Amérique latine : Géopolitique de l'eau en Amérique latine et dans les Caraïbes
par Ricardo Pose
Traduction Françoise Lopez pour Amérique latine–Bolivar Infos
L'eau a cessé d'être simplement une ressource naturelle presque inaperçue et est devenue l'un des actifs géostratégiques les plus disputés de la planète. Son contrôle définit la sécurité alimentaire, énergétique, territoriale, mais surtout définit la vie.
L'eau n'est pas seulement une matière première pour la production mais un facteur de pouvoir et de disputes stratégiques capable de redéfinir les relations entre les Etats, les communautés, les entreprises et les institutions financières. En Amérique latine et dans les Caraïbes, cette dispute prend des traits particuliers à cause de la combinaison de l'abondance relative, de l'extractivisme, putaindes inégalités au milieu de la crise climatique.
Pénurie, réserves et disputes dans la région
Au niveau mondial, seulement 2,5 % de l'eau est de l'eau douce et sur ce volume, moins de 1 % est disponible pour la consommation humaine. Dans ce scénario de pénurie croissante, l'Amérique latine occupe une situation clé puisque presque 31 % des réserves d'eau douce de la planète y sont concentrés.
De grands bassins hydriques comme celle de l'Amazone, de l’Orénoque, ou du Paraná-La Plata témoignent de cette richesse essentielle. Le Brésil, la Colombie, le Pérou et le Venezuela figurent parmi les 10 pays qui ont les plus importantes ressources hydriques renouvelables du monde.
Dans le cône Sud, l’aquifère Guarani (partagé par l'Argentine, le Brésil, le Paraguay et l’Uruguay) constitue l'une des plus importantes réserves souterraines d'eau douce de la planète (environ 37 000 km³) et l'objet d'un intérêt géopolitique et économique croissant de la part des corporations.
Cet abondance devient une malédiction et provoquent des tensions permanentes et profondes avec le modèle extractiviste de l'industrie minière à grande échelle, les industries agroalimentaire, les énergies conventionnelles et renouvelables, la contamination industrielle, entre autres.
L'empreinte hydrique d'un modèle intensif
L'eau n'est pas seulement disputé pour son accès sa propriété, mais aussi pour son utilisation intensive par des industries qui demande chaque jour des volumes, plus important et affecte la disponibilité des communautés et des territoires. Dans le secteur agroalimentaire, par exemple, produit 1 kg de viande bovine peut demander de 10 000 à 15 000 litres d'eau en prenant en considération l’arrosage des pâturages et la chaîne de traitement.
L'industrie textile est également très gourmande en eau puisque, pour confectionner un seul jean, on a besoin de 7 000 à 10 000 litres d'eau pour les teintures et le lavage qui, en outre, provoquent de la contamination avec des métaux lourds.
Le secteur technologique est moins visible mais encore plus important car la fabrication de micro puces et le rafraîchissement des centres de données exigent une eau extrêmement pure et en grande quantité. Une seule usine de semi-conducteurs peut consommer plus de 15 000 000 de litres d'eau par jour.
Ces utilisations industrielles, très souvent liées à des chaînes de valeur mondiales et à des investissements étrangers sont en concurrence avec les utilisations domestiques, les utilisations agricoles de subsistance ou les utilisations communautaires. La priorité, face à la pénurie d'eau, se tourne vers celui qui a le plus de pouvoir économique, politique ou corporatif et laisse en situation de viabilité de larges secteur du peuple.
L'eau en tant que marchandise
Pendant ces dernières décennies, l'expansion du modèle néo libéral-extractiviste et la crise climatique ont fait de l'eau une marchandise stratégique. Aujourd'hui, l'eau, un bien commun nécessaire à la vie, est coté en bourse, est privatisé et se négocie comme n'importe quelle autre ressource.
En 2020, pour la première fois dans l'histoire, l'eau a été cotée sur le marché à terme du NASDAQ grâce à l’indice Nasdaq Veles California Water Index (NQH2O) qui reflète le prix de l'eau dans l'État de Californie. Ceci a créé un précédent : l'eau a cessé d'être seulement un droit de l’homme (comme La a reconnu l'organisation des Nations unies en 2010) pour devenir un actif financier, sujet à spéculation et à la logique de la financiarisation.
