Chili: 11 septembre. La mémoire exige que nous agissions avant qu’il ne soit trop tard
Traduction Françoise Lopez pour Amérique latine-Bolivar Infos
Chaque 11 septembre, le Chili revient inévitablement sur son histoire.
Il y a 53 ans, le coup d’Etat a mis un terme violent au Gouvernement constitutionnel du président Salvador Allende et ouvert l’une des périodes les plus douloureuses d entre histoire. Des milliers de personnes ont été persécutées, exécutées, ont disparu, ont été emprisonnées, torturées et expulsées du pays. Des familles entières ont été brisées et des organisations sociales, syndicales, politiques et culturelles ont été détruites et persécutées.
Mais le coup d’Etat n’avait pas pour seul objectif de renverser un Gouvernement. Il était également destiné à vaincre une espérance historique de transformation sociale mise en oeuvre par les travailleurs, les villageois, les paysans, les étudiants, les femmes et les organisations populaires qui pendant des décennies avaient souhaité l’égalité, la justice sociale et les droits dans tous les domaines des activités et du développement humain.
Un changement profond de la société chilienne a commencé à se construire sur cette défaite politique et sur la peur produite par le terrorisme d’Etat Le pays est devenu très tôt le laboratoire d’une réorganisation néolibérale qui allait ensuite atteindre des dimensions mondiales: privatisation et marchandisation des droits sociaux, affaiblissement des organisations syndicales, concentration économique, réduction des capacités sociales de l’Etat et installation progressive d’une culture dans laquelle les problèmes collectifs ont commencé à être traités comme des responsabilités individuelles. A cela s’ajoute la remise de la souveraineté et des biens communs naturels aux grandes corporations patronales transnationales et nationales. C’est pourquoi le 11 septembre 1973 appartient à notre mémoire mais aussi à notre présent à cause des conséquences qui perdurent encore aujourd’hui pour les nouvelles générations.
L’histoire ne se répète pas de la même manière
Les sociétés changent ainsi que les façons par lesquelles s’exerce la domination. En divers endroits du monde, les reculs actuels de la démocratie n’ont pas nécessairement impliqué de bombarder des palais présidentiels ou de fermer les parlements du jour au lendemain. Des Gouvernement élus grâce à des procédures démocratiques peuvent commencer, après avoir accédé au pouvoir, à affaiblir les mécanismes d eocntrôle et d’équilibre des pouvoirs, à réduire les espaces de participation sociale, à harceler les organisations de al société civile, à discréditer les règles et les institutions de contrôle, à restreindre les libertés publqiues, à persécuter certaines franges de la populatio,n, à normaliser l’exception juridique ou à faire de. la sécurité une base suffisante pour élargir arbitrairement les facultés de coercition, de répression et de recul de l’Etat.
Aujourd’hui, le monde entier voit que les démocraties peuvent conserver leur routine électorale en commençant à perdre lentement leur substance. C’est l’une des grandes leçons que nous devons incorporer à notre mémoire ehistorique. L’autoritarisme du XXIème siècle peut revêtir l’habitude due la légalité: il atterrit grâce à des lois, en invoquant l’ordre, en utilisant la peur. Il peut transformer l’insécurité sociale en revendication de lois et même de réformes constitutionnelles de droite liberticides. Il cherche à construire de nouveaux ennemis intérieurs et à convaincre un pays entier que, pour soi-disant rétablir la sécurité nationale et notre sécurité personnelle, nous devons renoncer à des droits et à des libertés civiques que des générations se sont battues pour conquérir.
Un monde traversé par une nouvelle incertitude
Nous vivons une profonde transformation de l’ordre mondial. Guerres, génocides, blocus criminels, interventions contre des Gouvernements d’autres Etats, déplacements forcés, crise climatique, inégalités croissantes, concentration extraordinaire de la richesse, conflits géopolitiques en are grandes puissances, affaiblissement du multilatéralisme et invention de nouvelles technologies capables d’intervenir dans l’information et les perceptions collectives. Ce qui crée un scénario d’énorme incertitude.
Les démocraties n’ont pas non plus réussi à répondre en temps et de la bonne façon aux besoins des grands secteurs de leur population. Quand des millions de personnes travaillent sans sécurité, n’accèdent pas correctement à la santé, à l’éducation et au logement, voient comment augmente la richesse de quelques-uns et sentent que les institutions n’apportent pas des solution à leurs problèmes quotidiens, la promesse démocratique commence à perdre sa crédibilité.
