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Cuba: La guerre des mèmes du Pentagone contre Cuba

22 Février 2026, 18:42pm

Publié par Bolivar Infos

 

Par Carlos Fazio

Traduction Françoise Lopez pour Amérique latine–Bolivar Infos

Dans le cadre du décret exécutif du 29 janvier, par lequel Donald Trump a déclaré une « urgence nationale », face à la soi-disant « menace » que représenterait Cuba pour la sécurité et la politique étrangère des États-Unis, Washington a lancé une vaste opération d'information qui, en combinant différentes modalités de la guerre moderne (asymétrique, psychologique, cognitive et de l’information), a pris pour cible ce qu'on appelle les réseaux sociaux et les plates-formes digitales, en coordonnant des récits destinés à légitimer le blocus extra-territorial et l'asphyxie économique et politique de l'île, le châtiment collectif, à éroder la cohésion sociale et la légitimité du projet et à préparer le terrain symbolique pour des scénarios de plus importante agressivité militaire.

L'anatomie de l'offensive a été dévoilée par l’Observatoire des Médias de Cubadebate qui, après une analyse systématique de 40 mèmes d’origine commune : l'état de Floride, aux États-Unis, a permis d'identifier des schémas narratifs symboliques, esthétiques et psychologiques cohérents avec ce que la doctrine militaire du Pentagone appelle Opérations d’Information (Information Operations / Operations in the Information Environment). Définies comme « l'utilisation intégrée de capacités informationnelles pour influencer les perceptions, les décisions et les comportements d'audiences adverses, neutres ou alliées, tout en protégeant sa propre liberté d'action ». Les opérations d'information ne concernent pas seulement le domaine de la communication, mais favorisent également une architecture opérationnelle qui articule des récits, des plateformes, des technologies et des effets cognitifs adaptés à la logique culturelle numérique, un contexte dans lequel les mèmes occupent une place privilégiée.

À ce sujet, l'Observatoire cite un rapport du Centre d’Analyse Navale (CNA) –une institution financée par le Gouvernement des États-Unis qui conseille directement la Marine et le corps des Marins– qui reconnaît sans ambiguïté qu’à cause de leur « brièveté et de leur rigidité », les mèmes visuels sont spécialement adaptés à des « campagnes d'influence » puisqu'ils permettent de communiquer des concepts complexes, « de façon émotionnelle et rapide » (Exploring the Utility of Memes for U.S. Government Influence Campaigns, 2018). Élaboré par des conseillers militaires, ce document souligne que les mèmes fonctionnent comme des informations subjectives : ils n'ont pas besoin d'être argumentés car ils opèrent à un niveau intuitif et émotionnel, ce qui réduit le temps de traitement cognitif du récepteur. Il ajoute que les mèmes peuvent être utilisés pour « anticiper, infecter ou traiter une pensée qui tourne en boucle dans l'opinion publique ». Entre le 30 janvier et le 2 février (immédiatement après le décret de Trump), l'avalanche de ce que l'Observatoire appelle « la guerre des mèmes contre Cuba » révèle une homogénéité narrative incompatible avec l'hypothèse d'une production spontanée, un répertoire visuel et symbolique repris en boucle et des objectifs politiques convergents.

Parmi les principaux axes narratifs identifiés, figurent :

a) un annexionnisme explicite puisqu'une partie importante des mèmes présente Cuba comme le « 51ème état » des États-Unis, pour amener les gens à considérer comme normale la disparition de la souveraineté nationale grâce à des slogans, des cartes modifiées, des drapeaux qui légitiment symboliquement une relation coloniale.

b) une glorification de Trump, qui apparaît comme un dirigeant méssianique, un libérateur ou un tuteur impérial et de Marc Rubio, intégré comme « acteur » clé du châtiment collectif et d'une éventuelle « transition » sur l'île en même temps que le pouvoir des États-Unis est présenté comme inévitable et moralement supérieur.

c) un enlèvement symbolique des autorités cubaines : plusieurs mèmes représentent le président Miguel Díaz-Canel capturé, humilié ou directement menacé, en même temps qu'on personnalise le conflit pour le dépolitiser et le réduire à un récit de châtiment individuel.

d) une manipulation des symboles révolutionnaires : L'image de Che Guevara, le drapeau cubain ou les slogans historiques sont réinterprétés, vidés de leur sens et réutilisés contre le projet révolutionnaire lui-même.

e) une incitation symbolique à la violence :  Certains mèmes passent un seuil critique : ils célèbrent l'invasion, le bombardement ou l'extermination de l'adversaire politique (les communistes), une sorte de contenu qui contient ce que la littérature militaire appelle "déshumanisation de l’ennemi", la phase préalable à l'acceptation sociale de la violence.

