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Mexique : Dans l'ombre de Washington

21 Février 2026, 17:09pm

Publié par Bolivar Infos

Carlos Fazio

Traduction Françoise Lopez pour Amérique latine–Bolivar Infos

Suivant une tradition qui existe depuis des décennies, le Mexique à tout d'abord fait face aux États-Unis en envoyant du pétrole à Cuba. C'est le seul Gouvernement latino-américain, progressiste ou non, à l'avoir fait. Mais il a fini par céder aux pressions.

Avec la présidente Claudia Sheinbaum, le Mexique est apparu une fois de plus, en solitaire, arborant la défense officielle des principes de non-intervention et de libre détermination des peuples et déployant son énorme solidarité sans égale. Mais il s'agit, c'est vrai, de la défense de certains principes et d'une solidarité institutionnelle avec ses bémols et ses fractures. Après l’ordre exécutif de Donald Trump du 29 janvier qui prévoit d'imposer des droits de douane punitifs supplémentaires à « tout pays qui dirigerait ou fournirait du pétrole à Cuba indirectement ou de toute autre manière», le Gouvernement de Claudia Sheinbaum a interrompu immédiatement l'envoi de brut à l’île.

Ainsi, elle a cédé au chantage et à l'extorsion de Washington et contribué de fait au blocus énergétique dévastateur des États-Unis contre Cuba, en érodant de manière significative ce qui avait été traditionnellement un trait de la diplomatie mexicaine concernant la plus grande des Antilles : la défense de la souveraineté comme principe fonctionnel, une tradition qui avait survécu aux changements de régimes, aux revirements idéologiques et aux pressions de toutes sortes de Washington.

Pendant ces deux dernières années, alors que les envois de brut du Venezuela et de la Russie diminuaient, le Mexique avait augmenté son poids comme principal fournisseur de Cuba. Selon Petro Intelligence, en 2023 et en 2024, le Mexique a envoyé 10 000 000  de barils par jour à l’île. Des données citées par le Financial Times sur la base d'informations de Kpler indiquent qu'en 2025, le Mexique a envoyé en moyenne 12 284 barils par jour, 44 % des importations de pétrole de Cuba, contre 9 528 barils par jour en provenance du Venezuela. Selon des informations rapportées par la compagnie d’État Pemex à la Commission de la Bourse et des Valeurs des États-Unis, le Mexique a envoyé à Cuba à 17 200 barils par jour de brut et 2 000 barils de produits pétroliers. 

Au-delà des idéologies

Les liens entre Cuba et le Mexique durent depuis longtemps. En 1902, le Mexique a été le premier pays à reconnaître l'indépendance de Cuba. Quelques années auparavant, il avait été une terre d’exil pour José Marti et ensuite pour des figures légendaires comme le dirigeant communiste cubain Julio Antonio Mella, assassiné en 1929 au Mexique,  pour Juan Marinello et Raúl Roa. Trois mois après que le général Lázaro Cárdenas ait décrété, le 18 mars 1938, la nationalisation du pétrole, il y a eu un grand meeting à La Havane auquel ont assisté des milliers de personnes qui ont payé 10 centimes pour soutenir l'acte d’expropriation. Le Mexique a également été une terre d'asile pour Fidel Castro, son frère Raúl et Ernesto Che Guevara.

Le 2 décembre 1961, 5 ans après que le yacht Granma ait quitté Veracruz pour les côtes cubaines avec son chargement de guérilleros et alors que Fidel Castro  déclarait le caractère marxiste-léniniste de la Révolution et resserrait ses liens avec l’Union soviétique, la proximité initiale du Gouvernement du Parti Révolutionnaire Institutionnel a cédé le pas à une prudente distance. C'était la guerre froide et, après les réunions ministérielles de Punta del Este en 1962 et 1964, lorsque l'Organisation des États américains a décidé, d'abord, que tous les pays membres devaient participer à une « quarantaine » contre l'île, puis qu'ils devaient rompre leurs relations diplomatiques, consulaires et économiques avec le Gouvernement de Fidel Castro, le Mexique a refusé en invoquant le principe de non-intervention.

Ce geste important a fait du Mexique le seul pays latino-américain à conserver des relations officielles avec la Cuba révolutionnaire bien qu'il ait dû accepter une collaboration active avec les services de renseignement des États-Unis pour contrôler qui se rendait sur l’île. Cuba constituait une preuve de la marge de manœuvres relative du Mexique envers les États-Unis et ses relations avec le monde. C'était l'essence d'une tradition diplomatique qui s'abreuvait dans les principes de non-intervention et d'autodétermination des peuples invoqués auparavant, face à l’ingérence étrangère, pendant la guerre civile espagnole, l'annexion de l'Autriche par l'Allemagne nazi et le coup d'Etat contre Jacobo Árbenz au Guatemala.