C’est le terrain fertile pour l’autoritarisme. Pas nécessairement parce que les peuples ont cessé d’apprécier la liberté mais parce qu’une partie d’entre eux commence à sentir que la démocratie qui existe réellement a cessé d’apporter des réponses à sa vie. Ce phénomène devrait inquiéter profondément ceux d’entre nous qui défendent les droits de l’homme. Parce qu’il ne suffit pas de défendre les institutions quand les conditions matérielles de millions de personnes détériorent quotidiennement leur confiance en elles. Défendre la démocratie exige aussi de la transformer.
L’Amérique latine face à une vieille tentation impériale avec de nouveaux instruments
Notre région connait trop bien la relation entre concentration économique, inégalités, violence politique et autoritarisme. Mais aujourd’hui, cette relation prend de nouvelles formes. Le crime organisé, l’insécurité, l’émigration, les crises économiques et laper sociale peuvent être utilisés pour justifier des politiques qui élargissent les facultés coercitives de l’Etat et réduisent les garanties des personnes.
Le mot sécurité commence alors à occuper l’espace qu’il devrait partager avec la justice sociale, l’égalité, la participation et les droits.
C’est un dilemme que les forces démocratiques doivent affronter intelligemment.
L’insécurité existe et touche en particulier les secteurs populaires. Le crime organisé constitue une réelle menace pour les communautés et pour les institutions démocratiques elles-mêmes.
Et c’est précisément pourquoi nous devons rejeter le faux dilemme entre sécurité et droits de l’homme.
Une société démocratique a besoin de sécurité.
Mais elle a besoin d’une sécurité avec les droits de l’homme, avec une justice indépendante, avec une procédure correcte, avec un contrôle démocratique des politiques et avec des institutions capables de contrôler le pouvoir.
quand, pour défendre la démocratie, nous commençons à affaiblir ses garanties, nous pouvons finir par détruire ce que nous prétendions protéger.
Chili: reconnaître les signes avant que l’autoritarisme mette en œuvre son dessein répressif
Les propositions destinées à élargir les facultés de l’Etat en matière de sécurité, à étendre les possibilités d’élargir les états d’exception, à restreindre les droits et à modifier les institutions essentielles de protection des droits de l’homme, ne peuvent être considérées comme des discussions législatives indépendantes les unes des autres.
Nous devons regarder l’ensemble.
L’expérience historique nous oblige à nous demander quelle architecture institutionnelle commence à se configurer quand diverses réformes, apparemment sans rapport les unes avec les autres, produisent, ensemble, un élargissement du pouvoir coercitif de l’Etat et en même temps un affaiblissement de ses contrepoids.
Toute transformation de l’Institut National des Droits de l’Homme qui pourrait affecter son autonomie, son indépendance, son pluralisme ou sa capacité réelle à contrôler l'Etat doit nous inquiéter particulièrement.
L’ INDH n’a pas été créé pour accompagner politiquement les Gouvernements.
Ni pour représenter une majorité parlementaire.
La raison de son existence consiste précisément à conserver une capacité institutionnelle indépendante pour promouvoir et protéger les droits de l’homme, en particulier quand ceux-ci peuvent être violés par ceux qui exercent le pouvoir.
C’est pourquoi modifier son caractère n’est pas un simple problème adminsitratif.
Si une institution nationale des droits de l’homme perd son autonomie face aux pouvoirs qu’elle doit contrôler, une garantie démocratique s’affaiblit pour toute le société. Aujourd’hui, il peut s’agir des émigrés. Demain, des peuples indigènes. Ensuite des étudiants, des syndicalistes, des journalistes, des organisations environnementales, des villageois oui es manifestants. Et ensuite, il peut s’agir de n’importe quel citoyen.
Les droits de l’homme ont précisément la fonction de fixer des limites qu’aucun Gouvernement ne puisse transgresser, indépendamment de la majorité qu’il a obtenu aux élections, de sa popularité ou de la gravité des problèmes qu’il invoque.
La mémoire exige aussi l’autocritique
Mais se souvenir du 11 septembre ne peut signifier seulement énumérer les responsabilités de ceux qui ont détruit la démocratie. Si nous voulons véritablement apprendre quelque chose de l’histoire, nous devons nous interroger également sur nous-mêmes.
Pourquoi les forces démocratiques et transformatrices perdent-elles la capacité de construire des majorités durables?
Pourquoi les organisations sociales se divisent-elles?
Pourquoi tant de travailleurs ont-ils cessé de se sentir représentés par les projets politiques de caractère social?
Pourquoi les secteurs populaires peuvent-ils trouver des réponses à leurs frustrations dans des propositions autoritaires?
Pourquoi nos organisations vieillissent-elles et souvent souvent ne réussissent-elles pas à discuter avec les nouvelles générations?
Pourquoi nous est-il difficile de construire un langage commun entre travailleurs, féminismes, organisations territoriales, peuples indigènes, mouvements environnementalistes, émigrés, jeunes et organisations des droits de l’homme?
