International: Pour une convergence antifasciste internationale
Interview d’Eric Toussaint
Réunir les forces de gauche pour contrer la déferlante d’extrême droite. C’est le pari de la Première conférence antifasciste internationale, qui se tiendra fin mars à Porto Alegre, au Brésil. Interview
Sommaire
- Quelle est la genèse de cette conférence internationale ?
- Pourquoi avoir choisi la ville de Porto Alegre, au sud du Brésil ?
- Le monde est-il en train de vivre un tournant néofasciste ?
- La droite radicale semble disposer d’un solide réseau à l’échelle mondiale. Est-ce le cas ?
La conférence de Porto Alegre se veut une réponse à cette globalisation néofasciste ?
Concrètement, sur quoi pourrait déboucher cette initiative ?
- Milliers de militants attendus
Unir les forces de la gauche, sur tout le globe, pour affronter la montée de l’extrême droite - et des guerres impérialistes. C’est l’objectif de la Première conférence internationale antifasciste pour la souveraineté des peuples. La rencontre s’ouvrira le 26 mars prochain à Porto Alegre, capitale de l’Etat du Rio Grande do Sul, qui avait été le berceau du mouvement altermondialiste au début des années 2000. La dynamique, qui vise à dépasser la fragmentation des résistances face au tournant néofasciste à l’œuvre, a été soutenue par un appel signé par une large palette de personnalités représentatives de la gauche combative et des mouvements sociaux, issues des cinq continents (lire ci-dessous). Le Courrier s’est entretenu avec Eric Toussaint, du Comité pour l’abolition des dettes illégitimes (CADTM), une des chevilles ouvrières de cette initiative.
Quelle est la genèse de cette conférence internationale ?
Éric Toussaint : Le 8 janvier 2023, peu après avoir perdu l’élection présidentielle face à Lula, Jair Bolsonaro a tenté d’effectuer un coup d’Etat au Brésil. Prétextant une prétendue fraude électorale, les partisanes de l’ex-président néofasciste ont mis à sac le siège du Congrès et du Tribunal suprême fédéral, reproduisant l’invasion du Capitole par les soutiens de Donald Trump, deux ans plus tôt. Ces épisodes ont souligné le danger que représente la percée de l’extrême droite. De cette prise de conscience a surgi l’idée d’organiser une initiative antifasciste à l’échelle internationale.
Pourquoi avoir choisi la ville de Porto Alegre, au sud du Brésil ?
Le symbole est fort, car c’est dans cette ville qu’est né le Forum social mondial (FSM) : en janvier 2001, 20 000 personnes s’y étaient réunies afin de définir un agenda commun pour le mouvement altermondialiste, alors en pleine effervescence.
Ensuite, parce qu’en infligeant une défaite à Jair Bolsonaro en 2022, la gauche brésilienne a prouvé qu’il est possible de barrer la voie au danger néofasciste : partis - du PT, social-démocrate, au Psol, gauche radicale -, mouvements populaires et syndicats ont surmonté leurs désaccords pour faire triompher la candidature de Lula. On retrouve ces acteurices au sein du comité unitaire qui organise la conférence.
Prévue en mai 2024, la réunion a dû être suspendue en raison des graves inondations - conséquence du dérèglement climatique - qui ont touché l’Etat du Rio Grande do Sul le mois précédent. En raison de la multiplication des agressions militaires par Donald Trump depuis le début de son mandat, nous avons entretemps décidé de rajouter un volet anti-impérialiste à l’événement.
Le monde est-il en train de vivre un tournant néofasciste ?
L’administration Trump est à la tête de la première puissance mondiale. Elle y applique une politique caractérisée par un nationalisme exacerbé, le suprémacisme et l’homophobie, tout en utilisant la milice ICE pour déporter massivement des personnes non blanches. On peut donc la qualifier de néofasciste. Un tournant symbolisé de manière explicite par le salut nazi d’Elon Musk lors de l’investiture de Trump.
En parallèle, l’extrême droite menace d’accéder au pouvoir dans la plupart des Etats européens ; en Russie, le régime de Vladimir Poutine a des caractéristiques très proches de celui de Trump ; l’Inde est dirigée par un hindouiste radical et islamophobe, Narendra Modi. Tandis qu’en Israël, le gouvernement néofasciste de Benjamin Netanyahou mène un génocide à Gaza depuis plus de deux ans et demi. En Amérique latine, l’élection de Javier Milei en novembre 2023 a été suivie par celle Juan-Antonio Kast au Chili, en 2025. Tandis que le président d’Équateur, Daniel Noboa, prend pour modèle le régime autoritaire de Nayib Bukele, au Salvador. Et l’extrême droite fera tout pour gagner la présidentielle cet automne au Brésil, face à Lula, avec l’appui d’un réseau international. Si elle arrive à ses fins, cela aura des répercussions terribles sur tout ce continent, qui a subi des dictatures brutales au cours du siècle dernier.
