Médias : Le mensonge court plus vite que la vérité
Traduction Françoise Lopez pour Amérique latine–Bolivar Infos
Le 4 mars dernier a commencé à circuler sur les réseaux sociaux et dans les médias digitaux un reportage de TV Aztèque qui affirmait avoir prouvé que des produits envoyés par le Gouvernement du Mexique comme aide du humanitaire à Cuba étaient vendus dans des magasins d'État cubains. La vidéo soutenait que les aliments donnés –en particulier des haricots– avaient été détournés et finissaient par être commercialisés dans des établissements liés au système de commerce en devises de l’État.
Le reportage s'appuyait sur des images de produits mexicains présents dans des commerces de La Havane, des témoignages anonymes et des références à des prix vus dans les magasins. Le récit suggérait que l'aide d'envoyée par le Mexique n'était pas arrivée à la population et avait fini par être transformée en marchandise pour la vente en devises.
L'histoire s'est rapidement diffusée sur les réseaux sociaux et les sites d'information. En quelques heures, l'accusation s'est transformée en un récit largement partagé qui renforçait un schéma déjà connu : l'idée que le Gouvernement cubain utilise l'aide internationale à des fins commerciales.
La réaction officielle n'a pas tardé. L'ambassadeur de Cuba au Mexique, Eugenio Martínez Enríquez, a démenti publiquement le reportage et affirmé que le média avait diffusé une fausse information. Le diplomate a expliqué que le reportage mélangeait de manière trompeuse deux phénomènes distincts. D'un côté, les dons récents du Gouvernement mexicain destinés à des programmes sociaux à Cuba, de l'autre, des produits d'origine mexicaine que Cuba importe régulièrement grâce à des contrats commerciaux.
Comme l’a affirmé l'ambassadeur, la présence d'aliments mexicains dans des magasins ne prouve pas que ces produits proviennent de l'aide humanitaire. Il a rappelé, en outre, que le Mexique exporte régulièrement des produits alimentaires à Cuba et que Cuba a des échanges commerciaux importants avec des entreprises mexicaines. Le démenti a été repris par plusieurs médias mexicain.
Un phénomène étudié : le mensonge circule le plus vite que le démenti.
Au-delà de la dispute ponctuelle, cet épisode donne un exemple concret d'un phénomène largement documenté par les recherches académiques : l'asymétrie entre la circulation de la désinformation et celle du démenti.
L'une des études les plus influentes sur ce sujet a été publiée à 2018 par la revue Science par les chercheurs Soroush Vosoughi, Deb Roy et Sinan Aral, du MIT.
Les auteurs ont analysé des millions de publications sur les réseaux sociaux et ont conclu que les fausses informations se diffusent plus rapidement, plus loin, et avec plus de profondeur que les vérités.
Selon les chercheurs, les fausses informations ont plus de probabilité de devenir virales parce qu’elles ont tendance à être plus surprenantes, plus émouvantes et plus perturbantes que l'information vérifiée. En d'autres termes, le mensonge a l'habitude d'être plus « intéressant » pour l'écosystème des réseaux.
Le fait que ce comportement est particulière particulièrement intense dans l'information politique est une autre découverte décisive de ce travail. Bien que la supériorité de la diffusion du mensonge apparaissent dans tous les domaines, l'effet est plus prononcé dans le cas des informations politiques, précisément parce qu'il s'agit du terrain sur lequel la polarisation, le conflit symbolique et la recherche de confirmation idéologique augmentent la propension à partager des contenus qui attirent l'attention ou scandaleux. Cela transforme la désinformation politique en une sorte de contenu particulièrement apte à tourner en boucle.
Des enquêtes postérieures de Matthew Graham et Ethan Porter montrent que même quand les démentis sont efficaces pour changer les croyances, beaucoup de gens qui ont été exposés à la fausse information n'arrivent jamais à voir la correction. Le problème, par conséquent, n'est pas uniquement de savoir si le démenti convainc mais s’il atteint la même audience que la rumeur.
Le cas de TV Aztèque : un laboratoire de la désinformation
L'analyse de la conversation digitale créée par le reportage de TV Aztèque permet d'observer ce phénomène clairement. Le contenu diffusé par TV Aztèque a généré environ 55 000 mentions sur les réseaux sociaux et dans les médias digitaux dans l'écosystème digital lié à Cuba, avec plus de 218 000 interactions entre commentaires, partages et réactions. Sa portée estimée dépasse les 2 800 000 utilisateurs.