Alors que dans le monde plus de 2 000 000 000 de personnes n'ont pas accès à l'eau potable, cette sorte de cote met en évidence la façon dont un bien qui a été traditionnellement public ou communautaire se déplace vers les marchés.
Des entreprises à capital et infrastructures privées comme KKR & Co., Bain Capital, Blackstone Group, Infraestructura Bember, Socios de Infraestructura de Morgan Stanley, HIG Capital, Littlejonh & cia, Ridgewood Infraestructure sont les principaux fonds d'investissement actifs dans les infrastructures hydriques mondiales grâce à l'acquisition d'entreprises de traitement, à des investissements dans les technologies de l'eau, des investissements stratégiques et à des fonds de plusieurs millions qui visent le commerce de l'eau et des eaux résiduelles, principal responsable de la spéculation et du marché à terme de l'eau au niveau mondial.
Ce phénomène a des implications profondes en Amérique latine. La logique financière donne la priorité à la rentabilité, à la grandeur et aux liquidités sur le bien commun, la justice sociale, la stabilité écologique, en définitive, la vie. En conséquence, des communautés traditionnelles, des peuples originaires et des zones rurales vulnérables peuvent rester à la traîne avec leurs droits à l’eau soumis au capital mondial.
L’eau comme instrument de guerre
Au-delà de la dispute industrielle et financière, l'eau a aussi été employée comme outil de pression, de domination ou de guerre. C'est évident dans l'appropriation des bassins hydriques, du contrôle des infrastructures de captage et de distribution et de conditionnement de l'accès à l’eau comme levier politique.
Un cas exemplaire et celui de l'entreprise israélienne MEKOROT qui contrôle les ressources en eau, des territoires, palestiniens, occupés et se placent internationalement comme exportatrice de technologie hydraulique alors qu’elle exerce simultanément un contrôle territorial sur l’eau, condamnant ainsi le peuple palestinien à boire de l'eau contaminée, à souffrir de la soif, ou même à mourir.
En Amérique latine, la présence de MEKOROT en consultations, en conseils en gestion de l'eau, et dans des accords d'État n'est pas seulement technique elle ouvre le débat sur l'exportation d'un modèle hydraulique qui relie contrôle, privatisation, domination et conditionnement de la libre détermination des peuples.
L’Amérique latine et les Caraïbes à la croisée des chemins
Comme nous l'avons déjà vu, l'Amérique latine et les Caraïbes se trouvent parmi les objectifs stratégiques du capitalisme financier et technologique mondial, celui qui, pour fonctionner dans cette nouvelle phase de production, a besoin d'eau douce pour les grandes métropoles, de lithium pour le fonctionnement des nouvelles technologies, de combustible pour les industries et d'aliments pour mettre en marche la force de travail. Cette nouvelle ALCA, loin d'être rhétorique, se matérialise dans l'aggravation des tensions belliqueuses, commerciales et politiques qui se multiplient dans la région.
L'entreprise d'État israélienne MEKOROT dénoncée par des organisations internationales pour son rôle dans l'apartheid hydrique contre le peuple palestinien, à étendu ces dernières années, sa présence en Amérique latine en faisant profil et en ayant des méthodes peu transparentes.
Bien qu'elle se présente officiellement comme une entité publique, son action dans la région est celle d'une corporation privée transnationales avec des opérations difficiles à tracer, des intermédiaires locaux qui évitent les règles d'engagement de l'État et des contrats pleins de clauses de confidentialité. MEKOROT n’élit pas domicile dans les pays où elle agit et n'y a pas de bureau, ce qui lui permet de se déplacer sur un terrain gris sur lequel la reddition de compte et le contrôle public sont presque impossibles.