La droite radicale semble disposer d’un solide réseau à l’échelle mondiale. Est-ce le cas ?
On assiste à la mise sur pied d’une forme d’internationale néofasciste, notamment sous l’impulsion des Etats-Unis de Donald Trump. Dans sa stratégie de sécurité nationale publiée en 2025, le président américain apporte clairement son soutien aux partis « patriotiques » du Vieux Continent. En Amérique latine, qu’il considère à nouveau comme une « arrière-cour », il n’hésite pas à interférer directement dans les processus politico-électoraux pour favoriser les candidates d’extrême droite.
Certes, ces forces ne disposent pas d’un commandement mondial unique. Mais des structures de coordination sont déjà en place. La Conservative Political Conference (CPAC) rassemble chaque année les droites radicales du continent américain et d’Europe. Elle a organisé récemment des conférences aux Etats-Unis, en Hongrie et dans plusieurs pays d’Amérique latine. Lancé par la formation espagnole Vox, le forum de Madrid est un autre rendez-vous qui agglutine ces partis.
La conférence de Porto Alegre se veut une réponse à cette globalisation.
A gauche, nous sommes en retard : nous n’avons pas encore commencé à internationaliser notre riposte à l’extrême droite. Certes, les forces qui combattent le fascisme et les agressions impérialistes sont très diverses, et il n’est pas question de gommer ces différences. Toutefois, il est essentiel de constituer un front large, à l’échelle globale, contre ces ennemis de plus en plus menaçants. Cette convergence doit inclure toutes les forces disposées à défendre la classe ouvrière, la paysannerie, les migrantes, les femmes, les personnes LGBTQIA+, les personnes racisées, les minorités opprimées et les peuples autochtones - tout en défendant la nature et en soutenant les luttes contre l’impérialisme. Notre conférence tentera d’apporter le début d’une réponse à ce défi.
Concrètement, sur quoi pourrait déboucher cette initiative ?
Une des clés du succès, c’est de rester modestes. L’idée n’est pas de créer une nouvelle structure mondiale, mais de faire converger partis, personnalités et militantes autour d’un espace capable de convoquer et de soutenir des initiatives et mobilisations communes face à l’extrême droite. Tout en appuyant les batailles qui se jouent dans les différents Etats.
Après cette première réunion à l’échelle mondiale, un deuxième pas en avant important serait d’organiser une initiative du même type dans les principales régions du globe, dès 2027.
MILLIERS DE MILITANTS ATTENDUS
Plusieurs milliers de personnes, venues d’une septantaine de pays, sont attendues à la Première conférence antifasciste pour la souveraineté des peuples, qui se tiendra à Porto Alegre du 26 au 29 mars. L’événement s’ouvrira par une large manifestation dans les rues de la capitale de l’Etat du Rio Grande do Sul. Durant trois jours, il proposera onze conférences plénières thématiques et 150 activités autogérées. Les discussions seront axées sur le renforcement des mouvements sociaux, féministes et syndicaux ainsi que de la solidarité internationale dans la lutte contre le fascisme - mais aussi sur les potentialités et les limites de l’action institutionnelle. La solidarité avec Gaza, les luttes contre le négationnisme climatique et pour la réforme agraire, la situation sur le continent américain seront d’autres points forts. Les débats se cloront par l’adoption d’une charte en assemblée générale.
Si une grande partie des intervenant proviendront du continent américain, une large palette d’organisations et mouvements seront représentés dans la capitale du Rio Grande do Sul, qui a été le berceau d’un des principaux mouvements sociaux du continent latino-américain, le Mouvement des sans-terre (MST), dans les années 1980. En témoignent les plus de 1500 personnalités et militantes, issues des cinq continents, qui ont signé l’appel international invitant à la conférence. On y trouve notamment : les dirigeantes d’organisations populaires et politiques du continent latino-américain, dont le leader du MST, João Pedro Stédile ; les autrices et militantes féministes Nancy Fraser et Tithi Bhattacharya ; le journaliste et activiste indien Vijay Prashad ; l’économiste haïtien Camille Chalmers ; Solange Koné, de la Marche mondiale des Femmes (MMF Money Market Funds
MMF Les Money Market Funds (MMF) sont des sociétés financières des États-Unis et d’Europe, très peu ou pas du contrôlées ni réglementées car elles n’ont pas de licence bancaire. Ils font partie du shadow banking. En théorie, les MMF mènent une politique prudente mais la réalité est bien différente. L’administration Obama envisage de les réglementer car, en cas de faillite d’un MMF, le risque de devoir utiliser des deniers publics pour les sauver est très élevé. Les MMF suscitent beaucoup d’inquiétude vu les fonds considérables qu’ils gèrent et la chute depuis 2008 de leur marge de profit. En 2012, les MMF états-uniens maniaient 2 700 milliards de dollars de fonds, contre 3 800 milliards en 2008. En tant que fonds d’investissement, les MMF collectent les capitaux des investisseurs (banques, fonds de pension…). Cette épargne est ensuite prêtée à très court terme, souvent au jour le jour, à des banques, des entreprises et des États.
