Venezuela: L’affaire Alex Saab et la doctrine de la souveraineté limitée
Par Geraldina Colotti
Traduction Françoise Lopez pour Amérique latine–Bolivar infos
Au Venezuela, les événements du 3 janvier 2026 ont marqué un point de rupture inédit. Une incursion conduite par les troupes spéciales des États-Unis, avec la contribution des Britanniques et les Israéliennes, contre des ports et des installations militaires a fait plus de 100 victimes (parmi lesquelles 32 militaires cubains) entre les soldats et les civils et c'est achevée par l'enlèvement du président Nicolas Maduro et de la députée Cilia Flores, son épouse. Cet acte a propulsé la République Bolivarienne dans une condition de fort chantage institutionnel et de tutelle de fait (pour certaines analystes, de « protectorat ») et a accéléré des dynamiques intérieures destinées à définir les schémas de pouvoir, la gestion des ressources stratégiques et l'interaction avec les marchés financiers, occidentaux.
C'est dans ce contexte où la souveraineté est remise en cause que s'inscrit l'affaire de l'extradition soudaine vers les États-Unis d'Alex Naín Saab Morán, ancien ministre des Industries et de la Production nationale.
Saab a été au centre d'une campagne internationale pour sa libération, qui s'est également déroulée en Italie, pays d'origine de sa femme, Camilla Fabri. Saab a été arrêter pour la première fois le 12 juin 2020 au Cap-Vert, alors qu'il se dirigeait vers l'Iran pour ce que Caracas décrivait comme une mission humanitaire.
Il a été extradé en territoire étasunien en octobre 2021 bien que le Venezuela ait demandé à plusieurs reprises sa libération, dénoncé une violation de son immunité diplomatique et qualifié son arrestation d’enlèvement.
Cette procédure était. pleine d’irrégularités: la mandat avait été émis 24 heures après l’arrestation, il n’y avait pas de traité d’extradition avec les Etats-Unis et aussi bien la CEDEAO que le Comité de l’ONU pour les droits de l’homme ont demandé sa libération sans succès. Pendant plus d’un an, il a subi des conditions de détention extrêmes -une cellule de 3m/3m, de fortes températures, des coups, l’absence de lumière et de soins médicaux - et, en octobre 2021, il a été extradé à Miami. Là, dans un appartement secret de la CIA, il a été soumis à des tortures par l'eau pour le forcer à coopérer contre Maduro.
En décembre 2023, Joe Biden a gracié Saab en échange de 10 citoyens étasuniens, de 20 prisonniers politiques vénézuéliens et du renforcement de Chevron dans le secteur pétrolier du Venezuela. Cet échange a révélé l’énorme valeur que Saab avait pour Caracas: pour lui, avec des dizaines de personnes et avec l’accès à des ressources stratégiques.
La mesure d’extradition exécutée à présent sur décision du Service administratif d'identification, d'immigration et des étrangers (SAIME), a donc déclenché une vive polémique au sein même du camp révolutionnaire, mettant en lumière de graves anomalies formelles, procédurales et constitutionnelles dénoncées par plusieurs analystes.
Le gouvernement a justifié cet acte dans un communiqué dans lequel il affirme que cette mesure d’extradition a été prise parce que le citoyen « colombien » (nationalité d’origine de Saab) était impliqué dans la commission de divers délits aux Etats-Unis d’Amérique: « un fait de notoriété publique et largement relayé par les médias » est-il écrit, ce qui donne lieu à une violente contestation.
D'un point de vue strictement juridique, ce motif est en contradiction avec les principes fondamentaux du droit public vénézuélien et international pour diverses raisons : premièrement, le SAIME est un organe strictement administratif d’identification, totalement dépourvu de compétence juridique pour résoudre et exécuter une extradition . Une telle mesure exige des canaux diplomatiques et des démarches officielles devant le système judiciaire, le seul habilité à évaluer les demandes étrangères en garantissant la présomption d’innocence et le droit à se défendre.
Deuxièmement, la formule « un fait de notoriété publique et largement relayé par les médias » n’a aucune valeur juridique. Baser une extradition sur la résonnant e médiatique ou sur la propagande d’un Etat étranger constitue un précédent dangereux qui copie les mêmes expédients manipulés traditionnellement utilisés contre le Venezuela par les organismes internationaux.
