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Amérique latine: Négocier avec le loup

17 Mars 2026, 19:08pm

Publié par Bolivar Infos

 

Par Jose Carlos Vinasco 

Traduction Françoise Lopez pour Amérique latine-Bolivar Infos

Analyse de la situation en Amérique latine:

Le 13 mars 2026, le président cubain Miguel Díaz-Canel a comparu devant les plus hauts dirigeants de l’île au siège du Comité Central du Parti Communiste avec le soutien explicite de Raúl Castro en tant que dirigeant historique de la Révolution. Et il a confirmé ce qui jusque’à présent avait été l’objet de spéculations: des fonctionnaires cubains et étasuniens sont en train de discuter.

Ce n’est pas un geste sans importance. C’est une décision collégiale, prise dans le respect le plus strict des règles institutionnelles, et non une initiative personnelle. Et cela se produit au moment le pus critique pour la région depuis des décennies: l’Iran bombardé, le Venezuela pillé et agressé, Maduro enlevé et l’empire qui annonce de Miami le « Bouclier des Amériques » destiné à intervenir militairement dans la région.

Ce que dit Díaz-Canel: clarté et conditions

Le  président cubain a été précis dans ses déclarations. Les conversations avec les Etats-Unis ont quatre objectifs:

Identifier les problèmes bilatéraux auxquels il faut trouver une solution.
Trouver une solution à ces problèmes.
déterminer si les deux parties sont prêtes à concrétiser des actions au bénéfice des peuples.
Identifier des domaines de coopération pour affronter les menaces et garantir la sécurité et la paix des deux nations et de la région.

Mais le plus important n’est pas quoi mais comment. Díaz-Canel a fixé des conditions claires: 
- Egalité entre les parties
- Respect du système politique des deux Etats
- Souveraineté et autodétermination des Gouvernements
- Réciprocité et respect du droit international.

Ce n’est pas une reddition. C’est une position de principes. Cuba ne négocie ni son système ni sa Révolution ni son indépendance. Elle explore des canaux pour résoudre les différends sans renoncer à rien d’essentiel. Et elle le fait dans l’unité: avec le soutien  explicite de Raúl Castro, du Parti, de l’Etat. Il n’y a pas de fissures.

Le contexte des négociations

Nous ne pouvons pas analyser cela sans comprendre la situation concrète de l’île. Les pressions de l’empire se sont intensifiées:

Le 29 janvier, Trump a autorisé à taxer les pays qui vendraient du pétrole à Cuba. Depuis, d’après Díaz-Canel, « il n’est plus entré de combustible à Cuba depuis trois mois. » L’île produit à peine un tiers du brut dont elle a besoin et après l’enlèvement de Maduro le 3 janvier, la fourniture de pétrole par le Venezuela a été interrompue, ce qui a aggravé la crise énergétique. 

C’est cela, la réalité: un pays bloqué depuis 60 ans, asphyxié économiquement et qui affronte à présent une urgence énergétique sans précédent. Dans ces conditions, n’importe quel dirigeant responsable explorerait des voies de dialogue.

Mais il existe une différence essentielle avec d’autres cas que nous avons vu dans la région: Cuba n’a rien remis du tout. Il n’y a aucune réforme légale de dernière heure, il n’ya pas de remise des ressources stratégiques, il n’y a pas de libération de prisonniers exigée par Washington.  Il y a une exploration, pas une capitulation.

Le paradoxe du butin: du pétrole mais pas de marché

Et nous arrivons là au point qui change toute la perspective. Ce que nous avons découvert ces jours-ci est d’une importance stratégique impressionnante.

avec des airs de vainqueur, Trump avait annoncé que le pétrole vénézuélien sous contrôle des Etats-Unis ne serait pas vendu à la Russie ou à la Chine. Mais la Russie et la Chine refusent de l’acheter. Et ce n’est pas un moindre détail: c’est le centre de tout le jeu.

Les faits sont implacables. Les importations chinoises de pétrole vénézuélien qui étaient en moyenne de 400 000 barils par jour en 2025 se sont effondrées.  En février 2026, les exportations vers l’Asie ont baissé de 67% par rapport au mois de janvier et sont actuellement d’à peine 48 000 barils par jour.

La Chine a donné des instructions à ses entrepreneurs pour qu’ils n’achètent pas le brut vénézuélien sous contrôle des Etats-Unis. Les envois qui, auparavant, couvraient la dette 15 000 000 000 de dollars du  Venezuela envers Pékin se sont tout simplement arrêtés. 

Mais le fait le plus révélateur est qu’il y a quelques 40 000 000 de barils de brut sanctionnés- de la Russie, de l’Iran et du Venezuela- qui flottent dans des pétroliers devant les côtes de la Chine et attendent. Ce pétrole est là, immobile, comme une armée de bateaux fantômes que personne ne décharge.