Dans les années 2000, le financement par les MMF est devenu une composante importante du financement à court terme des banques. Parmi les principaux fonds, on trouve Prime Money Market Fund, créé par la principale banque des États-Unis JP.Morgan, qui gérait, en 2012, 115 milliards de dollars. La même année, Wells Fargo, la 4e banque aux États-Unis, gérait un MMF de 24 milliards de dollars. Goldman Sachs, la 5e banque, contrôlait un MMF de 25 milliards de dollars.
Sur le marché des MMF en euros, on trouve de nouveau des sociétés états-uniennes : JP.Morgan (avec 18 milliards d’euros), Black Rock (11,5 milliards), Goldman Sachs (10 milliards) et des européennes avec principalement BNP Paribas (7,4 milliards) et Deutsche Bank (11,3 milliards) toujours pour l’année 2012. Certains MMF opèrent également avec des livres sterling. Bien que Michel Barnier ait annoncé vouloir réglementer le secteur, jusqu’à aujourd’hui rien n’a été mis en place. Encore des déclarations d’intention…
1. L’agence de notation Moody’s a calculé que pendant la période 2007-2009, 62 MMF ont dû être sauvés de la faillite par les banques ou les fonds de pensions qui les avaient créés. Il s’est agi de 36 MMF opérant aux États-Unis et 26 en Europe, pour un coût total de 12,1 milliards de dollars. Entre 1980 et 2007, 146 MMF ont été sauvés par leurs sponsors. En 2010-2011, toujours selon Moody’s, 20 MMF ont été renfloués.
2 Cela montre à quel point ils peuvent mettre en danger la stabilité du système financier privé. ) en Côte d’Ivoire ; Frei Betto, écrivain brésilien et figure de la théologie de la libération ; l’eurodéputée (La France Insoumise) Rima Hassan et Thiago Silva, participantes à la flottille globale Soumoud pour Gaza ; Ada Colau, l’ancienne maire de Barcelone ; Annie Ernaux, prix Nobel de littérature en 2022 ; l’ex leader du parti travailliste britannique, Jeremy Corbyn ; le dirigeant de La France Insoumise, Jean-Luc Mélenchon, aux côtés de parlementaires italiennes, espagnoles et de membres de DSA, la tendance de gauche du Parti démocrate étasunien. En Suisse, le sociologue Jean Ziegler, ex rapporteur des Nations unies pour le droit à l’alimentation, a signé l’appel. Mathilde Marendaz, militante du parti Solidarité & Ecologie et députée Ensemble à gauche au Grand Conseil vaudois, fera le voyage à Porto Alegre.
NOTES:
Globalisation (voir aussi Mondialisation) (extrait de Chesnais, 1997a)
1) Origine et sens de ce terme anglo-saxon. En anglais, le mot « global » se réfère aussi bien à des phénomènes intéressant la (ou les) société(s) humaine(s) au niveau du globe comme tel (c’est le cas de l’expression global warming désignant l’effet de serre) qu’à des processus dont le propre est d’être « global » uniquement dans la perspective stratégique d’un « agent économique » ou d’un « acteur social » précis. En l’occurrence, le terme « globalisation » est né dans les Business Schools américaines et a revêtu le second sens. Il se réfère aux paramètres pertinents de l’action stratégique du très grand groupe industriel. Il en va de même dans la sphère financière. A la capacité stratégique du grand groupe d’adopter une approche et conduite « globales » portant sur les marchés à demande solvable, ses sources d’approvisionnement, les stratégies des principaux rivaux oligopolistiques, font pièce ici les opérations effectuées par les investisseurs financiers, ainsi que la composition de leurs portefeuilles. C’est en raison du sens que le terme global a pour le grand groupe industriel ou le grand investisseur financier que le terme « mondialisation du capital » plutôt que « mondialisation de l’économie » m’a toujours paru - indépendamment de la filiation théorique française de l’internationalisation dont je reconnais toujours l’héritage - la traduction la plus fidèle du terme anglo-saxon. C’est l’équivalence la plus proche de l’expression « globalisation » dans la seule acceptation tant soit peu scientifique que ce terme peut avoir.
Dans un débat public, le patron d’un des plus grands groupes européens a expliqué en substance que la « globalisation » représentait « la liberté pour son groupe de s’implanter où il le veut, le temps qu’il veut, pour produire ce qu’il veut, en s’approvisionnant et en vendant où il veut, et en ayant à supporter le moins de contraintes possible en matière de droit du travail et de conventions sociales »
néofasciste ?
2) Action
Actions Valeur mobilière émise par une société par actions. Ce titre représente une fraction du capital social. Il donne au titulaire (l’actionnaire) le droit notamment de recevoir une part des bénéfices distribués (le dividende) et de participer aux assemblées générales.
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