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Cuba: L’illusion du marché

4 Décembre 2025, 17:37pm

Publié par Bolivar Infos

Les marchés des changes sont particulièrement vulnérables aux défaillances de l’information, aux attentes irrationnelles et à la spéculation. Même si l’on suppose souvent que le taux de change reflète un équilibre rationnel entre l’offre et la demande, les preuves empiriques accumulées au cours des décennies montrent que même les marchés internationaux les plus liquides sont loin d’être efficients.
Les marchés informels sont beaucoup plus fragiles et sujets à des distorsions, où l’absence de régulation et la dépendance à l’égard de signaux faibles font de la formation des prix un processus manipulable, persistant et ayant des effets profonds sur la population.


1.- Lorsque le marché informel se substitue au marché formel, l’inefficience se multiplie


Dans les économies où le marché formel disparaît, est restreint ou fonctionne à des taux artificiels, un marché parallèle apparaît inévitablement qui opère sans régulation, sans volumes vérifiables, sans transparence et sans opérateur institutionnel susceptible de garantir la stabilité. Plusieurs études sur les marchés informels en Amérique latine, en Afrique et en Eurasie s’accordent à dire que ces espaces sont profondément volatils, très fragmentés et extrêmement sensibles à la manipulation.


Le manque d’informations fiables transforme tout signal en un potentiel détonateur de mouvements disproportionnés. Dans des systèmes où l’offre est limitée et la demande élevée, ce signal peut provenir d’un petit groupe d’acteurs, voire d’une seule personne capable d’influencer le récit dominant.


En outre, il a été démontré que les marchés parallèles des devises peuvent fonctionner pendant de longues périodes sans converger vers les fondamentaux réels, sous l’effet d’annonces chocs, de l’incertitude et d’anticipations auto-renforcées. Plus le volume des transactions réelles est faible, plus les signaux qui guident les perceptions collectives ont de l’importance.


2- La manipulation des attentes sur les marchés informels est d’une simplicité étonnante


Dans les environnements où il n’existe pas de données vérifiables ni de mécanismes institutionnels pour vérifier l’information, les attentes sont formées à partir de récits. Des économistes comportementaux ont montré que, dans des conditions d’incertitude profonde, les agents réagissent davantage à des messages répétés qu’à des fondamentaux réels.


Dans un marché informel, la manipulation ne nécessite pas de grandes opérations financières. Il suffit de modifier le signal informatif qui guide la perception du public. Les prix peuvent évoluer sans qu’un seul dollar ne circule. Celui qui contrôle le signal contrôle le marché.

3- Le marché des changes cubain : fragile, faussé et sujet à la manipulation À Cuba, l’absence d’un marché formel ayant un niveau de liquidité suffisant a obligé la population à se laisser guider par des signaux « alternatifs », comme le taux publié par le portail numérique « El Toque ». Cependant, sa méthodologie présente des failles structurelles :


Les données ne proviennent pas de transactions réelles, mais d’annonces spontanées.


L’échantillon est petit, fortement biaisé et vulnérable à la manipulation.
Aucune vérification d’identité ni d’authentification des prix.


Aucun moyen de distinguer les opérations réelles des stratégies délibérées de désinformation.


On utilise une méthode d’élimination des « outliers » [valeurs aberrantes], inappropriée pour des données à queue lourde. Dans la pratique, ce filtrage tend à éliminer les valeurs qui contredisent la tendance dominante, ce qui permet à un acteur intéressé de diffuser des signaux à répétition dans une même direction, jusqu’à déplacer la médiane.


Le taux fonctionne comme une prophétie auto-réalisée. Une fois publié, de nombreux vendeurs ajustent les prix sans remettre en question la validité du signal. « El Toque » a un programme politique évident et a reçu des financements d’organisations liées au gouvernement des États-Unis, ce qui introduit une distorsion supplémentaire dans son action au sein de l’écosystème informationnel cubain. Dans de tels environnements, les distorsions ne disparaissent pas d’elles-mêmes : elles peuvent se prolonger pendant des années, car rien au sein du marché lui-même n’oblige à une correction.


L’impact sur la population finit par être profond, car durant de longues périodes des millions de personnes ajustent les prix, les salaires et les décisions de consommation en retenant comme cadre de référence un taux de change déformé. Cette situation a pour conséquence une augmentation de l’inflation, une réduction du pouvoir d’achat et une aggravation de l’instabilité économique quotidienne.


4- L’impact sur la population et l’inflation


Même si la plateforme « El Toque » n’est pas la cause de la crise économique cubaine, elle contribue bien à l’aggraver. En devenant une référence nationale, son taux est immédiatement répercuté sur les prix des biens importés, des services privés, de la nourriture et des produits essentiels, ce qui entraîne un effet inflationniste qui se propage dans tout le pays, même dans les provinces où les conditions de l’offre et de la demande de devises sont complètement différentes. Le signal unique produit une pression inflationniste homogène, amplifiant les distorsions et affectant le pouvoir d’achat de la population.