Le démenti des institutions a eu une circulation considérablement moindre : environ 3100 mentions, près de 20 000 interactions et une portée estimée de 1 560 000 utilisateurs.
En terme de comparaison, la fausse information a généré environ 17 fois plus de conversations publiques et 11 fois plus d'interaction sociale que le démenti.
La dimension temporelle du phénomène est encore plus révélatrice. L'analyse quotidienne des conversations montre que le reportage a atteint son pic viral le 5 mars avec plus de 45 000 mentions en un seul jour. Ce chiffre représente plus de 80 % de toute sa diffusion. Le démenti, par contre, a atteint sa plus grande visibilité le lendemain, quand le cycle viral du reportage était déjà pratiquement complet.
Le « R0 informatif » : l'épidémie du mensonge
Les analystes des réseaux sociaux et de la communication digitale on commencé à utiliser des métaphores épidémiologiques pour étudier la façon dont l'information circule sur Internet. La raison est simple : le comportement de certains contenus –en particulier des rumeurs, des faux bruits ou des récits viraux– ressemble beaucoup à celui d'une maladie contagieuse. Une personne « infectée » par une information la transmet à d'autres qui, à leur tour, peuvent continuer à la propager.
C'est pourquoi on utilise le concept de R0 informatif (souvent appelé aussi reproductive number of information). L'idée vient de l'épidémiologie classique où le R0 représente le nombre moyen de personnes auxquelles l'individu infecté transmet une maladie dans une population qui n'a pas encore été immunisée.
Appliqué à l'écosystème de l'information, le R0 mesure le nombre de nouvelles reproductions générées par chaque unité initiale de diffusion d'un contenu. En termes pratiques, il peut s'interpréter comme le nombre moyen de nouvelles publications, de retweets, de partages ou de mentions que provoque chaque publication originale.
Le modèle fonctionne ainsi :
R0 supérieur à 1 (R0 > 1 → l'épidémie est en phase de croissance) : chaque personne qui partage le contenu rend probable qu'une autre personne supplémentaire le partage également. Cela signifie que la diffusion croît de manière exponentielle, générant ce que l'on appelle une cascade virale. C'est le moment où un contenu « devient viral ».
R0 égal à 1 : chaque publication généré environ une réplique. La diffusion se stabilise et ne se répand pas de façon significative.
R0 inférieur à 1 (R0 < 1 → l'épidémie s’éteint) : chaque publication génère moins d'une réplique en moyenne. La chaîne de diffusion commence à perdre son élan et éventuellement s’éteint.
Dans le cas des fausses informations, plusieurs études ont observé que le R0 informatif est habituellement très haut pendant les premiers heures ou les premiers jours de circulation parce que les contenus sont conçus pour provoquer la surprise, l'indignation ou le scandale. Ces émotions augmentent la probabilité que les utilisateurs partagent le contenu sans le vérifier.
Quand un démenti apparaît ou quand la nouveauté du contenu est épuisée, le R0 commence à descendre. À partir de ce moment, la diffusion entre dans une phase de déclin bien que le contenu puisse continuer à circuler à basse intensité pendant un temps, ce que certains chercheurs appellent l'écho résiduel de la désinformation.
Cette vision épidémiologique permet de visualiser la circulation de l'information comme un processus dynamique. Il ne suffit pas de savoir combien de personnes ont vu un contenu, il est également important de comprendre à quelle rapidité se produit son point culminant de contagion sociale et quand il l’atteint. Dans le cas des rumeurs, le problème central est que le R0 est habituellement très haut avant qu'apparaisse le démenti, ce qui explique que souvent, la correction arrive trop tard pour freiner l'expansion initiale du faux récit.
Dans l'analyse de la rumeur de TV Aztèque, la valeur la plus importante apparaît au moment viral. Pendant son moment de plus grande expansions, le R0 informatif de la rumeur a atteint un indice d’environ 68. Cela signifie que pendant la phase explosive, chaque unité de diffusion a généré environ 68 nouvelles mentions. C'est un niveau de propagation extrêmement élevé.
Cette sorte de propagation en cascade est caractéristiques des fausses informations qui produisent habituellement des explosions virales très concentrées dans le temps.
