Pensée critique: Cuba dans l’impasse d’un multilatéralisme hypocrite -
Par Josué Veloz Serrade
Traduction Françoise Lopez pour Amérique latine-Bolivar Infos
Le symptôme du maître est précisément de ne rien vouloir savoir de ce qui soutient son pouvoir.
Jacques Lacan
Le siège parfait: quand l’asphyxie est la politique
La crise énergétique que traverse actuellement Cuba n’est ni un accident de la nature ni une simple faille des infrastructures. C’est le point culminant d’un siège géopolitique conçu avec une précision chirurgicale tout au long de six décennies. Ce que l’île vit aujourd’hui est la convergence mortelle de la guerre économique traditionnelle - le blocus - et d’une nouvelle situation internationale dans laquelle les acteurs qui devraient assurer l’équilibre de. la balance ont opté pour ce que nous pourrions appeler la géopolitique minimale. Cuba n’affronte pas seulement l’hostilité de l’empire, elle affronte aussi l’abandon silencieux de ceux qui, théoriquement, devraient s’en prendre à l’ordre unipolaire.
Mais avant d’analyser les coordonnées géopolitiques, il faut interroger la carte psychique sur laquelle s’appuie cette situation. Parce que ce qui se passe à Cuba n’est pas seulement un problème de rapport de forces, c’est aussi un problème de désir, de fantasme politique, ce que Freud appelait Verneinung, la négation comme forme de reconnaissance secrète. Ceux qui abandonnent Cuba la nient mais en la niant, ils la confirment et surtout ils confirment ce qu’ils nient d’aux-mêmes. La blocus exista parce que Cuba interpelle toujours, continue à être un symptôme gênant dans la système capitaliste mondial. Si Cuba ne représentait pas une menace réelle, il suffirait de l’ignorer. Le fait qu’il faille la détruire démontre que sa simple existence continue à être intolérable pour l’ordre du Maître.
La question qui survole ce texte peut mettre certains en colère mais elle est nécessaire: que reste-t-il de la solidarité internationale quand les gestes symboliques remplacent les actions concrètes? que signifie réellement soutenir Cuba quand le blocus se resserre et que l’asphyxie devient réelle? Et surtout: que dit de l’ensemble des forces géopolitiques qui prétendent vouloir un autre monde le fait qu’elles soient capables de regarder cet étouffement sans bouger le petit doigt?
L’abandon non déclaré des partenaires stratégiques
En ces jours de tensions mondiales, la théorie des relations internationales dans laquelle on aborde le réalisme prériphérique qui décrit la tendance des Etats à donner la priorité à leurs intérêts immédiats - commerce, stabilité des frontières, ne pas gêner celui qui possède l’hégémonie - sur les alliances idéologiques ou historiques quand la pression de l’empire augmente se dépoussièrent aussi. Mais le réalisme périphérique n’arrive pas du tout à expliquer la conduite actuelle de la Russie et de la Chine concernant Cuba. Il y a là quelque chose de plus profond. Le renoncement à leur propre désir pour survivre dans le système que, soi-disant, elles veulent transformer.
Lacan fait une distinction entre la demande et le désir. La demande, c’est ce qu’on demande explicitement, le désir, c’est ce qui est sous-jacent et souvent ne peut s’exprimer sans avoir un prix à payer. La Russie et la Chine demandent, dans leurs discours, un monde multipolaire, la fin de l’unipolarité, le respect de la souveraineté. Mais leur souhait, révélé par leurs actes et non par leurs mots, est leur intégration progressive dans les règles du même système qu’elles disentmettre en cause.
Aussi amer qu’il soit de l’entendre, en abandonnant Cuba, elles ne sont pas seulement pragmatiques, elles avouent que leur horizon réel n’est pas la transformation de l’ordre du monde mais la négociation d’un lieu plus confortable dans celui-ci.
Prises dans leurs propres conflits d’usure -l'Ukraine, pour la Russie, Taïwan et la mère de Chine, méridionale pour Pékin - les deux puissances ont renforcé une position défensive. Leur soutien à Cuba s’est réduit à un discours dans les forums multilatéraux et à la fourniture de certaines ressources sans défier structurellement le blocus. elles n’envoient pas le pétrole nécessaire, ne mettent passent place de lignes de crédit qui échappent aux sanctions secondaires, n’escortent pas avec leurs bateaux l’approvisionnement de l’île. Si on leur demandait pourquoi, leur réponse serait peut-être la même que celle du gran conformiste: ce n’est pas le bon moment, les coûts sont trop élevés, il faut être réalistes.