Ma is le point le plus critique est celui de la nationalité et de la légitimité institutionnelle. La thèse officielle affirme que Saab est un citoyen colombien en possession d’une fausse carte d’identité depuis 2004 et que, pour cette raison, il n'existe aucun dossier valide au SAIME.
Ces affirmations soulèvent d’inévitables interrogations: si le document est faut, comment a-t-il été possible de le renouveler pendant 20 ans, ce qui a permis à Saab de participer à des appels d’offres publics pour le logement social, de déclarer des impôts au SENIAT, de s’insérer dans les canaux officiels de l’Etat et même de voter?
En outre, la nomination de Saab comme ministre de l’Industrie, approuvée officiellement par le décret numéro 5 021 du 18 octobre 2024 et publiée au Journal Officiel numéro 6 904 viole clairement l’article 244 de la Constitution vénézuélienne qui exige précisément de posséder la nationalité vénézuélienne pour exercer des fonctions ministérielles. La même incohérence s’étend aux précédentes créances diplomatiques, théoriquement fermées aux citoyens étrangers par la Loi du Service Extérieur.
Si l’ancien ministre était l’objet d’enquêtes internes pour fraude et blanchiment d’argent, la jurisprudence vénézuélienne aurait imposé la tenue d ‘un procès régulier sur le territoire où les faits ont été commis, étant donné la nature strictement territoriale des lois pénales. La décision de le livrer à des tribunaux étasuniens en évitant les canaux ordinaires et en présence de fortes suspicion d’une activité de renseignement et et de manipulation de la part de la CIA après sa première libération en décembre 2023, montre à quel point des considérations d'opportunité politique (imposées) ont pris le pas sur les principes et les garanties de l'État de droit.
Pour comprendre la portée réelle de l’extradition d’Alex Saab, il faut analyser sa fonction macroéconomique. Saab n’était pas un simple fonctionnaire c’était le noyau du circuit du commerce extérieur vénézuélien sous le régime des sanctions multilatérales. Bien qu’il ne soit pas un militant socialiste mais un patron d’origine libanaise, il avait décidé de risquer ses biens et son intégrité physique pour servir la cause bolivarienne.
En exploitant ses réseaux d’entreprises et de comptes offshore répartis entre la Turquie, Hong Kong, la Suisse, les Émirats arabes unis et le Panama, il avait structuré la logistique complexe d'approvisionnement pour la Grande Mission, Logement Venezuela et pour la distribution alimentaire des comités CLAP, au moment du plus dur isolement du pays.
Sa valeur stratégique réside dans sa capacité à déplacer, l’or et les hydrocarbures en esquivant les blocus occidentaux, en maintenant opérationnels des canaux commerciaux alternatifs avec des multinationales et des entités financières étasuniennes (comme Chevron ou JP Morgan) qui avaient besoin de continuer à engranger la rente vénézuélienne malgré l’imposition des sanctions.
En 2025 en 2026, le Venezuela a enregistré une croissance économique importante avec une augmentation du PIB de +8,66% en 2025 et des prévisions de 12% pour 2026, accompagnée par le retour partiel des marchandises occidentales dans les circuits commerciaux. Cette reprise a été rendue possible précisément grâce à l'existence de ces mécanismes parallèles de transaction, qui sont par ailleurs très coûteux pour les pays sanctionnés, car ils les obligent à brader leurs produits afin de rendre les risques acceptables pour les acheteurs. Des mécanismes que Washington a décidé d'écraser par la force, comme on le constate du Moyen-Orient jusqu'au Venezuela et à Cuba.
Comme le note l’analyste Diego Herchoren, l’extradition de Saab ne s'inscrit donc pas dans le cadre d'une purge interne générale, mais relève plutôt de l'imposition d'une transition structurelle concernant les bénéficiaires étrangers de la richesse énergétique du pays. La main de fer exercée sur le Gouvernement bolivarien reflète également la lutte au sein du secteur financier étasunien pour le contrôle des actifs extractifs, où s'opposent les intérêts de JP Morgan, opérant par l'intermédiaire de Dalinar Energy, et ceux du fonds Amber Energy, dirigé par Paul Singer.
