Venezuela: El Caracazo et le 3 janvier, un même peuple, deux moments cruciaux
Par Ricardo Pose
Traduction Françoise Lopez pour Amérique latine–Bolivar Infos
Le peuple qui, en 1989, s'est révolté contre le néolibéralisme dans les rues de Caracas, est le même qui, en 2026, a résisté à l'attaque militaire des États-Unis. Entre le Caracazo et le 3 janvier, il n'y a pas eu seulement 37 ans : il y a eu une Révolution.
1989 a été une année charnière dans l'histoire politique contemporaine. Alors que le Mur de Berlin s'effondrait et avec lui une bonne partie de l'échafaudage qui soutenait le socialisme de l’Est, le monde contemplait l'effondrement d'un modèle et l'imposition accéléré d'un autre. La perte d'influence soviétique a déchaîné des guerres de sécession et des mouvements indépendantistes dans les anciennes, républiques –Tchécoslovaquie, Pologne, Hongrie, Yougoslavie, et a ouvert la voie, pour Washington, à une nouvelle doctrine économique et militaire qui ne tarderait pas à montrer les dents.
Cette doctrine, c'est le néolibéralisme dont l'expression programmatique est connue sous le nom de Consensus de Washington : un paquet de 10 recommandations formulées cette même année par l'économiste John Williamson pour les pays latino-américains en crise. Discipline fiscale, privatisations, libéralisation du commerce, dérégulation : les recettes du FMI et de la Banque mondiale qui promettaient la croissance grâce au marché libre. Sur le plan militaire, les États-Unis abandonnent officiellement la Doctrine de Sécurité Nationale et adoptent la stratégie des « conflits de bas intensité » conçue lors des rencontres de Santa FeI (1982) et deux Santa Fe II (1988). La logique était la même –les armées nationales en tant qu'instruments d'ordre intérieur– mais sans le coût politique des coups d'Etat classiques. L'invasion du Panama et l'enlèvement du président Noriega en cette même année 1989 a été la première démonstration pratique du nouveau manuel.
Paradoxalement, alors qu'on proclamait la fin de l'histoire et des idéologies, l'Amérique latine montrait autre chose : la gauche gagnait pour la première fois à Montevideo, l’apartheid commençait à se démanteler en Afrique du Sud, la dictature de Pinochet entrait en face terminale, l'Amérique centrale continuait à être un volcan. Et au Venezuela, éclatait le Caracazo.
L'explosion sociale du 27 février
Le 27 février 1989, les protestations ont débuté à Guarenas quand les usagers du transport public ont connu l'augmentation abrupte des tarifs, conséquence directe du programme d'ajustements économiques imposé par le Gouvernement de Carlos Andrés Pérez lors de sa seconde présidence, connu sous le nom de « gros paquet » ou de « grand virage ». En quelques heures, ce qui a commencé comme une protestation à cause du prix du transport s'est étendu à Caracas, Valencia et Maracay et a pris le caractère d'une insurrection populaire qui s'est prolongée jusqu'au 8 mars.
Les mesures du « gros paquet » comprenaient la libération du contrôle des prix, des privatisations et la hausse du combustible : la traduction en chair et en os du Consensus de Washington sur les secteurs les plus vulnérables. Pérez avait promis de pallier la crise accumulée depuis la chute des prix du pétrole dans les années 70 mais ses promesses en étaient venues à être conditionnées par l'accord avec le Fonds Monétaire International. Le peuple le savait ou le sentait avec la clarté de celui qui paye la facture.
Commandant Hugo Chávez a résumé la signification de ces journées avec une précision qu'aucun analyste n'a dépassée : « Alors que le mur de Berlin tombait, le peuple de Caracas se levait. Alors que le monde commençait à accepter, silencieux et impuissant, la thèse de seule la alternative possible –le néo libéralisme– des milliers et des milliers de Vénézuéliens sont descendus dans la rue pour protester, précisément contre ce paquet de mesures. Cette révolte a été une révolte contre cette thèse qui commençait à se répandre sur le monde. »
Le Gouvernement a répondu par l’état d'urgence et l'armée dans les rues. La répression a fait, selon les organisations des droits de l'homme, près de 3000 morts. Le Gouvernement de Pérez en a reconnu à peine 276. Des exécutions extra-judiciaires, des disparition forcées et des violations systématiques des droits de l'homme commise en total impunité ont été prouvées. Cette brutalité a fracturé de manière irréparable les relations entre l'État et la société vénézuélienne et enterré la légitimité du bipartisme connu sous le nom de puntofijisme.