Mais le réalisme, dans cette situation, est une autre façon d’avancer vers la capitulation anticipée. Peut-être dans leur for intérieur pensent-elles qu’elles abandonnent ceux qui peuvent tomber les premiers mais pas ceux qui tomberont les derniers , qui pourraient être elles-mêmes. Elles ont trouvé leur limite historique et, au lieu de les repousser et de les briser, elles les normalisent. En le faisant, elles commettent une erreur de calcul stratégique que l’histoire a déjà punie. Chaque fois qu’une puissance permet à l’ordre hégémonique de détruire un maillon sans que ça lui coûte quoi que ce soit, cet ordre en sort renforcé et c’est un pas de plus vers la soumission de ceux qui croyaient être en sécurité. En permettant qu’un projet souverain soit détruit par l’empire sans conséquences, elles envoient un message à leur propre population et à d’autres acteurs secondaires: la solidarité est un luxe que nous ne pouvons pas nous permettre, quand c’est ton tour, tu es seul.
L’Amérique latine et les Caraïbes: la diplomatie des embrassades vides
La position du Brésil et de la Colombie est peut-être la plus exemplaire de la banqueroute contemporaine du progressisme. Lula da Silva et Gustavo Petro, deux dirigeants qui doivent leur capital politique au récit de la transformation sociale et de la souveraineté de la région ont opté pour c e que nous pourrions appeler une espèce de symbolisme bon marché avec des déclarations de soutien moral, des appels au dialogue, une présence discursive dans les forums internationaux . Mais pendant que les mots circulent, les conditions structurelles de l’asphyxie - le blocus, la liste des pays qui soutiennent le terrorisme, les sanctions financières - restent intactes.
Tout se passe comme s’il y avait une sorte d’identification avec l’agresseur, comme un mécanisme par lequel le sujet soumis à une force supérieure assimilerait inconsciemment les valeurs et les logiques de cette puissance pour survivre. Il ne s’agit pas d’une trahison consciente mais d’une adaptation qui, avec le temps, devient une composante de sa propre identité. Il se passe quelque chose de ce genre avec certains Gouvernements progressistes latino-américains qui ont tellement intégré la logique du terrain de jeu de l’empire - ses institutions, ses marchés, ses règles - qu’ils ne peuvent plus imaginer une action politique qui rompe avec ce terrain, même s'ils proclament dans leurs discours que cela est nécessaire.
Le Brésil et la Colombie oublient que s’ils étaient aujourd’hui une véritable arrière-garde stratégique, ce ne serait pas une faveur qu'ils feraient à Cuba, mais une nécessité pour eux-mêmes. Si les Etats-Unis continuent à faire pencher la balance en sa faveur dans la région - comme ils le font avec leur politique de sanctions, leur rôle prépondérant au FMI, leur contrôle sur l’OEA et leur influence sur les droites locales - sur qui pourront compter Lula et Petro quand la marée réactionnaire les frappera? Ils auront brûlé, par leur prudence, l’arrière-garde dont ils ont désespérément besoin. Ces jours-ci, Lula a affirmé qu’ils pourraient être envahis «un de ces jours ». Nous pourrions lui demander: « Et plus tu seras seul, plus il y aura de possibilités que cela arrive. »
Le cas du Venezuela est le plus douloureux parce qu’il représente la mutilation d’un projet qui fut autrefois le pilier de la solidarité régionale. Aujourd’hui, le Venezuela soumis de fait aux décisions géopolitiques des Etats-Unis.
Le régime de sanctions extrêmes, l’enlèvement de Maduro et de Cilia Flores ont atteint leur objectif: subordonner l’Etat vénézuélien, l’obliger à négocier dans des conditions d’infériorité et réduire sa capacité à se projeter à l’étranger. Le Venezuela ne peut plus aider Cuba parce qu’il peut à peine s’aider lui-même. Si l’empire a pu réussir avec le Venezuela, avec les réserve es de pétrole les plus importantes du monde, que peut espérer un pays plus petit qui ne possède pas ces ressources? Mais les Gouvernements de la région n’en tirent pas les bonnes conclusions. Au lieu de s’unir pour briser le blocus, ils négocient séparément et tombent l’un après l’autre.
Certains des petits pays qui reçoivent la solidarité de Cuba -des médecins dans leurs petits villages, maîtres dans leurs écoles, brigades après des catastrophes - pincent aujourd’hui le nez et lui tournent le dos. C’est ce que, dans les relations internationales, on appelle bandwagoning: la tendance des acteurs faibles à s’aligner sur le plus fort quand ils perçoivent que leur bienfaiteur historique est en difficultés. C’est une logique cruelle mais prévisible.