L'Observatoire signale que loin d'être une anomalie, la guerre des mèmes fait partie d'une évolution doctrinale reconnue. Il cite la CNA qui définit la « guerre des mèmes » comme une version native digitale de la guerre psychologique classique adaptée aux réseaux sociaux et aux plates-formes visuelles qui peut être employée au niveau stratégique pour modeler des perceptions internationales, au niveau opérationnel, pour soutenir des campagnes diplomatiques ou coercitives et au niveau tactique pour influencer des audiences particulières. Des documents récents du Département de la Défense comme la Strategy for Operations in the Information Environment (2023) renforcent cette vision en reconnaissant l'information comme une fonction conjointe du pouvoir militaire, comparable aux domaines terrestre, maritime ou aérien.

Dans ce contexte, les mèmes sont appréciés pour leur faible coût, leur forte viralité, l'ambiguïté de leur paternité et leur capacité à opérer dans des zones grises, où l'attribution à un État est difficile. Leur utilisation systématique dans des opérations d’information en tant que vecteurs de la guerre psychologique a des conséquences directes sur les populations civiles, en particulier quand ils sont dirigés contre des pays soumis à un siège économique. Comme le disent les documents des États-Unis eux-mêmes, le même cesse d'être une pièce divertissement et devient un dispositif de « pédagogie politique inversée » : il apprend à regarder le châtiment comme quelque chose de normal, à penser la violence comme une issue raisonnable, et à réduire  tout un peuple à une caricature.

On peut déduire de cette doctrine militaire que quand le mème célèbre l'asphyxie économique, présente le blocus comme une « solution », suggère que la souffrance quotidienne est un prix à payer pour « libérer », on pousse l'audience à accepter une idée qui, dans n'importe quelle autre situation, serait intolérable : qu'on peut faire pression sur un Gouvernement en punissant sa population (selon la convention de Genève de 1949, le châtiment collectif est un crime de guerre).   Ainsi, la faim, la pénurie de combustible, les pannes d'électricité ou les difficultés pour faire circuler des ambulances et des aliments deviennent un simple « effet spécial » du récit. Dans cette logique, la cruauté cesse d'être perçeu comme telle et se transforme en démarche politique. C’est le cadre émotionnel qui permet de justifier l'escalade actuelle de Trump pour un changement de régime.

À ce processus s’ajoute la fatigue informative, l'un des mécanismes les plus efficaces d'affaiblissement social dans l'écosystème digital. Comme le note l’Observatoire des Médias, la saturation de messages hostiles répétés avec de petites modifications finit par éroder la capacité d'analyse et la disposition à confronter l'information. L'esprit s'habitue au coup, s'adapte au bruit et apprend à réagir en automate. Quand le public se fatigue, il ne devient pas nécessairement plus critique : souvent, il devient plus cynique. Ce cynisme est une victoire stratégique pour toute campagne d’influence.

En parallèle, se produit la déshumanisation de l'adversaire, une étape décisive dans toute architecture d'agression symbolique, décrite comme telle dans la doctrine militaire des États-Unis. On ne cherche pas seulement à critiquer le Gouvernement cubain, on cherche à construire une idée plus profonde et plus dangereuse : que le peuple cubain est superflu ou peut-être mis sous tutelle. Quand cette vision s'installe, le droit de Cuba à décider de son propre destin devient sans importance. Et si le peuple est « superflu », les dégâts qu'on lui cause le sont aussi. La déshumanisation n'est pas seulement une insulte, c'est le premier pas pour accepter la violence comme option légitime.

Les mèmes érodent également la légalité internationale en présentant l'annexion ou l'intervention comme des solutions « naturelles. » Ainsi, le colonial réapparaît déguisé en pragmatisme, l'occupation en « correction » nécessaire, la souveraineté en obstacle désuet.

En conclusion, l'Observatoire considère qu'ignorer ce front de la guerre cognitive serait une erreur stratégique. Comme le reconnaît le Centre pour l’Analyse Navale des États-Unis lui-même, la « guerre des mèmes » est aujourd'hui un espace réel de dispute dans lequel se jouent des perceptions, des volontés et des cadres d'interprétation. C'est pourquoi, pour Cuba, comprendre cette dynamique implique de démasquer l'architecture de l'agression et de disputer le terrain de la communication sur lequel, aujourd'hui, se livre une bonne partie du conflit et la bataille des idées : les réseaux et les plates-formes digitales.

Source en espagnol :
https://www.resumenlatinoamericano.org/2026/02/17/cuba-la-guerra-de-los-memes-del-pentagono-contra-cuba/

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