Cuba : Le piège de l'équidistance
Traduction Françoise Lopez pour Amérique latine–Bolivar Infos
La récente, participation d'Israël Rojas, leader du duo Buena Fe, à l'émission de l’après-midi de la plateforme digitale La Jeune Cuba, a déclenché un intéressant débat parmi les intellectuels révolutionnaires cubains. Sa présence, polie mais ferme, honnête et sereine, a été célébrée par beaucoup comme un geste d'ouverture et de courage. Et c'est sans doute le cas. Mais cette reconnaissance ne peut nous amener à éluder le problème du terrain sur lequel cet échange s'est produit. Parce qu'en politique, et en particulier dans la bataille culturelle, la scène est aussi importante que la parole et il n'y a pas de dialogue innocent quand le scénario est écrit par l’adversaire.
La scène se présente comme un dialogue entre personnes différentes, une émission de l’après-midi plurielle. Mais c'est une mise en scène parfaitement calculée : un espace conçu pour éroder la légitimité symbolique du projet révolutionnaire de l'intérieur, sous le masque du journalisme « critique » ou « indépendant. », Le problème est, précisément, dans ce mot : indépendant. Indépendant de quoi ? De qui ? Et avec quelle ressource ?
La question n'est pas sans importance. À une époque de guerre culturelle et de siège hybride dans laquelle l'adversaire bombarde non seulement avec des missiles économiques mais avec des discours apparemment neutres, le choix de l'espace importe autant que le contenu du message. La Jeune Cuba n'est pas n'importe quelle forum : c'est une plate-forme qui a reçu le soutien financier de l'ambassade de Norvège à La Havane dont les lignes de coopération donnent la priorité depuis plus de 10 ans à la création d'un écosystème médiatique « alternatif » sur l'île. Mais alternatif à quoi ? Aux médias publics cubains, bien entendu. Mais aussi, et c'est plus grave, alternatif au projet révolutionnaire cubain lui-même qu'elle présente comme un anachronisme ou un autoritarisme déguisé en légitimité historique.
Cette stratégie n'est pas nouvelle. En 2011, sous le second mandat de Barack Obama, la politique de « changement de régime » à Cuba a été reformulée ouvertement grâce à une ingénierie sophistiquée du consensus. Au lieu de parier sur l'affrontement direct, la Maison-Blanche a soutenu une « société civile », cultivée artificiellement avec le soutien logistique et financier de l'USAID, de la NED et de différentes ambassade européennes alliées. Dans ce cadre, les projets académiques, culturels, journalistiques qui, sous couvert des droits de l'homme, de la diversité des voix ou de la modernisation de l'État, promouvaient en réalité une mutation idéologique, se sont multipliés : vider de son contenu révolutionnaire l'espace public et le remplacer par une fausse équidistance entre victime et bourreau, entre assiégé et agresseur.
Dès lors, le problème n'est pas Israël Rojas. Sa présence sur cette scène a permis d'introduire, dans un environnement souvent réfractaire au débat, la voix de la Cuba qui résiste. Mais elle a également servi involontairement à la mise en scène d'un faux pluralisme : une conversation « entre égaux » qui met artificiellement à égalité le défenseur d'un projet révolutionnaire et ses adversaires stratégiques. Et cela, dans un pays sous un siège économique, financier, politique et médiatique, n'est pas neutre : c'est un acte qui a des conséquences.
La guerre culturelle et la contre-révolution douce : le piège de l’équidistance
La politique étrangère des États-Unis envers Cuba a changé de façon importante sous le gouvernement d’Obama, non dans ses objectifs mais dans ses méthodes. Il ne s'agissait plus de faire tomber la révolution avec des marines ou par la asphyxie directe, mais de fomenter une « société civile », alternative qui, au nom de l'ouverture, introduise les valeurs du libéralisme bourgeois –l'individualisme, la méritocratie, le pluralisme abstrait– dans le tissu idéologique cubain. C’est ce que Joseph Nye appellerait le pouvoir doux: ne rien imposer par la force mais faire que la domination semble souhaitable de l'intérieur. Ce que Antonio Gramsci analysait, à partir de coordonnées matérialistes, comme l'hégémonie culturels.
C'est pourquoi tout un réseau de financement et de soutien institutionnel à des projets médiatique, académique, artistiques, qui, sans se déclarer ouvertement contre révolutionnaires, mettaient en doute la légitimité de l'État socialiste, remettaient en question le rôle du parti communiste et proposaient une refondation démocratique de tendance libérale a été activé. L'un des fruits les plus évidents de cette stratégie a été la prolifération de média digitaux comme La Jeune Cuba, dont le nom constitue une appropriation symbolique de l'héritage d'Antonio Guiteras, un révolutionnaire profondément anti-impérialiste qui n'aurait jamais accepté de financement étranger pour sa cause.
Ici, il faut faire une distinction essentielle : la critique du processus révolutionnaire de l'intérieur en tant que forme dialectique de son perfectionnement est une chose et la critique visant au démontage du projet socialiste, financé et validé par ceux qui souhaitent sa fin, en est une autre, très différente. Cette critique n'en n'est pas une, c'est une contre-révolution douce au visage aimable et aux manières académiques.