Ce qu’ils ne comprennent pas, c’est que leur survie à long terme ne dépend pas de leur complaisance envers le Maître mais de l’existence d’un écosystème régional souverain. En tournant le dos à Cuba, ils contribuent à démanteler le seul tissu de solidarité qui aurait pu les protéger quand ils seront les suivants sur la liste. C’est la logique du « je me sauve » qui conduit inévitablement à « nous coulons tous. » Celui qui choisit de se sauver lui-même finit isolé et ensuite soumis. Finalement, il attend aussi la mort, mais une mort solitaire, sans la dignité d’avoir lutté avec les autres.
Le mythe de l’autosuffisance est un piège discursif
Face à ce panorama, l’objection libérale et souvent même d’une certaine gauche, est prévisible: pourquoi faire appel à d’autres? Cuba ne devrait-elle pas subvenir à ses propres besoins ? Cette question doit être démolie vigoureusement parce qu’elle agit comme un piège rhétorique qui rend naturelle la violence du blocus et en rend responsable la victime.
L’autarcie est un mythe du système mondial contemporain. Aucun pays n’est une île, pas même les îles. Les États-Unis ne subviennent pas à leurs propres besoins : ils dépendent d'un réseau mondial de bases militaires, du dollar en tant que monnaie de réserve imposée au monde par les accords de Bretton Woods, de la pression exercée par leurs porte-avions, ainsi que de chaînes d'approvisionnement qu'ils exploitent systématiquement. La Chine ne subvient pas à ses propres besoins, elle dépend des matières premières africaines et latino-américaines et des marchés mondiaux pour sa surproduction industrielle. La Russie ne subvient pas à ses propres besoins, sa puissance énergétique est nulle sans les gazoducs et sans acheteurs prêts à payer sa technologie militaire.
La dépendance n’est pas une exception dans le système international, c’est une règle structurelle. Ce qui varie, c’est la sorte de dépendance et la marge d’autonomie qu’on peut construire autour. Un pays comme le Luxembourg jouit de standards de vie élevés parce qu’il est incrusté dans le coeur d’un bloc impérial. Un pays comme Cuba doit survivre bien qu’il soit bloqué par l’impérialisme. La bonne question, alors, n’est pas pourquoi Cuba n’est pas autosuffisante mais pourquoi on exige de Cuba un niveau d’autosuffisance qu’on n’exige de personne d’autre. Cette exigence asymétrique n’est pas innocente, c’est un piège discursif et lâche qui place l’île dans une position ontologiquement impossible pour ensuite montrer le fait que ça lui est impossible comme une preuve de son échec.
On impose à Cuba une sorte de double lien, on soumet le sujet à une condition qu’il ne peut remplir et on le rend responsable du fait qu’il ne le remplit pas. Le névrosé victime du double lien ne peut s'en sortir, car le piège est inscrit dans le langage même avec lequel on lui parle. Cuba est coincée dans ce langage: si elle résiste, c’est une dictature qui fait souffrir son peuple, si elle négocie, elle cède au chantage de l’empire, si elle demande de l’aide, c’est un Etat défaillant qui ne peut se soutenir seul. Il n’y a pas d’issue dans le discours du Maître parce que le discours du Maître n’est pas conçu pour donner une issue mais pour piéger.
La méthode de l’empire: négocier, étouffer, accuser
Ce que nous avons décrit ne se produit pas dans le vide, c’est la méthode qu’utilise l’empire étasunien pour négocier avec des acteurs souverains qui refusent de capituler. Le manuel traditionnel ne varie pas et a été mis en oeuvre avec quelques rares variations.
Tout d’abord, la table de dialogue comme piège. Il s’assoit pour négocier non pour obtenir des accords mais pour gagner du temps. Alors que l’autre partie dépose tous ses espoirs dans la voie diplomatique - alors que le sujet pense que l’autre est susceptible d’être convaincu - l’empire continue à appliquer des sanctions, à renforcer l’opposition intérieure, à préparer le terrain. C’est le geste que Lacan qualifie de pervers, la promesse qui structure le bien uniquement pour perpétuer la dépendance.
Deuxièmement, l’exigence de concessions !unilatérales. L’empire ne négocie jamais de bonne foi, il négocie dans une position de force absolue. Il exige que l’autre partie cède d’abord, qu’elle manifeste sa volonté de changement, qu’elle démonte ses structures de défense comme geste de bonne volonté. Chaque concession faite par la partie faible est interprétée comme un signe de faiblesse ultérieure et provoque plus de pressions. Ce mécanisme est sinistre dans sa logique: plus tu cèdes, plus tu dois céder. Les négociations deviennent un processus de vidange progressive de la souveraineté.
Troisièmement, s’il n’obtient pas ce qu’il veut, il envahit ou détruit. Quand le dialogue ne produit pas une reddition complète, l’empire passe à la phase suivante: l’invasion directe - Panama, Grenade, Irak — , le coup d’Etat — Honduras, 2009; Bolivie, 2019 — , la guerre de basse intensité - Nicaragua dans les années 80 - ou la destruction économique systématique - Cuba, Venezuela, Iran. La diplomatie n’est que l’antichambre de l’agression.