Dans ce cadre, les accords et les canaux logistiques tracés par Saab sous le Gouvernement précédent de Nicolás Maduro et les accords avec le Gouvernement de Biden sont devenus des obstacles pour la nouvelle configuration du pouvoir.
L’extradition de Saab « fait table rase » des anciens intermédiaires et fournit au parquet des Etats-Unis une mine d'informations sur les circuits mondiaux de contournement du blocus, tandis que le chargé d’affaires des Etats-Unis à Caracas gère ouvertement les questions relatives aux médicaments et aux mesures économiques, renforçant ainsi l'impression d'un pays sous tutelle.
Les déclarations de la présidente par interim Delcy Rodríguez qui a répondu à un journaliste, le jour de son anniversaire, à propos de l’extradition se comprennent également ainsi:
« Je veux le dire au Venezuela, à tous les Vénézuéliens: toute décision prise par le Gouvernement du pays est prise dans un intérêt qui est l’intérêt du Venezuela. Toute décision désormais et toute décision que nous avons prise depuis que nous avons pris nos fonctions, après les événements du 3 janvier, l'ont été dans l'intérêt du Venezuela, pour défendre le Venezuela. Nous ne pensons pas à autre chose qu’aux intérêts, aux droits, du Venezuela: protéger notre pays, garantir la tranquillité, la paix, le développement, l’avenir de nos enfants, garantir l’espoir de notre peuple. »
A ce moment-là, des habitants lui apportent gâteau d’anniversaire couronné par une carte du Venezuela comprenant l’Esequibo, la zone en litige avec la République Coopérative du Guyana pour laquelle l’équipe de Delcy s’est récemment rendue à La Haye, où se trouve la Cour Internationale de Justice.
Rodríguez a dit que, quelle que soit la décision de la cour, le Venezuela ne la reconnaîtra pas car l’unique repère légitime est toujours l’Accord de Genève et la proposition qui a été faite au peuple du Guyana pour résoudre le problème sans ingérence étrangère destinée à déstabiliser le continent.
Ce lundi 18, le Venezuela a a adressé une protestation au gouvernement de Trinité-et-Tobago — l'un des principaux responsables d'avoir ouvert la voie à l'agression des États-Unis — et lui a demandé d'assumer la responsabilité des dommages environnementaux et économiques causés par la marée noire provenant de cette île voisine des Caraïbes.
Pendant ce temps, Trump, qui souhaiterait appliquer le même « remède » à Cuba, semble déterminé à serrer de plus en plus la vis jusqu’à faire de la République bolivarienne un véritable protectorat. Le premier objectif est de provoquer une fragmentation interne, ce que certains dirigeants radicaux s’efforcent d’éviter à grands cris.
conserver le contrôle politique pour éviter une boucherie et l’occupation totale du pays a été la principale motivation avancée par le direction bolivarienne pour avoir « choisi » de ne pas répondre par les armes à l’attaque de la principale puissance nucléaire de la planète. L’extradition de Saab et la gestion de cette complexe négociation en étant soumis au chantage mettent évidemment en évidence des lignes de fracture à l’intérieur du panorama politique vénézuélien en divisant les réactions en trois camps distincts:
D’un côté, l’extrême-droite transnationale applaudit ce qu’elle définit comme l’implosion du chavisme. En agissant comme un comité d’affaires colonial, cette faction a soutenu l’intervention militaire du début de l’année et manifeste sa vision néolibérale à travers les mots de María Corina Machado qui, lors de la récente conférence qu’elle a donnée à l’université d’Harvard, a affirmé que. le crime impardonnable du chavisme a été de gaspiller des fonds publics pour multiplier les universités gratuites.
Bien sûr, pour la « sayona » comme l’appelle le peuple vénézuélien, la priorité est de multiplier le lucratif négoce des instituts privés… Parallèlement, des groupes d’étudiants d’extrême-droite venant de l’Université Central de Venezuela (UCV) cherchent à instrumentaliser une affaire judiciaire pour imposer l’ordre du jour de Machado qui vise à rendre le pays ingouvernable.
D’autre part, les courants critiques de la gauche communautaire et militante manifestent une profonde inquiétude. Mario Silva, député chaviste et commentateur “marxiste-léniniste” a dénoncé publiquement l’ostracisme, l’absence de transparence et la tendance à déléguer les décisions stratégiques à un comité politique restreint excluant le débat populaire au PSUV et dans le Grand Pôle Patriotique.