Le germe de la Révolution Bolivarienne
Les mouvements révolutionnaires latino-américains avaient un précédent gravé dans le feu : le Cordobazo de 1969. Quand les ouvriers et les étudiants argentins ont pris la ville de Cordoba pendant trois jours –sous une dictature qui appliquait un modèle économique conçu par l’oligarchie– ils ont démontré quelque chose que les manuels n'enseignaient pas : qu’un peuple organisé peut contrôler son propre territoire.
C'est insurrection, la plus longue de cette sorte, jusqu'à l'or, n'a pas seulement fait tomber le général Onganía, elle est passée dans les textes théoriques de la gauche continentale comme l’archétype du possible, comme le moment où l’histoire change de direction à partir de la base. Dans cette lignée de rébellions populaires, le Caracazo a été le chapitre vénézuélien, avec sa propre géographie et sa propre explosion.
« S’il fallait chercher une date de naissance à la Révolution Bolivarienne, il faudrait la chercher dans les rues de Caracas, de Guarenas et du Venezuela, le 27 et le 28 février, » disait Chávez. Trois ans, plus tard, le 4 février 1992, le soulèvement civil et militaire qu'il dirigeait trouvait dans le Caracazo son précédent direct : « Il a fonctionné comme un détonateur de ce qui aurait dû arriver dans ces mêmes rues, dans cette Caracas, sous ce même ciel. », une seconde rébellion a suivi le 27 novembre 1992, avec la participation de civils et de militaires parmi lesquels Hernán Grüber Odremán, Francisco Visconti Osorio et Luis Reyes Reyes. Chávez été en prison, mais il l'a soutenue fermement.
Le cycle s’est terminé par la voie institutionnelle lorsque le président Rafael Caldera a abandonné son affaire en 1994. Ayant récupéré ses droits politiques, Chávez gagna les élections de 1998 et commença la voie officielle de la Révolution Bolivarienne. Mais la racine reste cette insurrection de février 89 : le moment où le peuple vénézuélien a dit « non » au néolibéralisme avant que le monde sache comment le nommer.
Le 3 janvier : la résistance bolivarienne face à un Caracazo à l’envers
Pendant 28 ans, la Révolution Bolivarienne a résisté à des coups d’État, des guarimbas, des attaques terroristes, des sanctions économiques et dépression extérieures de différentes natures. Mais l'offensive qui s'est achevée le 3 janvier 2026 a représenté une escalade sans précédent : l'enlèvement du président constitutionnel, Nicolas Maduro, et de la Première Combattante, Cilia Flores, les bombardements du Venezuela et un bilan tragique de presque 100 morts.
La stratégie de l'extrême droite vénézuélienne coordonnée avec le Gouvernement de Donald Trump et son secrétaire d'État Marco Rubio visait à reproduire les conditions de l'explosion : une société paralysée, un État débordé, un peuple sans direction. Ils cherchaient, en termes historiques, un Caracazo à l’envers: que ce soit la propre base populaire bolivarienne qui se fracture sous le poids de l'agression. Ils ont commis la même erreur que leurs prédécesseurs : ils ont sous-estimé ce que 28 ans de Révolution a construit dans la conscience d'un peuple.
La réponse a été l’inverse. La majorité du spectre politique vénézuélien a convergé face à ce qui a été perçu, sans distinction de partis, comme une attaque contre toute la population vénézuélienne - de la même manière que la répression de 1989 avait unifié le rejet populaire contre Pérez. Dans ce cadre, le Gouvernement a avancé dans des réformes consensuelles comme la Loi sur les Hydrocarbures et pris des mesures législatives destinées à la convivialité politique comprenant la libération de certains prisonniers impliqués dans des attentats entre l'ordre constitutionnel.
Le même peuple qui s'est levé contre le néolibéralisme en février 89 –dont la révolte a été le germe de la révolution– et celui qui aujourd'hui, soutient le processus bolivarienne face à l'agression étrangère. Ce fil continu, cette mémoire active, est ce qui fait du Caracazo et du 3 janvier deux moments d'une seule histoire.
Chávez l’avait prévu 21 ans après le Caracazo avec le calme de celui qui connaît son peuple : « On rit quand on entend certains analystes sensés de la contre-révolution répéter qu’aujourd’hui les conditions d'un nouveau Caracazo sont réunies. En 21 ans, nous avons pris une direction et le peuple vénézuélien sait qu’il a un Gouvernement qui lui appartient, un projet qu’il est en train de construire et un président qui ne permettra jamais à la bourgeoisie de déchaîner sa haine contre la poitrine nue du peuple vénézuélien héroïque. Cela ne se produira plus jamais ».
Et cela ne s'est pas produit. Le 3 janvier n'a pas été un Caracazo à l'envers comme ils l'espéraient. C'est une nouvelle défaite.
Source en espagnol :
https://www.resumenlatinoamericano.org/2026/02/27/venezuela-el-caracazo-y-el-3e-el-mismo-pueblo-dos-momentos-cruciales/
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