Ceux qui, de bonne foi, appellent instamment Cuba à négocier avec Washington ignorent cette structure. Cuba n’est pas poussée vers la table pour discuter mais pour se rendre dans les conditions les plus défavorables possibles.
La crise humanitaire comme arme de guerre
L’aide humanitaire qui arrive à Cuba aujourd’hui - les envois d’aliments, de médicaments, de générateurs - est vitale pour soulager la souffrance immédiate. Mais en termes politiques, elle fonctionne comme un palliatif qui court le risque de dépolitiser la crise. C’est le respirateur qu’on met à un patient dans le coma: il garde le malade en vie mais ne répare pas la blessure qui a causé le coma. Le patient a besoin d’une opération structurelle, pas que sa situation d’urgence soit pérennisée.
Le blocus n’est pas une sanction, c’est un mécanisme d’affaiblissement conçu pour provoquer un implosion de l’intérieur. Apporter de l’aide humanitaire, sans briser le blocus financier et énergétique, si précieux que ce soit, c’est commeécoper l’eau d’un bateau alors qu’il a toujours une brèche ouverte par l’attaque de l’ennemi.
La brèche est toujours là et le pompage épuisant. L’objectif stratégique du blocus - ce qui, en termes militaires est appelle guerre de quatrième génération ou changement de régime par asphyxie - est de refuser à l’Etat la capacité de satisfaire les besoins de base de la population pour que ce soit la population elle-même qui finisse par déborder son Gouvernement. Il n’y a rien d’accidentel dans cette stratégie, elle est délibérée, elle est documentée et elle a été appliquée à différents degrés d’intensité pendant plus de 60 ans.
La panne d’électricité n »’est pas seulement l’absence de lumière, c’est une pédagogie de la peur, une leçon que le Maître donne jour après jour. Chaque heure sans électricité, chaque file d’attente pour acheter des aliments, chaque médecin qui manque de matériel est un rappel de ce que coûte le fait de résister; C’est la jouissance du pouvoir dans sa forme la plus cruelle, pas la jouissance de détruire l’ennemi mais la jouissance qu’il y a à le voir se dégrader lentement, de voir sa vie se transformer en une démonstration permanente du fait que la résistance conduit à la souffrance. Je suis désolé de le constater mais la pire cruauté du blocus n’est pas sa force mais sa lenteur.
La récit de l’Etat défaillant ou la victime toujours fautive
Et ici, nous arrivons au point le plue pervers de l’opération: la construction du récit qui inverse les causes.
L’empire non seulement détruit mais, en plus, il construit le dispositif discursif destiné à faire apparaître la destruction comme méritée ou au moins inévitable.
Un Etat auquel on refuse la possibilité d’importer des aliments, des médicaments, du combustible et des pièces de rechange, dont on bloque les finances, qu’on empêche d’obtenir des crédits, qu’on soumet à une guerre médiatique, qu’on punit pour faire du commerce avec qui que ce soit, cet État aura, par définition, d’énormes difficultés à fonctionner normalement. Ensuite, quand ces difficultés se manifestent -pannes d’électricité, pénuries, émigration - le choeur de l’empire et ses porte-parole disent: regardez, c’est un Etat défaillant, le socialisme ne fonctionne pas.
On présente comme un échec interne le résultat d’une agression extérieure.
Les causes sont inversées, le blocus n’est pas la cause de la crise, la crise est la preuve que le régime est incompétent. C’est la même logique de l’absurde: on attache les mains du sujet, on le frappe pendant des heures et ensuite, on l’accuse de ne pas pouvoir se défendre. Ce mécanisme a un nom: c’est la projection. L’agresseur projette sur la victime la responsabilité de ce qu’il lui fait, ainsi, il externalise sa propre responsabilité et conserve son image d’ordre et de civilisation intacte.
La catégorie de l’Etat défaillant n’est pas descriptive, elle est elle est performative. Qualifier Cuba d’Etat défaillant ne constate pas une réalité mais construit une réalité qui justifie l’abandon et éventuellement l’intervention. C’est le concept qui rend possible ce qui vient après, la haïtinisation, comme disait Claudio Katz récemment. Réduire l’île à un état de dégradation tel qu’elle devienne la vitrine de l’horreur dans une démonstration permanente de ce qui arrive à ceux qui osent choisir une route souveraine.
Le message est pervers dans sa transparence: regardez ce qui se passe si vous osez être libres.