Israël Rojas, en tant qu'artiste engagé envers le destin collectif de son pays, a toujours défendu la Révolution à partir d'une position populaire, critique et créative. Sa présence dans l'émission de l'après-midi ne s'écarte pas de cette trajectoire. Mais il faut s'inquiéter du cadre. En rentrant sur ce plateau, même avec les meilleures intentions du monde, Israël devient, qu’il le veuille ou non, un élément qui légitime ce dispositif.
Cette émission ne cherche pas simplement à discuter. Elle cherche à mettre en scène un dialogue entre « pairs » entre la révolution et ceux qui, avec un sourire modéré, proposent sont démantèlement. Ce qui est présentés comme pluralisme et, en réalité, une stratégie de banalisation de la contre révolution sous le masque de la diversité. Le problème n'est pas de débattre : il est d'accepter comme interlocuteur légitime quelqu’un qui reçoit des fonds de l'étranger pour saper l'ordre constitutionnel cubain, en particulier quand ces fonds viennent d'une ambassade comme celle de Norvège, qui a financé pendant des années des projets audiovisuels, artistiques et journalistiques liés au secteur les plus actifs de l'ordre du jour de restauration camouflé sous l'étiquette de « société civile. »
Gramsci avertissait que le concept de « société civile » était utilisé comme déguisement du pouvoir bourgeois, capable d'absorber l’énergies intellectuelle et morale de l'adversaire pour les neutraliser à l'intérieur des limites du système. A Cuba, cette logique se reproduit grâce à la création d'espaces qui apparaissent comme pluriels, critiques et modernes mais qui agissent comme des dispositifs de légitimation d'une restauration capitaliste travestie en citoyenneté critique. Il s'agit du visage aimable de la contre-révolution.
C'est pourquoi on ne peut pas sous-estimer le lien entre ces opérations culturelles et des phénomènes comme le N 27, le mouvement sans Isidro ou la campagne d'influenceurs digitaux qui, au milieu de la crise économique qui découle de la recrudescence du blocus et de la pandémie, ont cherché à capitaliser le mécontentement du peuple pour déclencher une rupture institutionnelle.
Il n'y a pas de symétrie face au blocus
Le choix du nom de la jeune Cuba n'est pas innocent. Il cherche à tracer une fausse continuité entre l'héritage héroïque d'Antonio Guiteras, tombé au combat contre l'impérialisme, Yankees et ses marionnettes locales, et un espace qui, au lieu de lutter contre le pouvoir mondial, ce finance avec ses miettes. Comme La a rappelé Carlos Fernandez de Cossio, l'opposition à la révolution est une contre révolution, de n'importe quelle façon qu'on l'appelle. Et le fondateur de La Jeune Cuba originelle n'avait pas besoin d’aide étrangère pour entreprendre sa lutte et ne l'aurait jamais acceptée.
Gramsci insiste sur le fait que la bataille pour l'hégémonie ne se livre pas seulement dans les parlements ou dans les usines, mais dans les écoles, les journaux, les universités, les théâtre. Aujourd'hui, nous pourrions dire aussi sur les réseaux sociaux, dans les podcasts et les médias digitaux. Et Cuba, sous blocus permanent, ne peut se payer le luxe d'accorder la neutralité à ces fronts. Pas quand la liberté de la presse, comme dit Rafael Correa, continue à être la volonté du patron de l'imprimerie. Et le patron, dans ce cas, n'est pas cubain.
Ce qui est en jeu n'est ni un débat académique ni une conversation postmoderne entre sensibilités idéologiques différente. Ce qui est en jeu, c'est la capacité d'un pays bloqué, attaqué et criminalisé à défendre sa souveraineté politique, son modèle social et sa légitimité historique. Dans ce contexte, tout espace qui cherche à placer sur le même plan la révolution et ses adversaires stipendiés n'est pas un espace de dialogue : c'est un piège sémiotique, une scène soigneusement monté pour déplacer l'axe du sens commun vers le consensus libéral.
Participer à cette scène, ce n'est pas seulement parler : c'est contribuer à la production d'un nouveau scénario dans lequel la révolution apparaît comme une option entre beaucoup d'autres possibles, dépourvue de sa qualité exceptionnelle, morale et historique. Et là réside le danger. Défendre la révolution cubaine implique aujourd'hui non seulement de résister aux attaques économique mais aussi de lire clairement les signes du moment. Dans une guerre culturelle, les formes sont importantes : l'espace, le langage, les interlocuteurs, le financement. Il ne s'agit pas de rejeter le débat mais de ne pas céder de terrain. Il ne s'agit pas de censurer mais de démasquer. Il ne s'agit pas d'attaquer celui qui participe honnêtement mais de dénoncer l'architecture qui permet à l'adversaire de se déguiser en modéré.
La défense du projet socialiste exige de l'intelligence, de la subtilité et du courage. Et elle exige aussi de ne pas oublier qu'en politique, comme en dramaturgie, le scénario n'est jamais neutre. Souvent, même le monologue le mieux interprété peut finir par légitimer une œuvre discutable.
Souvent, participer n'est pas dialoguer mais valider. Et valider l'adversaire sur son terrain, avec ses règles, c’est perdre une bataille de plus dans cette longue guerre pour la conscience des peuples.
Source en espagnol :
http://www.cubadebate.cu/opinion/2025/08/04/la-trampa-de-la-equidistancia/
URL de cet article:
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