La victoire du Parti Action Nationale (PAN) conservateur en 2000 a amené un changement dans la politique envers Cuba. Avec son chancelier Jorge Castañeda Gutman, le président Vicente Fox introduisit ce qu'il appelait une « cession intelligente de souveraineté » envers les États-Unis (et le Canada) et le Mexique s'est présenté comme un défenseur sans réserve de deux des principaux schémas interventionnistes de Washington : les « droits de l'homme » et la « démocratie » à l’étranger. Il affirmait que la politique étrangère fondée sur des « principes abstraits » appartenait désormais au passé et qu'il était temps de défendre les intérêts nationaux et l'ordre libéral, ce qui a donné lieu à la célèbre phrase: « Tu manges et tu pars » adressée par Fox à Fidel Castro en mars 2002, lors de la Conférence internationale sur le financement du développement organisée par l'ONU à Monterrey. Le changement de discours du PAN a créé des tensions avec le Gouvernement de Fidel Castro mais les relations diplomatiques n'ont jamais été rompues.

Le Mexique et la doctrine Donroe

Dans le cadre du durcissement du blocus des États-Unis, le Mexique a succombé à la politique extra-territoriale de Washington, ce qui crée un précédent qui pourrait s'étendre à d'autres secteurs économiques que le petit échange commercial avec Cuba.

Avec ses nuances et ses contradictions, de même que la présidente du Venezuela par intérim Delcy Rodriguez, Sheinbaum gouverne avec un pistolet sur la tempe. Et sous la pression incessante et sans subtilité de Trump lui-même et de son secrétaire d'État Marco Rubio, elle a choisi de suspendre l'approvisionnement en pétrole et de présenter cette décision comme une reconfiguration pragmatique du soutien à l'île : échanger le pétrole contre une aide humanitaire. À proprement parler, c'est un revirement qui n’est en rien neutre, qui amène le Gouvernement actuel à abandonner une position historique qui lui conférait une place lui, reconnaissable et respectée sur la carte politique et diplomatique latino-américaine.

À la tête d'un pays qui possède plus de 3000 km de frontière avec un empire qui a engagé une nouvelle phase expansionniste au niveau de l’hémisphère, Sheinbaum doit affronter une nouvelle réalité qui rappelle 1942, l'année pendant laquelle le théoricien géopolitique Nicholas Spykman énonçait la théorie de « l'espace vital » des États-Unis, alors que la seconde guerre mondiale n'était pas encore terminée : la « Méditerranée américaine », selon sa définition, englobait le littoral du golfe du Mexique et de la mer des Caraïbes composé par le Mexique, l'Amérique centrale, la Colombie, le Venezuela et la ceinture d'îles qui se succèdent de Trinidad à la pointe de la Floride (y compris Cuba). Spykman affirmait alors que cette sous-région devait rester sous la tutelle exclusive et indiscutée de Washington, ce qui « implique pour le Mexique, la Colombie et le Venezuela une situation de dépendance absolue, de liberté simplement symbolique. »

La solidarité possible

En défense de cette décision, Sheinbaum continue à arguer que c’est « une décision souveraine » de Pemex de choisir « quand et comment », envoyer des hydrocarbures à Cuba, que le chancelier Juan Ramón de la Fuente a des « conversations » avec son homologue étasunien Marco Rubio pour reprendre la fourniture d’hydrocarbures car sans combustible, il y a un risque de « crise humanitaire » de grande portée sur l'île, une situation qui doit être évitée « grâce au respect du droit international et au dialogue entre les parties. » Elle a même offert de servir de médiateur entre Washington et La Havane.

Mais sa phraséologie montre qu'elle a compris que « la paix par la force » et ce qu'on appelle le corollaire Trump de son voisin du Nord, ne sont pas des slogans vides mais font partie d'une équation de dissuasion qui ne laisse pas de place à l’idéalisme. La stratégie de la sécurité nationale 2025 et la stratégie de la Défense nationale 2026 du Pentagone ne séparent pas la sécurité nationale de la vitalité économique : c'est la même chose. L'économie est, dans les termes du document, « l'ancrage définitif » du pouvoir militaire. Le « faire crier l'économie » de l'ère Nixon–Kissinger contre le Gouvernement socialiste de Salvador Allende au Chili, revit. La même politique de châtiment collectif que Trump et Bessent, de fait son ministre de la guerre économique, appliquent maintenant contre Cuba.

En ces circonstances, Sheinbaum a opté pour l'aide humanitaire à Cuba. Le 8 février, deux bateaux de soutien logistique de la Marine ont quitté Veracruz pour La Havane avec 814 tonnes de vivres (de la viande, du thon au naturel, des sardines, des haricots, de l'huile végétale, du lait liquide et en poudre) et des articles d'hygiène personnelle. En outre, elle a déjà annoncé de nouveaux envois.

Il s'agit d'un revirement tactique qui contraste, sans aucun doute, avec le silence assourdissant des autres Gouvernements progressistes de la zone -Brésil, Colombie, Uruguay-  dont les présidents se sont tus mais qui pourrait se révéler être une erreur stratégique si la politique étrangère mexicaine privilégie la contention et se transforme en simple gestion des risques. Comme l'a dit José Romero, le Mexique a cessé d'être l'exception. Il évite le conflit avec Washington, mais au prix du renoncement à une voix propre qui a toujours existée au-delà des asymétrie de pouvoirs.

Source en espagnol :

https://www.resumenlatinoamericano.org/2026/02/20/mexico-a-la-sombra-de-washington/

URL de cet article :

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