Nous ne pouvons répondre à l’autoritarisme seulement en le dénonçant tant. Il faut que nous comprenions les conditions sociales qui rendent possible sa croissance. Et construire la force pour le faire disparaître.
Unité face aux nouveaux autoritarismes.
C'est peut-être là l'un des principaux enseignements que nous devons retenir, 53 ans après le coup d'État.
Nous devons apprendre à avancer unis.
Avant que l’exception ne devienne la règle.
Avant que certains groupes ne soient transformés en ennemis.
Avant que la surveillance et le controle ne semblent naturels.
Avant que protester ne soit compris comme une menace.
Avant que penser autrement ne soit une cause de suspicion.
Avant que les institutions destinées à contrôler le pouvoir ne soient affaiblies.
Avant que les inégalités ne détruisent définitivement la confiance dans la démocratie.
L’unité implique aussi construire-reconstruire.
Reconstruire le tissu social.
Récupérer les territoires en tant qu’espaces de participation.
Renforcer les syndicats et les organisations communautaires.
Créer des réseaux de solidarité et d’attention.
Former de nouvelles générations en droits de l’homme et en démocratie.
Construire des moyens de communication et des façons de communiquer capables d’affronter la désinformation.
Défendre ceux qui défendent les droits.
Surveiller démocratiquement les institutions.
Ceci signifie créer de larges alliances entre organisations sociales, culturelles, syndicales, féministes, environnementalistes, territoriales et des droits de l’homme.
Et surtout reconstruire un espoir politique. Parce que la peur ne se vainc pas seulement en la dénonçant. elle est vaincue quand une société imagine à nouveau collectivement un avenir possible.
La démocratie que nous devons défendre
Le 11 septembre nous rappelle jusqu’où peut aller une société quand les. limites du pouvoir disparaissent.
Mais il nous rappelle aussi quelque chose d’également très important: iel y a eu des milliers de personnes qui, même dans les circonstances les plus difficiles, on t été capables d’organiser la solidarité, de défendre les persécutés, de dénoncer la torture, de cacher ceux qui étaient recherchés, de reconstruire des syndicats, de créer des organisations de droits de l’homme, de récupérer des espaces culturels et de garder vivant l’espoir en la démocratie.
Cette mémoire aussi nous appartient. Nous n’héritons pas seulement de la douleur. Nous héritons de résistances.
C’est pourquoi notre tâche ne peut être de reconstruire la mémoire du passé dans la nostalgie, il faut comprendre la mémoire comme un outil de transformation parce que les nouvelles générations ont besoin d’un autre horizon.
Une démocratie dans laquelle voter est important mais pas suffisant.
Une démocratie qui englobe l'économie, le travail, les territoires, les soins et la vie quotidienne dans un esprit de justice sociale, durable pour toute forme de vie, soucieuse et respectueuse des biens communs naturels, en particulier l'eau, la mer, la terre, les forêts, l’alimentation…
Une démocratie capable de sitèibuer le pouvoir et pas seulement d’administrer les inégalités.
Une démocratie dans laquelle la sécurité protège les droits au lieu de les suspendre.
Une démocratie dans laquelle personne ne soit considéré comme inutile.
Une démocratie dans laquelle les droits de l’homme soient la limite infranchissable par le pouvoir.
53 ans après le coup d’Etat qui a ouvert la porte à la dictature, nous rendons hommage à ceux qui ont été assassinés, qui ont disparu, qui ont été torturés, emprisonnés, exilés et persécutés, à ceux qui ont survécu et ont résisté, à leurs familles et à toutes les organisations sociales, culturelles, politiques, de défense des droits de l’homme et à la solidarité internationale des autres peuples qui ont soutenu la résistance et ont dénoncé l’oppression.
Mais leur rendre hommage exige quelque chose de plus sue de se souvenir.
Ceci exige d’apprendre.
Ceci exige de nous organiser.
Ceci exige de construire de nouvelles majorités.
Ceci exige de défendre tout espace démocratique conquis et, en même temps, de transformer une démocratie qui conserve encore trop d’inégalités.
L’histoire ne nous demande pas de al répéter. elle nous demande de la comprendre. Et peut-être son avertissement le plus profond est-il précisément celui-ci:
Quand les droites commencent à reculer, quand la peur commence à gouverner et quand les limites du pouvoir commencent à disparaitre, nous ne pouvons pas attendre qu’il soit trop tard.
Il faut avancer avant. Dans l’organisation, dans l’unité et dans la solidarité.
Commission Ethique contre la Torture
Source en espagnol:
https://www.resumenlatinoamericano.org/2026/09/11/chile-11-de-septiembre-la-memoria-nos-exige-actuar-antes-de-que-sea-demasiado-tarde/
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