Le Chine a des réserves stratégiques estimées à 1 200 ou 1 300 000 000 de barils, suffisants pour quatre mois d’importations. Elle peut attendre. Mais ceux qui ne peuvent pas attendre, ce sont les Etats-Unis qui ont besoin de vendre pour que leur butin ne se transforme pas en poids mort.

Trump a promis 100 000 000 000 d’investissement des grandes compagnies pétrolières mais les entreprises ne se lancent pas. ExxonMobil dit que le  Venezuela est « ininvestissable ». Les sociétés de négoce Trafigura et Vitol ont pris les devants, mais leurs capacités sont limitées. Et pendant ce temps, les bateaux chargés de brut naviguent vers Houston, vers les côtes des Etats-Unis… et ils restent là, bloqués.

C’est une image puissante: les bateaux flottant vers les Etats-Unis et ensuite cessant de flotter parce qu’ils resteront là, bloqués. La réalité crue arrête le brut. L’empire a le butin mais n’a pas de marché. Et dans la logique capitaliste, un produit sans marché est un produit mort. 

Ceci ouvre une possibilité stratégique que nous ne pouvons ignorer. Si à un moment donné, la direction du Venezuela - poussée par le peuple, par les pressions de ses alliés, par le simple fait que le pétrole ne se vend pas- décidait de rompre l’accord et de renvoyer du brut en Chine ou en Russie par des voies alternatives, la château de cartes s’effondrerait.

Le jeu stratégique de la Chine et de la Russie

Et là, il faut s’arrêter sur quelque chose que beaucoup de gens ne voient pas. Ceux qui disent que la Russie et la Chine ne font rien pour l’Amérique latine se trompent. Ne pas acheter le brut vénézuélien administré par Washington est un jeu stratégique en faveur des peuples de Notre Amérique.

Et s'ils agissent ainsi envers le Venezuela sans le bruit des bombes, sans gros titres retentissants, sans menaces ni déploiements militaires, cela s'avère plus stratégique et plus percutant que n'importe quelle action sur un champ de bataille conventionnel.

Si elles font cela pour le Venezuela, alors, nous pouvons penser que concernant Cuba, elles ne seront pas non plus immobiles. Elles ont conservé un haut niveau de solidarité avec le peuple et le Gouvernement révolutionnaire de l’île depuis l’époque de l’Union soviétique. La Russie a été un bastion indispensable qui n’a jamais cessé de soutenir Cuba malgré la chute de l’Union soviétique à cause d’une minorité de bandits qui a usurpé le pouvoir et tenté de ramener le socialisme vers le capitalisme le plus crû. Aujourd’hui, la Fédération de Russie continue à soutenir Cuba et le Venezuela et rien n’indique qu’elle est immobile et passive face à cette situation.

Venezuela: entre  capitulation et  repli

Nous devons parler du Venezuela avec la prudence qu’exige la situation. Parce que nous avons vu des événements inquiétants: remise du pétrole, réforme de la Loi sur les Hydrocarbures, libération  de plus de 600 prisonniers politique exigée par Trump, envoyés des Etats-Unis reçus avec les honneurs.

Mais nous avons aussi entendu Diosdado Cabello dire: « Silvia ne s’est pas rendue. S’ils disent cela d’elle, c’est qu’ils ne la connaissent pas. » Au-delà de l'anecdote, cette déclaration nous rappelle quelque chose d'essentiel : au cœur de la tempête, il y a des forces qui résistent, il y a des secteursqui ne se sont pas rendus.

Le peuple vénézuélien attend. Les protestations n’ont pas seulement pour but la libération de Maduro. Il y a des secteurs de travailleurs qui sont descendus dans la rue pour demander des augmentations de salaires. Leur question est simple et directe: « S’ils nous ont dit que le pétrole était à nous et maintenant, les Yankees l’emportent, où passe notre salaire? » Cela peut donner lieu à des conflits internes, mais ce ne sont pas nécessairement des conflits contre-révolutionnaires. Ils sont l'expression d'un peuple qui n'a pas perdu ses repères, qui sait que la richesse de son pays doit lui servir, à lui, et non à l'empire.

La frontière entre capitulation et repli tactique n’est pas claire. Il es probable qu’il y a là moins de capitulation qu’il n’y paraît et plus de repli stratégique que nous ne pensons. Nous ne le savons pas. Mais c’est pourquoi nous conservons le principe du doute raisonnable qui nous a guidé jusque’à présent. Nous n’affirmons pas la trahison, ne ne portons pas de jugement définitif. Nous observons, nous analysons et nous laissons ouverte la possibilité que les choses changent.