5- La crise cubaine est structurelle et multidimensionnelle


La situation économique du pays ne se résume pas au type de taux de change. Ce dernier point vaut la peine d’être souligné car aucun média officiel n’indique le contraire. Cependant, une partie de ceux qui réagissent à toute remise en question de « El Toque » insistent pour présenter ces critiques comme si l’on rendait ce portail responsable de tous les problèmes du pays.


Cette interprétation est fausse et ne sert qu’à détourner la conversation : dénoncer la manipulation de l’information n’implique pas de nier les causes profondes de la crise, mais signaler un facteur supplémentaire qui l’aggrave. L’économie cubaine souffre de déséquilibres accumulés au fil du temps, lesquels affectent des domaines tels que la production, l’approvisionnement énergétique, la logistique interne, le fonctionnement du système financier et l’accès aux devises.


Même s’il existe des erreurs internes qui contribuent à ces difficultés, le facteur qui conditionne le plus le paysage économique est l’impact prolongé du blocus imposé par les États-Unis, qui restreint les recettes extérieures, augmente les coûts financiers et limite les possibilités de paiement international ; entrave l’accès aux marchés et exerce des pressions sur le pays dans tous les domaines économiques. Cet environnement défavorable amplifie toute perturbation interne et accroît la dépendance à l’égard du marché informel.


6- Ne pas attendre passivement : il faut dénoncer la manipulation


La stabilisation du taux de change exige une solution institutionnelle, mais aussi une réponse immédiate de la part des citoyens, du monde universitaire, des milieux responsables et des institutions économiques. Il ne suffit pas d’attendre que la Banque centrale mette en place un marché formel ; le problème exige des actions avant que cela ne se produise.


Exposer les faiblesses méthodologiques, les préjugés politiques et l’opacité des acteurs qui influencent la perception du taux de change a un effet direct sur la dynamique du marché. Ce faisant, on réduit la marge de manœuvre de ceux qui cherchent à manipuler le signal, on sensibilise davantage l’opinion publique aux distorsions des informations et on limite la tendance des prix parallèles à devenir une référence automatique et non critique.


Mettre en évidence le problème contribue également à découpler, au moins partiellement, le comportement des personnes et des entreprises par rapport à un signal qui n’est nullement basé sur des transactions réelles. Plus les mécanismes de manipulation et d’arbitrage de l’information seront connus, plus la population sera capable de remettre en question, de comparer et de ne pas réagir automatiquement face à un chiffre dont la validité est incertaine. Cela réduit l’impact inflationniste résultant de l’adoption aveugle du taux de change informel comme guide universel des prix.


Alors que la Banque centrale met en place un marché des changes formel, certaines mesures peuvent aider à contenir le problème. La première est de clarifier comment  se forment réellement les prix et quelles informations sont fiables. Il est également utile que des données concrètes circulent sur l’économie et que les spécialistes expliquent publiquement quand un signal est solide et quand c’est simplement du bruit.


Néanmoins, rien de tout cela ne saurait remplacer une politique de change bien conçue, mais qui contribuerait certainement à réduire les tensions. C’est aussi une manière de limiter l’impact des rumeurs, de freiner la reproduction automatique de prix gonflés et d’empêcher les gens de prendre des décisions importantes basées sur des chiffres qui ne reflètent pas les opérations réelles.


Le contrôle public, la critique informée et la remise en question de méthodologies défectueuses ne résolvent pas le problème à la racine, mais ils atténuent sa gravité en attendant une réponse définitive. Chaque étape qui affaiblira l’influence d’un signal manipulable est une étape en faveur de la stabilité économique immédiate de la population.


La seule solution réelle : un marché des changes formel, flottant, transparent et soutenu par des liquidités.


Dès qu’un marché de change officiel aura été établi par la Banque centrale, des acteurs à fort pouvoir d’achat et des agendas clairs tenteront de déstabiliser le nouveau taux. Ce comportement est largement documenté sur les marchés vulnérables. C’est pourquoi le taux officiel doit d’être flottant, transparent et s’appuyer sur des fondamentaux économiques réels : entrées de devises, balance des paiements, productivité interne et liquidité disponible. Seul un taux bien fondé pourra se maintenir dans le temps, même dans un environnement hostile et soumis à des tentatives délibérées de déstabilisation.


La solution définitive ne saurait résider dans les plateformes numériques ou les signaux informels. La seule issue est que la Banque centrale réglemente un marché des changes fonctionnel, basé sur des transactions réelles et soutenu par un niveau de liquidité suffisant.


C’est le seul moyen de discipliner le marché informel, de réduire sa capacité à fausser les prix et de protéger la population des manipulations extérieures et des récits qui cherchent à éroder la stabilité du pays. •

https://fr.granma.cu/cuba/2025-11-28/lillusion-du-marche