :

https://www.correodelorinoco.gob.ve/mireille-fanon-no-hay-posibilidad-capitalismo-sin-racismo/
URL de cet article :

https://bolivarinfos.over-blog.com/2025/07/argentine-pas-de-capitalisme-sans-racisme.html