Mais un Etat vraiment défaillant ne résisterait pas à 65 ans de blocus. Un Etat vraiment défaillant n’a pas un taux de mortalité infantile plus faible que celui des Etats-Unis. IL ne forme pas des médecins qui sauvent des vies dans le monde entier. Il ne conserve pas un système éducatif universel, une science qui lui est propre - y compris avec des vaccins - et une culture vibrante. Ce que l’empire appelle Etat défaillant est, en réalité, un Etat agressé qui refuse de mourir. C’est cela, la vérité gênante. Et c’est précisément la raison de la rage de l’empire. Cuba, en réalité, n’échoue pas. Cuba insiste. Et cette insistance est intolerable.
Quelles possibilités a-t-on laissé à Cuba?
Les conditions du siège ayant été analysées, une question devient inévitable: quelles possibilités le Gouvernement cubain a-t-il pour conduire sa politique? Ou plus exactement: quelles possibilités lui a-t-on laissées
La première est la négociation dans des conditions d’asphyxie.
C’est celle que recommandent les bien-intentionnés, ceux qui veulent que Cuba discute et négocie avec les Etats-Unis. Mais négocier avec un empire qui qui a le pied sur ton cou n’est pas un dialogue mais peut être une reddition sous condition; Cuba a prouvé sa volonté de dialogue à de très nombreux moments mais toujours à partir de positions de dignité. S’asseoir aujourd’hui pour négocier sans qu’auparavant le blocus énergétique et financier n’ait été brisé, c’est accepter la négociation du noyé: accepter n’importe quelle clause pour une bouffée d’air. Le résultat serait une normalisation équivalente à la liquidation du projet révolutionnaire par la fuite, comme c’est arrivé en Europe de l’Est à la chute du mur mais avec la circonstance aggravante d’avoir l’empire à 90 milles.
Seconde possibilité: la résistance héroïque mais solitaire
C’est celle que Cuba a pratiquée pendant des décennies: innover, résister, trouver des failles, diversifier les relations. Mais cette option, qui était viable lorsqu’il existait un camp socialiste prêt à soutenir le flux de ressources, est aujourd’hui face à une limite matérielle concrète. La résistance héroïque sans arrière-garde devient, avec le temps, une résistance d’agonie. Noin parce que le peuple cubain aurait perdu sa volonté mais parce que la volonté seule ne fait pas tourner les turbines et n’emplit pas les rayons des magasins.
Troisième possibilité: l’implosion. C’est celle que l’empire souhaite
L’explosion sociale provoquée par l’accumulation de souffrances, amplifiée par les réseaux d’opposition financés par l’étranger, qui permettrait une intervention humanitaire ou une transition négociée. Ceci n’est pas une option pour Cuba, c’est le piège qu’on lui tend.
Quatrième possibilité: La seule qui changerait véritablement le tableau ne dépend pas de Cuba
Elle dépend du fait que ceux qui disent la soutenir passent des mots à l’action. Elle dépend du fait qu’ils lui envoient le pétrole dont elle a besoin, qu’ils mettent des bateaux à sa disposition, qu’ils escortent les convois de ravitaillement, qu’ils brisent le blocus financier grâce à des mécanismes concrets. Elle dépend du fait qu’ils demandent à Cuba ce qu’ils doivent faire et qu’ils le fassent.
Il n’y a plus de métaphores. C’est le pétrole ou l’asphyxie. Ce sont les bateaux ou le blocus. C’est l’action ou la complicité.
Les leçons de l’histoire que le monde préfère oublier
L’oubli n’est pas passif. L’oubli est un acte: la répression active de ce qui, si on s’en souvenait, obligerait à agir d’une autre manière. La communauté internationale oublie selon son bon plaisir les parallélismes historiques parce que les rappeler rendrait insoutenable sa position actuelle.
En 1941, les chars allemands étaient aux portes de Moscou. Combien de temps êtes-vous restés sans réagir? Comment saviez-vous qu’ils ne viendraient pas ensuite pour vous? Aujourd’hui, personne ne semble comprendre que l’arrière-garde cubaine est l’arrière-garde du monde entier. Peut-être certains la voient-ils comme un cadavre politique avant l’heure et agissent-ils en conséquence.
Pendant des décennies, les Etats-Unis ont soutenu le régime de Chiang Kaï-chek à Taïwan avec de l’argent, des armes et une flotte, même quand sa défaite dans la guerre civile chinoise était évidente. Ils l’ont fait parce que Taïwan était un porte-avions stratégique contre la Chine populaire. C’est à dire que l’empire soutient ses alliés jusqu’au bout parce qu’il pense que la fidélité envers les siens est une condition de son propre pouvoir. Mais les alliés de Cuba font l’inverse: ils l’abandonnent quand le coût politique de leur soutien dépasse le bénéfice qu’il y a à ne pas le faire.
