Colombie : En défense de Camilo Torres, le curé guérillero
Par Gearóid Ó Loingsigh
Traduction Françoise Lopez pour Amérique latine–Bolivar Infos
60 ans après le combat au cours duquel il est tombé, le 15 février 1966, on a enfin annoncé la découverte des restes du prêtre révolutionnaire Camilo Torres, mort dans les rangs de la guérilla de l’ Armée de Libération Nationale (ELN). L'État avait fait disparaître son cadavre, et ce qui était étonnant, c'est que c'est l'ELN qui a annoncé sa découverte et non l'Etat qui l’a fait disparaître.
Cette découverte a provoqué un débat sur l'action de l'ELN, les positions, politique et morale de Camilo Torres et l'éternel, question de savoir si le prêtre serait d'accord avec l’ELN d'aujourd'hui et s'il militerait dans ses rangs.
Ce dernier point semble être celui qui inquiète le plus la social-démocratie, les anciens militants de l'ELN aujourd'hui alignés sur le Santisme et d'autres formations « très bonnes et bien pensantes » de la bourgeoisie colombienne. C’est sans doute le moins important mais il me revient de le traiter bien que ce soit seulement pour écarter son importance.
Broderick d'accord avec les positions de Pétro
Joe Broderick a sa place dans l'histoire de la Colombie en tant qu'auteur de la célèbre biographie de Camilo, un livre historique aussi bien par son contenu que par le moment auquel il a été écrit. Un excellent livre, mais être un bon écrivain ne fait pas de Broderick un analyste politique de la réalité colombienne. Cependant, il a été érigé comme tel en partie parce que ses positions actuelles coïncident avec l'esprit de l’époque.
Loin de son époque rebelle, Broderick est aujourd’hui d'accord avec les positions de Pétro, du Pacte Historique et de certains anciens militants de l'ELN qui vivent du conte de leurs militance armée d'autrefois et de leur opposition actuelle à la guérilla.
Évidemment, ils ont le droit de changer d'avis et d'opinion et même de critiquer tout ce qu’ils voient de mal dans les organisations armées. Sans doute pourrions-nous leur donner raison sur certains points car une horloge arrêtée donne la bonne heure deux fois par jour et même le plus ivre frappe la cible après de nombreuses tentatives.
Le para-militarisme n'a pas disparu
Broderick, en plus de remettre en question le fait que les restes trouvés soient ceux de Camilo, affirme dans une interview accordée à El Espectador que la guerilla en Colombie a été un échec. En un certain sens, il n'a pas tort : aucune guérilla n'a triomphé ni n'a même été prêt de prendre le pouvoir.
Cela est dû à différents facteurs comme les erreurs politiques et militaires des insurrections, la répression du mouvement populaire et le bain de sang organisé par les groupes paramilitaires. Nous ne devons jamais oublier que beaucoup des sociaux-cool d'aujourd'hui, décrivaient auparavant le para-militarisme comme une « roue libre » de l'État et qu'il y a même des rapports signés par eux qui soutiennent cette absurdité conceptuelle.
Nous sommes où nous en sommes non seulement à cause des erreurs des insurrections, mais aussi à cause des stratégies sanguinaires de tous les présidents de la Colombie, sans exception. Il n'y a pas un seul président depuis la fondation de l'ELN, qui n'est pas les mains tachées de sens innocent et ceci inclut Pétro et même si il est sociaux-cool veulent le croire, le para-militarisme n'a pas disparu. Il est toujours en vigueur comme l'explique le père Javier Giraldo:
« L'impunité des crimes les plus horribles comme les massacres, les exécutions, les disparition et d'autres aussi graves est résolues aujourd'hui par la stratégie de l'anonymat, mais les crimes quotidiens commis par les paramilitaires ont trouvé une autre issue impunie bénéficiant d'une large couverture médiatique, à savoir l'adaptation des institutions et des médias à leur modus operandi.
Les sociaux-cool et la guerre
Au moment de discuter de ce qu’aurait fait Camilo ou de comment continuer à avancer, les sociaux-cool décrivent un pays qui ressemble plus à la Suisse qu'à la Colombie. Broderick affirme également qu'aussi bien Camilo que le curé Pérez ––Premier commandant de l'ELN pendant longtemps– seraient horrifiés par ce qu’il reste de l’ELN aujourd’hui. Il en est venu à dire qu'il faut les chasser et les exterminer, qu'il faut leur faire la guerre.