Le plus grande inquiétude concerne le précédent crée par l’affaire Saab: permettre à une puissance occupante de sortir un citoyen du territoire national sans garanties constitutionnelles crée des limbes juridiques qui exposent l'ensemble de la direction aux opérations des commandos d'extraction de la CIA et du FBI opérant sous la couverture de l'ambassade. Et ces derniers jours, un militant des collectifs, qui avait appelé à la résistance, a été assassiné, apparemment par un agresseur à Puerto la Cruz.
Enfin, la ligne officielle de la direction défend la procédure institutionnelle au nom de la sauvegarde des intérêts nationaux. Des personnalités comme Iris Varela ont prononcé des discours incendiaires contre ceux qui expriment des doutes, les admonestant en disant que critiquer les choix de la direction, c’est détruire’unité du chavisme considéré comme la seule force de négociation qui reste dans cette phase de médiation sous chantage.
Dans cette perspective, incarnée par la gestion pragmatique contrainte et forcée de Delcy Rodríguez, la transition et les concessions tactiques sont considérées comme des étapes obligatoires pour préserver la continuité de l'État et mener les tractations visant à ramener Maduro et Cilia au pays : leur procès aux États-Unis est prévu pour fin juin, précédé par celui de Saab lui-même.
L’ancien diplomate ne pouvant pas être jugé à nouveau pour les mêmes délits pour lesquels Biden l’a gracié, on a émis contre lui d’autres mandats d’arrêt. Le poussera-t-on à témoigner contra Maduro pour traîner dans la boue tout le Gouvernement bolivien? Et que se passera-t-il alors? De quelque façon qu’on le regarde, l’horizon est sombre.
Mais crier à la trahison, alimenter la cacophonie des réseaux sociaux est un exercice stérile et nuisible. Il est plus utile, bien que ce soit douloureux, d’analyser la dure réalité en partant de l’idée qu’une défaite militaire est aussi une défaite politique et que c’est aussi un symptôme d’une faiblesse interne dont les racines doivent tête recherchées non seulement dans l'appauvrissement matériel dû aux « sanctions » criminelles, mais aussi dans l'appauvrissement de la motivation et de la force idéologique collective.
Tout d’abord l’enlèvement du président avec les suspicions de trahison interne qui l’ont suivi et maintenant l’extradition de Saab mettent également en évidence les limites de la doctrine défensive adoptée par Caracas ces dernières années. comme le rappelle Herchoren, au cours de ses missions à l’étranger, Saab avait engagé des discussions avec les partenaires russes pour choisir la localisation de la production de drones au Venezuela.
mais l’Etat, en plus d’investir plus dans les plans sociaux que dans les armes, a privilégié traditionnellement l’achat d’armes conventionnelles et traditionnelles, laissant des milliers de fusils dans les dépôts au lieu d’investir dans la technologie aérienne asymétrique.
Au contraire de l’Iran qui a su développer une solide capacité de dissuasion basée sur les drones pour protéger ses eaux territoriales et ses vecteurs maritimes et qui a su conserver vivante la flamme du sacrifice collectif, le Venezuela s’est trouvé dépourvu de couvertures électroniques adéquates et défensives face à l’attaque navale et aérienne des Etats-Unis en mer des Caraïbes, avant le 3 janvier.
Le renoncement au modèle de défense russo-iranien en faveur d’un alignement forcé sur les intérêts financiers de Washington représente l’acceptation des coûts élevés d’une retraite stratégique dans laquelle les infrastructures de base de la démocratie participative comme la consultation du peuple et les communes et celles de l’auto-défense essaient de résister sur le plan local tandis que le haut commandement économique de l’Etat se trouve obligé d’agir dans les marges étroites imposées par la puissance d’occupation.
NOTE de la traductrice:
La Sayona:
Esprit vengeur . Pour lire le conte cf https://fabulahub.com/fr/story/conte-sayona-esprit-vengeur/sid-2820
Source en espagnol:
https://www.resumenlatinoamericano.org/2026/05/19/venezuela-el-caso-alex-saab-y-la-doctrina-de-la-soberania-limitada/
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