La république espagnole est est le reflet le plus fidèle de la situation que connaît aujourd'hui Cuba. Elle se battait contre le fascisme mais les démocraties occidentales - la France et le Royaume Uni, en particulier - ont signé le pacte de non-intervention alors que l’Allemagne et l’Italie envoyaient des troupes, des avions et de l’artillerie aux forces de Franco. Les Etats-Unis, pour leur p art, ont organisé l’embargo sur les armes. La non-intervention était le terme élégant pour complicité. La république a été abandonnée, asphyxiée et finalement vaincue.
Le résultat? Quarante ans de dictature franquiste. Mais le monde a payé, en outre, un prix pus important: l’impunité grâce à laquelle le franquisme triomphe en Espagne a encouragé le nazisme tout en renforçant l'impunité fasciste et en contribuant au déclenchement de la Seconde Guerre mondiale. L’abandon de la république n’a pas été intentionnel, ça a été une décision qui a eu des conséquences historiques catastrophiques. Certains Gouvernements progressistes pratiquent la même non-intervention vis-à-vis de Cuba alors que l’empire exerce une intervention permanente grâce au blocus. On n’a rien appris. L’oubli est productif et permet de refaire la même chose.
Ce que l’empire oublie: les peuples ne se rendent pas
Mais, face à ace panorama désolant, il existe un contrepoids que l’analyse géopolitique classique tend à sous-estimer: Cuba possède quelque chose qu’aucun blocus ne peut étrangler: elle a plus les peuples du monde que les Etats. Les mouvements de solidarité qui se réunissent dans tous les pays organisent et préparent des envois d’aide. Avec la mémoire vivante de millions de personnes qui savent ce que Cuba a apporté au monde et ne sont pas prêtes à permettre qu’elle soit réduite en décombres en silence.
Les Etats calculent, mesurent les coûts, évaluent les risques, soupèsent les sanctions. Les peuples, quand ils sont organisés et conscients, agissent par conviction.
La solidarité entre Etats est fragile parce qu’elle dépend des Gouvernements, des cycles électoraux, d’alliances changeantes, d’alliances qui sont mortes aujourd’hui. La solidarité des peuples est plus lente, plus difficile à coordonner mais quand elle s’active, elle est différente: elle ne peut être sanctionnée par le FMI ni soumise à la coercition par l’OTAN.
Il n’ya pas d’autre pays dans le monde qui ait un réseau de mouvements d solidarité si large, persistant et enraciné dans autant de générations que Cuba. Ce tissu humain est un actif stratégique qui n’apparaît dans aucun bilan conventionnel.
La diaspora comme cinquième colonne à l’envers
Il existe un phénomène que le Pentagone semble ignorer, peut-être parce qu’il n’entre pas dans ses modèles d’analyse: la composition démographique de l’émigration cubain e aux Etats-Unis a beaucoup changé pendant ces dernières décennies. Les Cubains de Miami, dans les années 60, étaient l’élite blanche qui avait fui la révolution: des propriétaires terriens expropriés, des professionnels de la classe supérieure, des personnalités de l’ancien régime de Batista. Ils étaient le lobby le plus féroce contre la révolution, le moteur du blocus, la base sociale de l’exil dur.
Aujourd’hui, la majorité des Cubains qui résident aux Etats-Unis sont des émigrés économiques de ces dernières décennies, arrivés sur des bouéesvou par des pays-tiers avec une famille à Cuba, avec des liens affectifs et culturels intacts, avec une vision beaucoup plus nuancée de la réalité cubaine.
Si l’empire osait envahir Cuba, les bombes tomberaient sur leurs villages, sur leurs grands-parents, sur leurs frères. Peut-on vraiment penser que les milliers de Cubano-américains - leurs enfants et leurs petits-enfants - recevraient cette guerre avec enthousiasme?
Le calcul politique est inversé: ce que l’empire aurait à Miami, ce ne serait pas une arrière-garde mais une cinquième colonne à l’intérieur de ses propres frontières, une communauté prête à se révolter de l’intérieur.
C’est ce que l’analyse purement institutionnelle ne peut pas voir parce qu’elle travaille avec des catégories froides, des alliances, des intérêts et des ressource es. Ce qui échappe à ces catégories, c’est la dimension libidinale de l’apolitique: l’amour, la douleur, l’appartenance. Un peuple n’est pas une variable géopolitique. Un peuple a une mère. Et quand les bombes tombent sur la mère, le calcul rationnel se dissout dans quelque chose de plus ancien et puissant.
L’Iran et le Vietnam: les leçons de la résistance asymétrique
L’héroïque résistance de l’Iran face à l’impérialisme nous a montré la voie: où quelqu’un tombe, des centaines de gens prêts à prendre les armes et à défendre la patrie apparaissent. Ce n’est pas de la rhétorique, c’est la description d’une société qui a intériorisé la défense de la nation comme valeur irremplaçable, qui a fait de la résistance une identité collective plus forte que la peur.