Évidemment, Broderick n’offre aucun de ces deux fils et aucun de ses petits-enfants à cette guerre. Faire la guerre est facile dans un studio dans un chalet à Bogotá, mais ne l'est pas autant dans les champs ni dans les quartiers populaires dans lesquels les insurgés ont une influence à d'autres moments. C'est le point central des tentatives des intellectuels pour faire la différence entre l’ELN de l'époque de Camilo (et du curé Pérez, dans l’étrange cas de Broderick) et l’ELN d’aujourd'hui.
Ce n'est pas tant d’une discussion sur la voie à suivre pour la gauche qui s'agit, mais d'une justification de la voie qu'il veulent que l'État adopte : une machinerie militaire avec le soutien yankee a bord et avec le soutien et la participation de ceux qui ont pris les armes contre l'Etat.
Intensifier la guerre
Ce n'est pas nouveau, d'anciens militaires de l'ELN comme Lucho Celis, Carlos Arturo Velandia et des universitaires comme Carlos Medina Gallego ont longtemps misé sur une issue non négociée pour l’ELN.
Medina Gallego a devancé Broderick et en 2019, il a appelé à intensifier la guerre contre cette guérilla. Il semble que plusieurs « elenologues » souhaitent déjà prendre leur retraite sur les cadavres et les ossements de l’ELN.
Mais ni lui ni les membres de l'ELN démobilisés n'innovent à ce sujet. En effet, ils s’en sont préoccupés très tard. Avant eux, certains dirigeants de la guérilla du M–19 ont misé sur la guerre, pas seulement contre les guérilla, mais contre leurs propres camarades démobilisés.
Rosemberg Pabón –commandant de l'attaque contre l'ambassade dominicaine et de la prise de nombreux otages– et Everth Bustamante ont grossi les rangs de l'extrême droite et milité au Centre Démocratique d'Uribe Velez, le parti des faux positifs, des trafiquants de drogue et de la remise du pays au capital étranger. Une très bonne voie comme celle qui attend nos elenologues.
Pourquoi Camilo a-t-il pris des armes contre l'État ?
Revenons à Camilo. Aussi bien Broderick que Medina Gallego ont raison est le premier commandant de l'ELN, Antonio Garcia a également raison : tous trouveront dans la vie de e Camilo quelque chose pour soutenir leur position.
Les personnalités historiques se prêtent à l'interprétation et à la re-signification. Bien que les membres de l'ELN aient quelque chose en leur faveur en dehors de la stupidité des autres : Camilo n'était pas un pacifiste.
Que Camilo ai été ou non dans l’ELN est de la pure spéculation car tant de guérilleros ont renoncé à leur propre passé tandis que d'autres de cette époque s’y réaffirment.
Bien que Camilo soit mort au combat et que nous ne puissions pas savoir exactement ce qu'il aurait fait, nous savons ce qu'il a fait : il a été un dirigeant social et, en plus, il a pris les armes contre l’État.
Il faut se demander pourquoi, il a fait, dans quel état était le pays alors et dans quel état il est maintenant. Il y a plusieurs facteurs. Je ne prétends pas faire une liste exhaustive (après tout, je n'écris pas une thèse de doctorat, je laisse cela au « fils », préférés bien financés de la bourgeoise colombienne comme Medina Gallego et Alejo Vargas).
Quand Camilo est entré à l'ELN, il était convaincu qu'il n'y avait pas d'issue démocratique et pacifique aux problèmes du pays. La pauvreté régnait et une réforme agraire était urgente. Le pays était dominé par une oligarchie qui concentrait le pouvoir et la richesse de la nation dans quelques mains. Les forces militaires des États-Unis interféraient directement et, de plus, jouaient un rôle clé dans le bombardements des paysans et dans la formation de groupe paramilitaires.
Les chiffres donnent raison à Camilo
Toute ressemblance avec l'actualité n'est pas un hasard bien qu'il y ait des différences évidentes entre les deux époques. Évidemment, comme dans le monde entier, la pauvreté a diminué ou, au moins, ses manifestations les plus aberrantes. Les indicateurs sociaux se sont améliorés mais la Colombie continue à être très pauvre et la brèche entre les plus pauvres et les plus riches continue à être un problème.