Au Brésil, elle a participé à des projets à Belo Horizonte, en Colombie, Elle a donné des conseils aux Corporations Autonomes Régionales de Cundinamarca et de La Guajira, en République Dominicaine, le Plan Hydrique National qui a été élaboré en 2023 a été suspendu après des plaintes pour illégalités et au Mexique, elle a signé en 2013 un accord avec la Commission Nationale de l'Eau pour donner des conseils en assainissement des aquifères.
Les cas les plus bruyants ont eu lieu au Chili et en Uruguay où l'entreprise a cherché à se placer comme référent technique dans la gestion de la ressource hydraulique malgré les critiques à cause de ses antécédents et des conditions contractuelles imposées.
Au Chili, l'accord avec le Gouvernement Régional du Biobio, signé en 2023 à travers la fondation privée « Développement Biobio » hors du régime d'achat public a provoqué de fortes remises en question de la communauté palestinienne et de l'organisation Avocats pour la Palestine qui a dénoncé l'absence de transparence et des clauses qui soumettent les conflits contractuels à des tribunaux internationaux et à une législation étrangère.
En Uruguay, MEKOROT s'est liée à OSE pendant la crise de l'eau de 2023 en donnant des conseils de gestion de l’eau du Rio de la Plata pour 275 000 $ étasuniens dans le cadre du polémique projet Neptune, actuellement freiné, qui était destiné à privatiser partiellement l'accès à l'eau potable. Ainsi, l'entreprise israélienne avance en silence sur le continent en profitant des crises climatiques et des vide institutionnels pour transformer l’eau –un bien commun vital– en une ressource stratégique sous le contrôle des corporations.
En Argentine, l'entreprise israélienne MEKOROT a réussi à avancer en silence dans le secteur hydrique grâce au ministre de l'Intérieur de l’époque, Wado de Pedro qui, en 2022, avait organisé une visite officielle en Israël avec les présidents de 10 provinces et encouragé la création d'une autorité centrale de gestion de l'eau sur le modèle israélien.
À travers le conseil fédéral des investissements (CFI) –utiliser comme intermédiaire pour éviter les contrôles publics et les règles d’engagement– MEKOROT signe des accords avec Mendoza, San Juan, La Rioja, Catamarca, Formosa, Río Negro, Santa Cruz, Santa Fe et Santiago del Estero, et plus récemment avec Neuquén, Chubut et Jujuy, atteignant ainsi la moitié du territoire national.
Bien que les contrats soient opaque, il manque d'informations sur les montants ou les mécanismes de contrôle, les provinces, les présentes comme des «plans directeurs de l’eau ». Derrière ce déploiement, l'entreprise sincère dans des zones stratégiques pour l’industrie agroalimentaire, l'industrie minière à grande échelle et le pétrole, ce qui coïncide avec les avancées du modèle extractiviste.
Face à cette ingérence est née la campagne « MEKOROT dehors » organisée par des assemblées environnementales, des organisations sociales et de droits de l'homme qui dénoncent l'absence de transparence, la privatisation secrète de l'eau et les liens politiques et patronaux qui soutiennent l'expansion israélienne dans le pays.
Dans cette situation, il faut comprendre l'eau comme bien commun vitale, face à la conception qui en fait une marchandise financière. La souveraineté territoriale exige la défense ferme de nos biens communs en garantissant un accès universel, une gestion démocratique, mais surtout la participation communautaire.
La financiarisation de l'eau, sa mercantilisation et son utilisation comme outil de guerre ou de domination doivent être l'objet d'une réflexion critique profonde. Ce n'est qu'ainsi que nous pourrons nous assurer que cette ressource essentielle qui définit la vie ne soit pas au service de quelques-un mais au service collectif des peuples de Notre Amérique.
NOTE de la traductrice:
Un aquifère est un sol ou une roche réservoir originellement poreuse ou fissurée, contenant une nappe d'eau souterraine et suffisamment perméable pour que l'eau puisse y circuler librement.
(https://fr.wikipedia.org/wiki/Aquif%C3%A8re)
Source en espagnol :
https://www.telesurtv.net/geopolitica-del-agua-en-america-latina-y-el-caribe/
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