Et il y a une donnée qui peut faire pencher la balance: si le Venezuela a remis 80 000 000 de barils de brut aux Etats-Unis et que les Etats-Unis ne peuvent rien faire de ce brut parce qu’ils n’ont pas de marché, cela porte déjà le sceau d’une victoire. 

Ce que nous ne savons pas, c’est si cela a été fait consciemment et a été planifié, un jeu de la direction vénézuélienne pour mettre l’empire dans une impasse ou si cela s’est produit indépendamment de sa volonté. Mais c’est ainsi. Et cela peut aider à changer les choses. Parce que les peuples peuvent être vaincus à un moment donné mais cette défaite est toujours éphémère.

Ce qui s’annonce: questions ouvertes

Díaz-Canel a été prudent: il a dit que les accords sont encore « loin ». Il n’y a pas de résultat, il y a une exploration. Mais nous pouvons poser certaines questions:

Cuba cherche-t-elle simplement à soulager la pression énergétique ou a-t-elle un objectif politique plus profond? Ce qui est en jeu, ce n’est pas seulement le problème de l’énergie, c’est la Révolution même. Nous pourrions dire que la résolution du problème de l’énergie, causé par le blocus, n’est pas en question seulement pour soulager la situation de Cuba, mais aussi pour maintenir la révolution entre les mains du peuple. Les révolutionnaires cubains n’ont pas perdu de vue leur objectif fondamental.

2. Jusqu’où Trump est-il prêt à aller? Utilisera-t-il ces conversations pour déstabiliser le pays ou pour atteindre un objectif concret? L’expérience nous a montré que les impérialistes qui parlent de résoudre les conflits veulent que cette résolution soit exclusivement en leur faveur. C’est pourquoi les lignes établies par Díaz-Canel pour les négociations lors de n’importe quel événement peuvent être écartées par le Gouvernement Trump. Ce Gouvernement cherche seulement à dire au monde qu’elle a triomphé de Cuba et que Cuba s’est rendue.

3. Quel impact cela aura-t-il sur les relations de Cuba avec le Venezuela, le Nicaragua et ses alliés traditionnels? Si on obtient un résultat favorable à la Révolution cubaine, son impact sera favorable à ses alliés traditionnels dans la région; Mais les alliés ne peuvent dépendre de ces négociations. Tous doivent donc se préparer à une longue guerre, une guerre de tout le peuple contre l’impérialisme.

4. Cela pourrait-il être un modèle pour d’autres pays de la région qui affrontent des pressions similaires? La réponse à cette question dépendra de la façon dont évoluera le processus. Si Cuba réussit à éviter la tempête sans céder sur ce qui est essentiel, son exemple sera une école pour toute Notre Amérique.

Et une question supplémentaire, qui nous touche directement en tant que révolutionnaires: quelle est la ligne qui sépare la négociation tactique de la capitulation? Parce que si Cuba nous apprend quelque chose, c’est que l’important n’est pas dans le fait de parler avec l’empire mais d’où on parle, sous quelles conditions et ce qu’on est prêt à céder.

Conclusion provisoire

Cuba prouve que les révolutionnaires n’ont pas peur du dialogue. Ils négocient quand les conditions l’exigent mais ils ne se rendent pas. La différence avec d’autres cas ne réside pas dans la table de dialogue mais dans ce qui se passe avant qu’on s’assoie à cette table.

Au Venezuela, les concessions sont venues d’abord. Le pétrole a coulé, les lois ont changé, les prisonniers ont été libérés. Ensuite sont venues les conversations. (A Cuba) les concessions, si elles viennent, viendront après et sous conditions.

Et il y a un élément nouveau: La Chine et la Russie ont contrattaqué grâce à une résistance silencieuse mais efficace. En refusant d’acheter le pétrole vénézuélien sous contrôle des Etats-Unis, elles étranglent l’empire avec son propre b tin. Les bateaux flottent, le pétrole s’accumule et le temps joue contre Washington.

L’histoire jugera. Mais pendant ce temps, nous continuons à observer, les yeux grands ouverts. En appliquant le principe du doute raisonnable. Et en conservant la certitude que les peuples, quand ils ne se rendent pas, finissent par gagner.

Parce que les peuples peuvent être vaincus à un moment donné mais cette défaite est toujours éphémère. Ce qui reste, c’est la dignité. Ce qui reste, c’est la lutte. Ce qui reste, c’est la certitude qu’un autre monde est possible et qu’il sera construit par ceux d’en bas, avec ou sans leur direction.

source en espagnol:
https://www.resumenlatinoamericano.org/2026/03/16/cuba-la-leccion-de-negociar-con-el-lobo/
URL de cet article:

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