Le GINI se situe à 54,8 : le 1 % le plus riche de la population possède 17,9 % des revenus alors que les 40 % les plus pauvres en reçoivent à peine 10,3 %. (Le GINI mesure les inégalités : 1 représente l'égalité totale et 100 l'inégalité absolue.)
En ce qui concerne la terre, c'est un fait accepté que sa concentration est plus importante aujourd'hui que dans les années 60. En 2017, Oxfam a publié un rapport à ce sujet. Selon cette étude, 1 % des UPA (Unités Agricoles de Production) accaparent 73,70 % des terres productives du pays. Ce chiffre ne comprend pas les territoires indigènes.
Si nous regardons les UPA de plus de 2000 ha, nous voyons qu'elles représentent 0,1 % du total (2 362, exploitation) et qu'elles ont en moyenne 17 195 ha. Elles occupent presque 60 % de la superficie totale enregistrée (40 600 000 ha, soit 58,72 %).
La démocratie des mensonges
À l'époque de Camilo, l'accès à la santé était précaire par manque de couverture, aujourd'hui, elle est précaire parce que c'est un négoce privé, dominé par le capital étranger, principalement espagnol comme le groupe Keralty. Il faut dire que la réforme de Pétro ne cherche pas à imposer une médecine d'État gratuite mais à réformer la médecine privée que finance l’État.
En ce qui concerne l'ingérence militaire des États-Unis, la situation actuelle est pire que celle des années 60. Les États-Unis ont 7 bases militaires en Colombie, des entreprises mercenaires sont engagées par l'État et leurs opérations jouissent d'une totale impunité dans le pays. Maintenant, après la prosternation de Pétro, devant Trump, l'avenir semble devoir être pire. Dès la fin de cette rencontre, les bombardements dans le Catatumbo et le Nariño destinés à satisfaire, le patron ont débuté.
Enfin, c'est la question de la « démocratie » en Colombie. On peut voter comme à l'époque de Camilo bien que les élections aient peut changé et que le vote continue à être acheté avec de l'argent ou à la pointe du fusil.
La « démocratie » se manifeste dans les assassinats de dirigeants sociaux et de guérilléros démobilisés. Selon l’ONG INDEPAZ, en 2025, 187. Dirigeants sociaux ont été assassiné et 173 autres en 2024, tandis que 39 membres démobilisés FARC ont été assassiné en 2025 et 31 en 2024. Belle démocratie !
Un Camilo Torres dans le combat.
Le droit à la protestation n'existe même pas. L'explosion sociale de 2021 a été réprimée violemment : la police a assassiné plus de 80 personnes et emprisonné les jeunes de la Première Ligne qui répondaient à la violence de l’État. Ils ont subi toutes sortes de vexations dont la violence sexuelle et beaucoup ont fini en prison où ils ont langui pendant que les sociaux-cool discuter de l'année et de la souche de leurs vins achetés avec leurs gros salaires et, plus d'une fois, avec de l'argent volé au Trésor. Ce mouvement, qui n'était pas non plus pacifique, répondait aux balles de l'État avec des pierres, aux gaz avec des masques, aux boulets avec des boucliers et a rendu possible l'élection de Petro qui l’a trahi une fois au pouvoir.
Face à cette situation, que ferait un Camilo réincarné ? Camilo était, avant tout, un combattant. Je ne sais pas s’il se battait dans les montagnes ou dans le mouvement social, s'il serait à l'ELN, dans le mouvement social ou dans les deux, comme pendant sa vie. C'était un dirigeant social et il a également pris les armes.
Ce que je pense qu'on peut dire, c'est qu'il serait dans la lutte. Il ne se joindrait pas aux débats stériles des sociaux-cool dans leur café et leurs bars. Et, pour reprendre l’expression de Broderick, « il serait horrifié » par la pauvreté, l'ingérence yankee, l'absence de démocratie, la corruption dans le Gouvernement de Pétro, le népotisme, les mesures tièdes qui ne changent rien. Il ne verrait en aucun cas dans les roucoulements de Petro aux côtés de Trump, à Washington, l'aboutissement de ses rêves et de ses espoirs pour le peuple colombien.
Source en espagnol :
https://www.resumenlatinoamericano.org/2026/02/15/colombia-en-defensa-de-camilo-torres-el-cura-guerrillero/
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