L'audience qui ne voit jamais la correction
Les données de portée permettent d'estimer un autre phénomène important. Si le reportage a atteint environ 2 800 000 utilisateurs et le démenti est arrivé à 1 056 000, on peut en déduire qu'au moins 1 250 000 personnes qui ont vu la fausse information n’ont probablement jamais été confrontées à la correction.
Cette sorte de brèche d'audience a été documentée dans de nombreuses études sur le fact-checking (vérification de faits) et la désinformation. Même quand l'information est corrigée, une partie importante du public conserve la version initiale des faits.
Ce qu'on appelle le “belief echo effect” est également une autre découverte associée à ces investigations sur la désinformation.
Même après qu'une information fausse ait été démentie, le récit original peut continuer d'influencer la perception publique. Les gens peuvent se souvenir de l'accusation bien qu’ils ne se souviennent plus clairement qu'elle a été réfutée.
Dans le cas analysé les conversations sur le reportage de TV Aztèque se sont poursuivies plusieurs jours après l'apparition du démenti, ce qui suggère que le récit initial avait déjà réussi à s'installer dans une partie du débat digital.
Une bataille inégale dans l'écosystème médiatique
Le cas du reportage de TV Aztèque révèle un problème structurel de l'écosystème de l'information contemporaine. L'économie de l'attention digitale favorise les contenus les plus polémiques, les plus émouvants et ceux qui attirent le plus l'attention. Les accusations scandaleuses tendent à circuler plus rapidement que les explications nuancées ou les démentis des institutions.
De plus, les plates-formes digitales donnent la priorité à l'engagement ou à l'interaction, ce qui peut amplifier des contenus conflictuels même quand ils ne sont pas vérifiés. L'épisode analysé confirme trois conclusions fondamentales que la recherche universitaire souligne depuis des années :
Premièrement : la rapidité du récit initial détermine dans une grande mesure le débat public. Quand une fausse information atteint rapidement une diffusion massive, le dément arrive tard pour une partie importante de l’audience.
Deuxièmement : la désinformation possède un avantage structurel dans la logique virale des réseaux sociaux. Les données montrent qu'elle peut souvent générer plus de conversations et d'interactions que l'information corrigée.
Troisièmement : une partie importante du public n'arrive jamais à voir le démenti. Même quand l'information est corrigée, l'impact de la rumeur peut persister dans la conversation publique.
L'affaire de l'accusation concernant la soi-disant vente à Cuba de dons mexicains illustre clairement ce problème. Dans l'écosystème médiatique contemporain, le mensonge ne court pas seulement plus vite que la vérité : il touche également plus de gens.
Combattre la désinformation implique de comprendre la dynamique de propagation, des rumeurs, d'intervenir, taux dans le cycle de l'information et de construire des récits, capable d'entrer en compétition dans un environnement digital dans lequel l’attention est la ressource la plus rare.
Cela veut-il dire que le démenti n'est pas important ? Au contraire. Cette analyse montre également que la réponse de l'ambassadeur de Cuba au Mexique, Eugenio Martínez Enríquez, a été opportune et efficace pour contenir la propagation du faux récit.
Bien qu'elle soit arrivée quand le reportage avait déjà atteint son point culminant de viralisation, l'intervention publique a permis d'introduire rapidement dans les conversations digitales les éléments de vérification nécessaires pour remettre en question l’accusation. A partir de ce moment-là, on observe une diminution significative du volume de mentions associées à la rumeur et une présence plus importante de contenus qui reprennent le démenti ou nuancent l'information originale.
En termes de communication publique, peut-être n'est-il pas possible d'éviter complètement qu'une rumeur produise ses premiers « contaminés », de la même façon que dans une épidémie réelle, on n’arrive pas toujours à empêcher les premiers cas. Mais un démenti solide, crédible et diffusé avec suffisamment de force peut agir comme mécanisme de contention. Il n'efface pas immédiatement l'infection initiale mais il aide à couper les chaînes de propagation, il réduit la rapidité de la contagion de l'information et évite que le mensonge continue de se répandre sans frein.
Source en espagnol:
http://www.cubadebate.cu/especiales/2026/03/10/la-mentira-corre-mas-rapido-que-la-verdad-el-caso-tv-azteca/
URL de cet article:
https://bolivarinfos.over-blog.com/2026/03/medias-le-mensonge-court-plus-vite-que-la-verite.html