Cuba a ce même ADN: c’est une nation en armes non Cuba non pas par conscription forcée, mais par la conscience historique accumulée au cours de soixante-cinq ans de siège.
Le Vietnam nous a appris que ce n’est pas seulement ce qui se passe sur le plan militaire qui est décisif dans une guerre. L’Offensive du Têt de 1968 fut une défaite tactique pour le Viet Kong et l’armée du Vietnam du Nord qui ont subi d’énormes pertes et n’ont pas réussi à conserver les positions qu’ils avaient prises. Mais ce fut une victoire politique stratégique: cela a montré qu’ils pouvaient attaquer dans n’importe quel point du pays, y compris dans les centres du pouvoir sud-viêtnamien et a brisé le récit de Washington disant que la guerre était près d’être gagnée. A partir de ce moment-là, la confiance de la société étasunienne dans la guerre a commencé à s’effondrer. La guerre ne se gagne pas en occupant un territoire, elle se gagne en érodant la volonté politique de l’envahisseur. Et cette volonté, dans les démocraties libérales avec une opinion publique et des élections périodiques, a une limite mesurable en cercueils et en points d’approbation du président. Cuba, avec sa géographie complexe, avec sa population préparée pendant des décennies à défendre son territoire, pourrait reproduire ce scénario.
Une invasion de Cuba ne serait pas l’opération chirurgicale de La Grenade ni la promenade de santé du Panama. Ce serait un bourbier long et sanglant qui durerait des années et coûterait des milliers de vies étasuniennes.
Le paradoxe de l’isolement préventif: mourir seul pour mourir ensemble
Arrivés à ce point, nous devons nous interroger sur le mécanisme profond qui amènent. les puissances qui devraient combattre l’ordre unipolaire à abandonner Cuba. La réponse superficielle est l’évaluation des coûts: soutenir Cuba a un prix en termes de sanctions secondaires, de tensions avec Washington, de risques commerciaux. Mais cette explication est insuffisante parce que l’abandon n’est pas seulement rationnel, il a une dimension de satisfaction, de soulagement, que sans doute seule la psychanalyse peut éclairer.
Il existe en politique internationale quelque chose d’analogue à ce que Freud décrit comme la pulsion de mort dans l’individu: le tendance à l’autodestruction, au retour à une état de quiétude qui s’obtient au prix de la vie même.
Les acteurs qui abandonnent Cuba ne calculent pas seulement leurs intérêts, ils renoncent aussi, d’une certaine manière, à leur propre désir de transformation. Abandonner Cuba, c’est renoncer au fait qu’un autre monde soit possible. C’est l’acceptation, dans le fond, du fait que l’ordre du Maître est le seul ordre possible, que le capitalisme mondial est l’horizon inéluctable de l’histoire.
Il y a dans ce renoncement quelque chose de ce que Marcuse appelait la « désublimation répressive », c'est-à-dire l'intégration du sujet dans le système par la promesse de petites satisfactions qui neutralisent l'élan radical. Les Gouvernements progressistes latino-américains, les puissances des BRICS, les partis de gauche européens, les organisations de solidarité qui, aujourd’hui, regardent ailleurs: tous ont trouvé, d’une manière ou d’une autre, leur niche dans l’ordre. Ils ont obtenu leur quota de reconnaissance, leur espace de dissidence confortable, leurs gestes autorisés. Et, dans ce processus, ils ont cessé de voir Cuba comme un modèle de ce qui pourrait être pour la voir comme un rappel gênant de ce qui a cessé d’être.
Parce que Cuba interpelle: c’est l’insupportable. Non que ce soit un échec mais c’est une interrogation permanente pour tous ceux qui, à un certain moment, ont cru qu’un autre monde était possible et ont décidé ensuite que ça coûterait trop cher. Cuba leur demande: à quel moment précis as-tu décidé que la normalité capitaliste était préférable à la lutte? Cette question est la raison profonde du blocus et de l’abandon.
En abandonnant Cuba, ils n’évitent pas leur propre fin, ils l’ajournent seulement en s’assurant que, quand elle arrivera, ils soient absolument seuls. Ils creusent leur propre tombe sous prétexte de ne pas se tacher les mains avec la terre de la tombe de Cuba. Parce que celui qui choisit de se sauver lui-même lors d’une tempête coillective fin it seul et ensuite soumis. Le Maître, une fois qu’il en a fini avec le frère, ne signe pas la paix avec ceux qui ont regardé, ils les inclut dans la liste des suivants. Il a toujours besoin de nouvelles victimes pour donner une légitimité à son existence.
La solidarité en tant que nécessité stratégique et acte de dignité
Ce que nous avons vu dans cette analyse n’est pas une série d’erreurs tactiques isolées mais une profonde crise de la conscience géopolitique et morale dans le progressisme mondial. L’idée que la solidarité n’est pas un luxe moral réservé aux périodes fastes, mais une nécessité stratégique et, en même temps, la définition même de ce que signifie appartenir à un projet politique qui aspire à autre chose qu'à la simple gestion de l'ordre établi.
Cuba n’est pas seulement Cuba: c’est la preuve vivante qu’il est possible de résister pendant des décennies au siège de la plus grande puissance du monde et de conserver un système de santé universel, une éducation gratuite, sa propre culture et une dignité inaliénable.
Cela ne prouve pas que le modèle cubain est parfait , mais prouve que l’alternative au capitalisme mondial n’est ni la chaos ni l’échec automatique mais qu’il est possible de construire quelque chose de différent et même de beau et que cela vaut la peine. En détruisant Cuba, l’empire n’élimine pas une menace militaire, il élimine une preuve, il efface un exemple. Il cherche à démontrer que hors de la normalité capitaliste, il n’y a pas de vie possible.
Ceux qui livrent Cuba se livrent eux-mêmes. Ce n’est pas une métaphore, c’est dans l’ordre stratégique. Un ordre mondial qui se dit multipolaire mais ne protège pas ses membres les plus vulnérables quand le Maître fait pression n’est pas un ordre alternatif, c’est une extension décentralisée de la même domination, un système dans lequel la multipolarité est une forme décorative de l’unipolarité réelle. En trahissant Cuba, ils disent au Sud Mondial: « Si tu n’as pas de pétrole ou une position géographique vitale pour nous, n’attends rien. » Cela, à long terme, les prive d’alliés authentiques et les abandonne dans un monde où seul importe la force brutale: un monde dans lequel, eux aussi, bien que grands, sont vulnérables.
Quand l’empire regarde Cuba, il voit une petite île qu’il peut bloquer et asphyxier presque sans en subir de conséquences. Ce qu’il ne voit pas - ou ne veut pas voir - c’est que cette île est un volcan en sommeil sur une faille tectonique mondiale.
Cuba, ce n’est pas seulement sa géographie, c’est son histoire, c’est son exemple, c’est le rêve de millions de personnes qui, dans un coin du monde, croient encore qu’un autre monde est possible. Et tant que ce rêve existe, tant qu’il y a un peuple qui l’incarne grâce à sa résistance quotidienne, l’ordre du Maître ne sera pas complet. Il y aura toujours une faille. Il y aura toujours une question sans réponse.
Si un jour l’empire oublie le Vietnam, oublie l’Iran, oublie que les peuple sne se rendent pas et ose envahir l’île, il découvrira que la guerre ne se gagne pas avec des porte-avions. elle se gagne grâce à la capacité d’un peuple à dire « non » même au prix de sa vie. Et ce « non » de Cuba, multiplié par des millions sur l’île et au-dehors, sera sa tombe.
Mais aujourd’hui, la bataille est différente. C’est la bataille pour la vie quotidienne, pour l’électricité », pour la nourriture, pour l’espoir. Et dans cette bataille, les peuples du monde ont la parole. Non pour remplacer les Etats mais pour les obliger à agir. Pour leur rappeler que l’histoire les juge. que le jugement concernant ceux qui ont abandonné la république espagnole a été sévère et permanent.
Que le silence, qu’on peut rompre, est une décision. Et que les décisions ont des conséquences.
Cuba demande des actions concrètes: le pétrole dont elle a besoin, les bateaux, la surveillance,, la rupture du blocus financier, la protection de son espace maritime, une pression réelle sur les organismes internationaux. Elle demande que ceux qui disent la soutenir demandent ce qu’il faut faire et le fassent. elle ne demande pas la charité, elle demande de la cohérence. Assez de déclarations. Assez de messages de soutien qui servent d’alibi à l’inaction.
La question finale ne s’adresse pas à Cuba. Cuba a déjà donné sa réponse avec 67 ans de Révolution. La question s’adresse au monde. A ceux qui disent vouloir un autre ordre. A ceux qui signent des déclarations et envoient des messages. A ceux qui ont le pétrole et les bateaux mais ne les envoient pas ou qui disposent d’une voix importante à l’ONU mais ne l’utilisent que pour s’abstenir.
De quel côté es-tu? Du côte de ceux qui attendent que les Etats-Unis décident ou du côté de ceux qui agissent? Du côte de ceux qui envoient des messages de soutien du côté de ceux qui envoient des bateaux et décident d’affronter une bonne fois pour toutes les desseins de l'impérialisme ?
Source en espagnol:
https://www.resumenlatinoamericano.org/2026/03/18/pensamiento-critico-cuba-en-la-encrucijada-de-un-multilateralismo-hipocrita/
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